(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Théâtre"

^^""^^m^'^ 



,X.:-;y 






^à 




JÊrnl 



:a 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/thtredonn01donn 






1 




MAURICE DONNAY 

DE l'académie française 




THEATRE 



TOME PREMIER 



Lysistrata 

Eux ! — Folle Entreprise 

Éducation de Prince 




PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
11, RUE DE GRENELLE, 11 

1908 




K"- 



\ » 



I 



i 




THÉÂTRE 



EU6ÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris 



OUVRAGES DE MAURICE DONNAY 



DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

A 3 FR. 50 LE VOLUME 

Théâtre. — Tome I : Lysistrata. — Eux ! — Folle Entre- 
prise. — ÉDUCATION DE PrINCE. ... i VOl. 

— Tome II : Amants. — La Douloureuse. — 
L'Affranchie 1 vol. 

La Bascule, comédie en 4 actes. 1 vol. in- 18. . 3 fr. 50 

L'Autre Danger, comédie en 4 actes. 1 vol. in-18. 3 fr 50 

Le Retour de Jérusalem, comédie en 4 actes. 
1 vol. in-lS 3 fr. 50 

En collaboration avec Lucien Descaves : 

La Clairière, comédie en 5 actes. 1 vol. in-18. . 3 fr. 50 

Oiseaux de passage, comédie en 4 actes. 
1 vol. in-18 3 fr. 50 



MAURICE DONNAY 

DE l'académie FRAN'CAISE 



THEATRE 



TOME PREMIER 



Lysistrata 

Eux ! — Folle Entreprise 

Éducation de Prince 



PARIS 

BIBLIOTHÈQUE-^GHARPENTIER 

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 
11, RUE DE GRENELLE, 11 

1908 

Tom dr*its d« reproduction, de tr&daction et de représentatioa récerrét poar toas 
pajri, 7 compris le Daaemark. l- e« ^»y»-Bat, ht Saide et I« Norvèçe. 

r * 

f BIBLIOTHEC- 



Il a été tiré de cet ouvrage : 

Vingt-cinq exemplaires numérotés sur papier de Hollande, 
D ix exemplaires numérotés sur papier du Japon. 



J90S 







y/^ i:^^ 



c><;^eh.e. ^ à-^ ^^^ 



^£yC^ ^^/y^ C^ e^ -^ éT ^>c^ /^f^t^.^1^ ;/yt:2y^'t^ 




^y^a^^'^^^ 



LYSISTRATA 



COMÉDIE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Grand- Théâtre, 
le 22 décembre 1892 ; 

Reprise sur le théâtre du Vaudeville, le 6 mal 1896. 



A Madame RÉJANE 



Affectueux hommage. 



M. D. I 



PERSONNAGES 



Grand-Théâtre. 



MM. 



AGATHOS Guitry. 

LYCON MONTBARD. 

PHIDON Calmettes. 

DRACÈS LuGNE-PoË. 

SAGAS COURCELLES. 

STRYMODORE Lacroix. 

'^ÏZk. : : : : I — • 

CYNÉSIAS Matrat. 

TARAXION SCHDTZ. 

DERCYLE GiLDÈs. 

NICOSTRATE Numa. 

AGESTOR PUJOL. 

THÉORUS Flers. 

SOSIAS Parizot. 

STYLBONIDE 

LYSISTRATA Réjane. 

SALABACGHA Tessandier. 

LAMPITO A. Leriche. 

CALLYCE Suzanne Carlix. 

PHILINNA Moncharmont. 

MYRTALE Blanche Dufrêne. 

GYNNAH Suzanne Munte. 

GLYCÈRE Aimée Martial. 

HIRONDELLE Diana Vernon. 

ROSÉE Pabys. 

MYRRHINE Guertet. 

NICODICE Yves Roland. 

CALONICE Suger. 

RHODIPPE Claudia. 

DORIS Bernys. 



Vaudeville. 
MM. 

DUMÉNY. 

Calmettes. 
Maury. 
Boisselot. 
Lagrange. 

NUMÈS. 

Gauthier. 
Numa. 

TORIN. 

Gildès. 
J. Fredal. 
Dauvillier. 
J. Kehm. 
Leubas. 
Prévost. 

M mes 

Réjane. 
RosA Bruck. 
Cécile Caron. 
Suzanne Carlix. 
Cécile Sorel. 
Lucie Gérard. 
Drdnzer. 
Melcy. 

DULUC. 

Grimault. 
Suzanne Avril. 
Renn. 

Colbert. 

BURKEL. 

Darbel. 



Matrones, CourtisaneSy Soldats^ Esclaves. 



La scène se passe à Athènes, vers l'an 420 avant Jésus-Christ, 
à l'époque de la guerre du Péloponèse. 



LYSISTRATA 



PROLOGOS, revêtu d'une blanche tunique avec, dans les cheveux, 
une couronne de lierre et de violettes, devant que les chandelles 
soient allumées et le rideau étant encore baissé, aux spectateurs 
parle ainsi : 



Parisiennes^ et cous, 
Parisiens, salut à tous! 

Devant que V intrigue déroule, 
Ainsi qu'un chemin montueux, 
Ses mille replis tortueux, 
Que son œuvre éclate ou s'écroule, 
L'auteur m'envoie en vérité 
Vers toi, public tant redouté, 
Monstre, Dragon, Hydre de Lerne, 
Pour t' apporter quelque clarté 
Ce qui motive ma lanterne; 
Et je viens, périlleux fardeau, 
Soulever un coin du rideau. 

Ce n'est pas une tragédie. 
Remettez-vous d'un tel émoi; 
Encor moins une parodie, 
Car pour quel motif, dites- moi. 
Chez vous la Grèce, votre mère. 
Toujours, alternative amère, 



LYSISTRATA 

Parle-t-elle en alexandrms 
Qui vont comme de grands flandrins 
Deux à deux, classiques et mornes, 
Ou tomhe-t-elle à des refrains 
D'une irrévérence sans bornes 
Et d'une bêtise sans freins? 
Pourquoi Charybde Tragédie 
Si près de Scylla Parodie? 

Ils n'étaient pas tous des héros 
Ces bons Grecs, pas plus que des pitres. 
Aristote, en plusieurs chapitres 
Dont j'ignore les numéros, 
Le prouve de façon congrue, 
Et quand ils allaient dans la rue 
C'était avant tout des humains : 
Que ce fût Phèdre ou bien Oreste, 
Ils avaient des pieds et des mains. 
Des cœurs, des cerveaux... et le reste. 
Alors vous allez voir des gens 
Contre l'ordinaire coutume 
Pareils à vous, sauf le costume; 
Soyez-leur donc très indulgents, 
Ils parleront comme vous-mêmes, 
Et dans leurs conversations 
Aux plus futiles questions 
Mêlant les plus graves problèmes. 
Que voulez- vous? L'auteur comprit 
Par leurs écrits que leur esprit 
De votre esprit était l'ancêtre : 
Les Grecs faisaient des à-peu-près, 
Par conséquent tenez-vous prêts. 
Car vous en entendrez peut-être! 

Seulement ils avaient des Dieux, 
C'est plutôt cela qui vous manque; 



PROLOGUE 

C'était leur côté radieux, 

Leur temple n'était pas la Banque, 

Mais depuis le çieux Parthénon 

Debout sur ses colonnes blanches, 

Jusqu'à l'humble rocher sans nom 

Perdu sous la mousse et les branches y 

Chaque endroit était habité 

Par la pure divinité : 

Que ce fut la Nymphe anonyme 

Gardienne d'une source infime, 

Ou bien la Pallas Athéné, 

La sage et la victorieuse. 

Veillant sur sa cité rieuse 

Comme sur un bel enfant né 

Sous son égide glorieuse. 

Les Dieux, les Dieux étaient partout! 

Ce n'est donc pas chose hardie 

D'en mettre en cette comédie. 

Maintenant, pour vous dire tout. 
Je crois que les oreilles prudes 
Vont subir des épreuves rudes. 
Les Athéniens, gens d'un goût. 
Vous V admettrez, plutôt attique. 
Dans la critique dramatique 
Apportaient la bonne esthétique 
Qui rit et ne se fâche pas; 
La pudeur était inconnue. 
Et la Vérité toute nue 
Au théâtre portait ses pas. 
De même que dans leurs combats 
Du stade, ils exposaient leurs lignes ^ 
Sans nulle intention maligne 
Depuis le haut fusques en bas. 
Ils approuvaient que la pensée 



LYSISTRATA 

De tout voile débarrassée 
Se montrât telle quelle était; 
Et leur poète A ristophane 
N'était pas traité de profane 
Quand sur la scène il transportait 
Quelques actes d'après nature. 
Lorsqu'il faisait une peinture 
Très rigoureuse de leurs mœurs, 
Il n'excitait pas de rumeurs. 
Le corroyeur comme l'Archonte 
Ne trouvait pas étrange, non, 
Qu'on donnât aux choses leur nom, 
Et chacun y trouvait son compte 
Sans que jamais on empêchât 
La rude franchise du maître, 
Franchise qui peut vous paraître 
Extrême, à vous qui nommez chat 
Ce qui n'est pas du tout un chat. 
L'auteur ne vous prend pas en traître. 
Il vient alarmer vos pudeurs. 
Salut à vous, bons entendeurs/ 
Il vous prévient en sa clémence, 
Pendant qu'il en est temps encor. 

Je vois que personne ne sort. 
Je vais dire que l'on commence. 



ACTE PREMIER 



Une place à Athènes. Au fond un petit temple. 
A droite et à gauche des maisons. 



SCÈNE PREMIÈRE 
DRACÈS, STRYMODORE. 

Au lever du rideau, les portes du temple sont fermées. Sur un banc, deux 
▼ieillards sont assis, vêtus de manteaux sombres, appuyés sur de longs 
bâtons. — Ils écoutent, car sur un rythme lointain et lent, on entend 
dans le temple des voix de femmes. 

Artémis, pure déesse, 
Nous t'adorons à deux genoux : 
Nous implorons que ta sagesse 
Vienne en nous. 

Si nos gorges sont embrasées 
Par les rouges désirs vainqueurs^ 
Répands tes clartés apaisées 
En nos cœurs. 

Artémis, dans tes routes fraîches 
Et chastes nous coulons marcher; 
Tu nous protégeras des flèches 
De l'Archer. 



10 LYSISTRATA 

Le Désir est semblable à l'homme 
Qui te guettait^ sœur d'Appollonl 
Mais tu sauras le punir comme 
Actéon, 

DRACÈS. 

Entends-tu, Strymodore? 

STRYMODORE. 

J'entends bien, Dracès : ce sont nos chères conci" 
toyennes qui prient Artémis d'écarter d'elles le désir. 
Depuis que leurs maris et leurs amants sont partis 
pour cette interminable guerre, les femmes d'Athènes 
se languissent, les pauvres ! et pour ne pas être en proie 
aux torturants désirs de Cypris, elles ont chassé la 
déesse de volupté de tous ses temples, et elles ont rem- 
placé sa statue par la statue d'Artémis, la déesse de 
chasteté. 

DRACÈS. 

Mais, par Zeus sauveur! n'ont-elles pas les vieil- 
lards? Pourquoi nous dédaignent-elles? Hé, hé, il y a 
de vertes vieillesses... Entends-tu, les voilà qui recom- 
mencent ! 

Et cependant que dans le temple, lointaines et plaintives, on entend 
les voix des femmes, voilà que sveltcs, enlacées, l'une blonde, 
l'autre brune, l'une en tunique bleue, l'autre en rose tunique, 
passent deux femmes. Les chants ont cesse. 

STRYMODORE, d'un air potinier. 

Tu connais ces deux petites femmes-là : c'est Hiron- 
delle et Rosée... 

DRACÈS. 

Jolies filles! 

STRYMODORE. 

Je dis comme toi. La brune est Hirondelle et la 
blonde est Rosée. 

DRACES, rire plein de sous-entendus. 

Hé! Hé! Hé! (Petitsiience.) C'est égal, il est grand temps 



ACTE PREMIER il 

que les hommes reviennent, mais du train dont vont 
les choses, ils ne reviendront pas de si tôt. C'est une 
guerre sans issue... et puis nous accumulons sottises sur 
sottises. Comment! nous sommes battus... battus! 
massacrés en Sicile où Nicias s'est fait tuer. Nicias 
mort, il fallait confier le commandement à Alcibiade. 
Au lieu de cela, on Ta tellement taquiné, jalousé, menacé 
même, qu'il s'est réfugié à Sparte. Nous voilà bien 
avancés : à présent il se venge, il leur donne de bons 
conseils aux Spartiates, ils viennent de fortifier Décé- 
lie. Ah I oui, laisser partir Alcibiade, voilà la gaffe ! 

STRYMODORE. 

Mais que veux-tu, nous sommes comme ça, nous 
sommes comme ça. On ne se plaît ici qu'aux nouveau- 
tés; nous changeons de généraux comme de chla- 
mydes, et quand il n'y a pas de stabilité dans le com- 
mandement, il n'y en a pas non plus dans la victoire. 
Par Héraclès ! nous le voyons bien. Voilà trois grands 
mois qu'Agathos est devant Décélie, et il n'est pas plus 
avancé qu'au premier jour. 

DRACÈS. 

Par Castor, à quoi servent ces hoplites qu'on lève à 
chaque instant à Zacynthe, à Milet, à Argos et dans les 
îles. Il y en a des hommes là-bas; moi je n'irais pas par 

quatre chemins. (ll trace des pians sur le sable avec son bâton.) 

Voilà Décélie, là : je masserais mes cavaliers et mes ho- 
plites et un beau matin, je les lancerais tous à l'assaut. 

STRYMODORE. 

Il les a lancés aussi à l'assaut... et la rivière ? 

DRACÈS. 

Quelle rivière ? 

STRYMODORE. 

Là, entre Décélie et l'armée d'Agathos, il y a une 
rivière... seulement on n'a pas pu la passer : les eaux 
avaient grossi... il n'y avait plus de gué. 



12 LYSISTRATA 

DRACÈS. 

C'est toujours la même chose : on n'avait pas prévu 
la crue des eaux. 

STRYMODORE. 

On ne prévoit jamais la crue des eaux. 

DRACÈS. 

Mais de mon temps, Strymodore, la moitié de Tar- 
mée se seredt jetée dans le fleuve pour servir de gué à 
Tautre moitié. 

STRYMODORE. 

C'est ce qu'on faisait de mon temps et, par les divins 
frères, s'il n'y avait pas assez de soldats, après nous 
être jetés nous remontions et nous nous rejetions jus- 
qu'à ce que le fleuve fût plein. 

DRACÈS. 

Mais alors, on savait faire la guerre, tandis qu'à 
présent, nous avons des généraux de gynécée comme 
Agathos, un homme à femmes. > .^ , 

STRYMODORE. 

Un guerrier qui fait nettoyer ses tuniques à Corinthe, 
parce qu'il trouve qu'on ne dégraisse pas bien à Athènes. 
Par Zeus, cela fait pitié : seulement les femmes se 
pâment. 

DRACÈS. 

Pensez donc, un homme qui fait dégraisser ses tu- 
niques à Corinthe... voilà un stratégiste. 

STRYMODORE. 

Et c'est, comme toujours, les soldats qui pâtissent 
de l'incurie des chefs. 

DRACÈS. 

Mais le soleil commence à taper dur... viens dans ma 
maison, à l'ombre, ô Strymodore, et en mangeant des 
figues fraîches, nous parlerons mieux des souffrances 
qu'endurent nos pauvres soldats. 

Ils s'en vont. 



ACTE PREMIER 13 

SCÈNE II 

HIRONDELLE, ROSÉE. 

ROSÉE. 

Hirondelle, quels sont ces hommes qui criaient et 
qui gesticulaient. 

HIRONDELLE. 

Sans doute des gens qui parlent politique. 

ROSÉE. 

Ce sont des sorciers; ils ont tracé sur le sol des 
signes bizarres et incompréhensibles. 

HIRONDELLE. 

Ce sont des vieillards, de bons vieillards qui, selon 
la coutume, parlent guerre et combats pendant que les 
peuples là-bas se cassent la tête. 

ROSÉE. 

Ce sont alors d'anciens soldats de Marathon, durs 
comme l'yeuse et l'érable dont ils sont faits à coup 
sûr. 

HIRONDELLE. 

Non. L'un d'eux, Dracès, est un fournisseur de l'ar- 
mée qui a tripoté dans la récente affaire des boucliers ; 
l'autre, l'homme au nez crochu, est un marchand venu 
de Palestine et qui fait un peu l'usure par-dessus le 
marché : il se fait appeler Strymodore, mais son vrai 
nom est Schlomo. 

ROSÉE. 

Hirondelle, j'ai rêvé cette nuit que nos maris com- 
battaient devant Décélie. En ce moment, ils sont 
blessés peut-être. 

HIRONDELLE. 

Peut-être. 



il LYSISTRATA 

ROSÉE. 

Et s'ils avaient trouvé la mort. 

HIRONDELLE. 

Que veux-tu, c'est la vie! Mais que les tristes pen- 
sers, ma bienfaisante Rosée, ne viennent pas assombrir 
ton front charmant. Laissons les vieillards discuter, 
laissons nos compagnes prier Artémis ; mais nous, con- 
juguons le plus doux des verbes, à Tactif... 

ROSÉE. 

Au passif... 

HIRONDELLE. 

Et au moyen. Viens donc, ô Rosée, nous promener 
aux bords de la mer violette, et, accompagnée par le 
chant monotone des flots berceurs, je te réciterai cette 
ode de la divine Sappho, qu'elle composa pour la cour- 
tisane égyptienne Rhodopis. 

Rhodopis, ton amant est comme 
Un dieu : son bonheur me courrouce. 
Quand je pense que c'est un homme 
Pour qui ta voix se fait si douce, 

Et que c'est Charaxos^ mon frère. 
Qui possède ta chair superbe, 
Et ta Beauté dont j'étais fière, 
Je deviens plus verte que l'herbe. 

Mes yeux se troublent, mes oreilles 
S'emplissent de murmures vagues 
Et de grandes rumeurs pareilles 
Au bruit que fait le choc des vagues. 

Et voilà qu'une sueur froide 
Inonde tout mon corps qui tremble, 



ACTE PREMIER 15 

Puis^ je reste sans souffle^ et froide 
Ainsi qu'un cadavre^ il me semble 
Que je meurs! que je meurs! 

Elles disparaissent. 

Les portes du temple s'ouvrent : les femmes sortent, se répandent sur 
la place, forment des groupes, se dispersent. 



SCÈNE III 

LAMPITO, MYRRHINE, CALONICE, NICODICE, 

CALLlCE, RHODIPPE, formant un groupe principal. 
LAMPITO, d'une voix forte. 

Femmes, il ne faut pas vous éloigner : n'oubliez pas 
que Lysistrata vous a convoquées toutes sur cette 
place pour la dixième heure après les prières. Or, notre 
chère Lysistrata ne peut tarder à venir, car elle est 
exacte comme feu Clepsydre elle-même. Donc ne vous 
éloignez pas; promenez-vous aux alentours ou, si vous 
êtes fatiguées, asseyez-vous. 

NICODICE, se couchant. 

Parfaitement, voilà qui est bien dit. 

LAMPITO. 

Admirez Nicodice : on lui dit de s'asseoir, elle se 
couche. 

NICODICE. 

Fais-en autant, ma belle Lampito. 

LAMPITO. 

Se coucher toute seule, merci bien... j'aime encore 
mieux rester debout. 

MYRRHINE. 

Lampito, femme au tempérament excessif, je suis 



16 LYSISTRATA 

sûre que tu penses toujours à Taraxion, ton noble 

époux. (Elle rit.) 

LAMPITO, l'imitant. 

Hi! Hi! Hi! Et toi, à quoi penses-tu, Myrrhine? 

MYRRHINE. 

Moi, je ne pense à rien : cette petite prière m'a fait 
du bien. 

LAMPITO. 

Oui, en voilà pour une heure ou deux, mais après? 

MYRRHINE. 

Après? tu surveilleras ton esclave, tu carderas ta 
laine, tu la fileras, tu pétriras tes gâteaux, tu laveras 
ton enfant, tu prépareras le souper, que sais-je ? Ah ! par 
les deux déesses! il y a tant de choses à faire pour une 
femme dans son ménage : occupe-toi donc de ta maison, 
tu ne penseras pas à ces choses-là. 

LAMPITO. 

Est-ce que tu crois par hasard que mon esclave n*est 
pas commandée comme il sied, et mon enfant lavé 
comme il convient? Est-ce que je vais te chercher pour 
ces besognes? Seulement, c'est le soir... Ah! le soir, 
quand je me mets au lit... Est-ce la nuit, le silence, 
Tobscurité, ou simplement d'être étendue ? 

MYRRHINE. 

Ça doit être plutôt ça. 

LAMPITO. 

Toujours est-il que je me tourne et me retourne pen- 
dant de longues heures, avant de m'endormir et, plus 
d'une fois, il m'est arrivé de passer une nuit blanche. 

NICODICE. 

Moi aussi, j'ai passé plus d'une nuit blanche. D'abord 
j'ai peur toute seule, je meurs de peur. Et comme le 
temps semble long ! 



ACTE PREMIER 17 

CALONICE. 

N'est-ce pas ! On croit que ce maudit coq ne va jamais 
chanter. 

NICODICE. 

Et le moindre bruit prend des proportions extraor- 
dinaires : un meuble qui craque, le chien qui aboie et 
me voilà couverte d'une froide sueur. 

CALONICE. 

Il y a devant ma porte un olivier sacré : la dernière 
nuit, le vent soufflait dans les branches... ça faisait 
pschu, pschu, pschu, absolument comme des pas... 
on eût dit qu'on marchait dans le vestibule. 

NICODICE. 

Dans ce cas-là, moi je me cache la tête sous les cou- 
vertures et je retiens ma respiration. Moi aussi, par 
Castor, je redoute les nuits blanches; elles me paraissent 
cent fois plus noires que les autres. Tandis que, lorsque 
mon mari est à mes côtés, je dors tranquille : il n'y a 
pas de danger, lorsqu'il y a un homme dans la maison. 

MYRRHINE. 

Si une souris trotte sur le plancher, vite il saute à 
bas du lit, prend son casque et son bouclier et la trans- 
perce de sa lance ! 

LAMPITO. 

Ah! quand nos hommes reviendront-ils? Je me con- 
sume et je languis dans cette solitude. 

MYRRHINE. 

Tu te languis, avec ce teint vermeil! Tu étranglerais 
un taureau. 

LAMPITO. 

C'est l'exercice, l'exercice que je prends pour calmer 
mes sens, pour les tromper. Tantôt je parcours des 
stades aux bords de la mer violette, tantôt je nage éper- 
dument comme Léandre quand il allait rejoindre Héro, 

2. 



18 LYSISTKATA 

sa bien-aimée. Je fais de la gymnastique, comme une 
Lacédémonienne et, tous les matins en me levant, tous 
les soirs en me couchant, je me donne cinquante coups 
de pied dans le derrière. 

NICODICE. 

En vérité ! quelle santé tu as, ma chère Lampito. 

LAMPITO. 

Mais c'est en vain... je n'endors pas mes sens ; au con- 
traire je les excite ; l'exercice me profite trop, mon sang 
coule plus chaud et plus rapide dans mes veines, et je 
n'ai jamais tant désiré les plaisirs de l'amour. Ce n'est 
plus une ardeur cachée dans mon âme, c'est Cypris 
tout entière attachée à sa proie, comme disent les tra- 
giques. 

CALONICE. 

Lampito, femme au tempérament excessif! 

LAMPITO. 

Que je voudrais être Hirondelle! 

NICODICE. 

Hirondelle et Rosée. En voilà deux qui se consolent 
de l'absence de leurs maris î 

MYRRHINE. 

Est-ce qu'on sait? Ne soyons donc pas vipères comme 
ça entre nous. Vous n'admettez pas que deux femmes 
soient simplement amies, sans que... 

CALONICE. 

Mais certainement, lorsque deux femmes, jeunes, 
exquises, adorables, ne se jalousent pas, ne se détestent 
pas, ne médisent pas l'une de l'autre, c'est qu'il y a 
entre elles quelque chose de plus fort que la médisance 
et la jalousie. 

RHODIPPE. 

Et puis, j'ai des renseignements sur Hirondelle par 
Thratta, mon esclave, qui était à Milet en même temps 
qu'elle. 



ACTE PREMIER i9 

NICODICE. 

Raconte-nous ça; hâte-toi, ne perds pas un instant. 

MYRRHINE. 

Que les dieux soient bénis! nous allons entendre 



quelque calomnie terrible 



RHODIPPE. 

Eh bien, il parait qu'à Milet, elle était encore jeune 
fille, elle se promenait dans les rues avec les cheveux 
courts et bouclés comme un jeune garçon, elle ne s'épi- 
lait pas sous les bras et elle avait un grand manteau 
sombre, un long bâton et des chaussures laconiennes. 

NICODICE. 

Comme un homme ! 

RHODIPPE. 

Gomme un homme! Si bien qu'à la fin, elle n*osait 
plus sortir, parce que les gamins lui jetaient des pierres. 

LAMPITO. 

Braves enfants ! (Petit silence.) Enfin tout cela ne nous 
rend pas nos hommes : par Gypris ! il est dur de s'en- 
dormir sans une tendre caresse. Est-ce vrai, Gallyce? 
Tu ne dis rien, ma petite. 

CALLYCE. 

Lampito, femme au tempérament excessif, que 
sont tes souffrances, au prix des miennes? Toi, tu l'as 
connu au moins l'amour avec ton Taraxion... s'il 
meurt... 

LAMPITO. 

Au nom des dieux, que dis-tu là?... Taraxion! mon 
Taraxion! non, tu sais, il ne faut pas jouer avec ces 
choses-là. 

CALLYCE. 

Je ne joue pas... c'est une supposition. 



20 LYSISTRATA 



LAMPITO. 



Il ne faut pas supposer... c'est vrai, tenez, rien qu'à 
cette pensée, ça me fait chaud dans le creux des mains. 

NICODICE. 

C'est bon, c'est bon. Allons, Callyce, mon enfant, 
reprends ton discours : tu disais que... 

CALLYCE. 

Je disais que si mon époux, le beau Nicostrate, périt 
dans cette malheureuse guerre, je n'aurai jamais connu 

ses caresses. 

LAMPITO. 

Gomment cela? N'exagères-tu pas? Parle! que veux- 
tu dire ? 

CALONICE. 

Callyce ne vous a donc jamais raconté sa nuit de 
noces? 

CALLYCE. 

Hélas! elle ne ressemble pas aux autres. La nuit 
était venue, nos amis nous avaient reconduits avec des 
flambeaux et des torches en criant : Hymen! Hymé- 
née! Nous arrivons chez nous : les esclaves étaient 
couchés; on avait tout préparé, nettoyé la baignoire, 
fait chauffer l'eau et pétri la galette de sésame qui 
donne la fécondité. Bref, tout était prêt : les amis s'en 
vont... 

^'ICODICE. 

Enfin seuls ! 

CALLYCE. 

Nicostrate me serre contre lui, se jette à mes pieds, 
embrasse mes genoux... 

LAMPITO. 

Oh ! c'est cruel de nous raconter ça. 

MYRRHi:«E. 

Allons, du courage, Lampito. 



ACTE PREMIER 21 

TOUTES. 

Femme au tempérament excessif! 

CALLYCE. 

Il me dit mille choses tendres et jolies, m'appelant 
de mille noms charmants : mon bijou, mon idole, fille 
de Cypris, confidente des Muses, sœur des Grâces... 
moi, je pleurais. 

LAMPITO. 

Il n'y avait vraiment pas de quoi. Ce n'était pas 
pour t'insulter qu'il te disait tout cela, ce garçon. 

CALLYCE. 

Je sais bien, mais c'était plus fort que moi... mais 
voilà que tout à coup on frappe à la porte de la rue. 

MYRRHINE. 

L'horrible belle-mère ! 

CALLYCE. 

Non, mais chose plus horrible encore, c'était un ami 
de mon mari qui criait avec une voix puissante : « Dé- 
pêche-toi, Nicostrate, dépêche-toi! — Qu'y a-t-il, par 
Apollon! — Il y a qu'un messager vient d'arriver... Le 
stratège demande cinq cents hommes; il faut qu'ils 
partent pour Pylos cette nuit même. — Tout de suite? 
— Tout de suite. » 

LAMPITO. 

Alors ? 

C\LLYCE. 

Alors Nicostrate était désigné pour partir. Son nom 
était inscrit un des premiers sur la statue de Pandion. 
Il s'équipe, prend ses armes. Gomme nous étions tous 
deux orphelins, le festin nuptial avait eu lieu chez ma 
tante Lysistrata, de sorte qu'il n'y avait rien à la 
maison, pas une sardine, pas une aile de volaille... il a 
été obligé d'enrporter dans son sac le gâteau de sésame 
qui donne la fécondité, pour ne pas mourir de faim en 



22 LYSISTRATA 

route. Et, depuis ce temps-là, je ne l'ai plus revu. Tu 
vois que j'avais raison, Lampito, et que mon sort est 
encore plus cruel que le tien. 

LAMPITO. 

Ne crois pas cela, ma chère Callyce : entre celui qui 
n'a jamais bu de vin de Chio et celui qui, en ayant bu, 
n'en peut plus boire, le plus privé et le plus à plaindre 
est celui qui en a bu. 

CALLYCE. 

Tu as tes souvenirs, toi. 

LAMPITO. 

Ça ne tient pas chaud. 

CALLYCE. 

Tu peux te rappeler tes nuits heureuses... C'est tou- 
jours une consolation lorsqu'on est seule... moi, je n'ai 
même pas de souvenirs. 

LAMPITO. 

Alors tu n'as pas de regrets ; mais au contraire une 
divine espérance. 

CALLYCE. 

Et si Nicostrate ne revient pas, s'il est tué ! 

LAMPITO. 

Tu es jeune, tu te remarieras. 

CALLYCE. 

Mais si je meurs, moi! réfléchis à cela : je n'aurai 
jamais, jamais connu les plaisirs de l'amour... je ne 
saurai même pas comment... Si tu crois que c'est gai. 

Elle pleure. 

TOUTES. 

Pauvre petite. 

LAMPITO. 

Ne pleure pas, mon enfant. Ta tante, notre chère 
Lysistrata, nous a convoquées toutes aujourd'hui sur 



ACTE PREMIER 23 

cette place, pour chercher un remède à nos maux. C'est 
une femme d'un grand jugement et d'un esprit subtil, 
et je m'étonnerais fort si quelque invention sublime ne 
sortait pas de son cerveau, comme Pallas sortit jadis 
tout armée du cerveau de Zeus. Mais précisément, la 
voici. 



SCÈNE IV 
Les Mêmes, LYSISTRATA. 

Lysistrata sort de sa demeure. 
DES VOIX. 

Nous te saluons, chère Lysistrata. 

LYSISTRATA. 

Nous allons pouvoir commencer, mes chères amies, 
mais tout le monde n'est pas là... il en manque : il n'y 
a pas une femme de la côte, pas une de Salamine. 

CALONICE, 

Pourtant je sais que, dès l'aube, elles se sont embar- 
quées. 

LYSISTRATA. 

Et les Acharniennes : elles auraient dû être ici avant 
toutes les autres; leurs maris sont les plus acharnés 
partisans de la guerre. 

NICODICE. 

Mais en voici qui viennent et d'autres les suivent. 

Pendant tout ce dialogue des femmes arrivent par petits groupes, 
LYSISTRATA. 

Les courtisanes ne sont pas encore arrivées ? 

LAMPITO. 

Pas encore. 



24 LYSISTRATA 

MYRRHINE. 

Elles sont donc aussi convoquées? 

LYSISTRATA. 

Certainement... toutes les femmes : ce sont des 
femmes et j'ai besoin d'elles aussi pour mener à bien 
mes projets; mais quand on leur dit de se réunir ici pour 
traiter une question importante, elles dorment au lieu 
de venir. 

RHODIPPE. 

Elles ne sont pas habituées à se lever d'aussi bonne 
heure. 

Cependant Lysistrata circule dans les groupes. 
LYSISTRATA. 

Et cette jeune femme, de quel pays est-elle? 

LAMPITO. 

C'est une noble Béotienne. 

LYSISTRATA. 

Ah! ma chère Béotienne, toi qui viens du pays des 
anguilles, tu es fleurie comme un jardin. (Désignant une 

autre femme.) Et CClle-là, qui CSt-CC ? 

LAMPITO. 

C'est ime honnête fille : elle est de Corinthe. 

LYSISTRATA. 

Il n'est pas donné à tout le monde d'en être, ni d'y 
aller. 

CALLYCE. 

Voici les hétaïres ! 

Ayant à leur tête Salabaccha dans un riche costume oriental, un 
groupe de courtisanes vêtues d'étoffes somptueuses arrive du fond 
de la scène et, à quelques pas des matrones, s'arrête. 

LYSISTRATA. 

Salabaccha, pourquoi te tiens-tu ainsi à l'écart 
avec tes compagnes? Venez au miheu de nous : dans la 



ACTE PREMIER 25 

cité déserte et dans Athènes désolée, ne sommes-nous 
pas toutes égales ? 

SALABACCHA. 

Tu as raison : nous sommes égales, puisqu'il n'y a 
plus d'hommes. 

Lysistrata circule au milieu des courlisanes ; cependant ; 
CALONICE. 

As-tu remarqué les pendants d'oreilles de la grande- 
hrune ? 

NICODIGE. 

C'est asiatique, sans doute. 

RHODIPPE. 

Elle est johe. 

CALONICE. 

Tu trouves?... moi je ne trouve pas. 

NICODINE. 

Elle a été la maîtresse d'Agathos. 

RHODIPPE. 

Elles ont toutes mis des tuniques hrodées pourvenir... 
On ne se m^et pas en tunique brodée pour sortir le 
matin, c'est ridicule. 

MYRRHINE. 

Elles n'en ont peut-être pas d'autres. 

CALONICE. 

Et puis, pour ce que ça leur coûte. 

SALABACCHA. 

Dis-moi, Philinna, est-ce que j'ai quelque chose dans 
le dos ? 

PHILINNA. 

Non, je ne vois rien. 

SALABACCHA. 

Alors qu'est-ce qu'elles ont toutes ces femmes à me 
regarder ? 

I. 3 



26 LYSISTRATA 

LYSISTRATA, aux matrones. 

Voyons, mes amies, ne restez pas ainsi séparées en 
deux camps. 

MYRRHINE. 

Tu veux que nous soyons mêlées avec ces femmes ? 

LYSISTRATA. 

Sans doute, par Pallas, c'est justice puisque nous 
leur demandons de venir. Et puis, que signifie cette 
bégueulerie intempestive? Comment vous vous occu- 
pez d'elles à chaque instant, vous vous faites raconter 
leurs histoires, vous les imitez, vous les copiez, vous 
avez les mêmes goûts, les mêmes costumes, les mêmes 
amants quelquefois, (protestations.) Oui, les mêmes am.ants, 
et vous voulez faire je ne sais quelle distinction humi- 
liante et puérile. Mêlez-vous, mêlez-vous, par Castor. 
Quand il s'agit de prendre une décision contre les 
hommes, les femmes ne doivent-elles pas se réunir dans 

une implacable fraternité ? (Les matrones se mêlent aux courti- 
sanes.) Et toi, Lampito, femme de bonne volonté, Athé- 
nienne à la voix forte, tu serviras en cette circon- 
stance de héraut. Ordonne à ces femmes de prendre 
place et d'écouter. 

LAMPITO. 

Faites silence! faites silence! Priez les dieux et les 
déesses que tout se passe au mieux dans cette assem- 
blée pour le plus grand avantage d'Athènes et notre 
propre bonheur. Que la palme soit décernée à celle qui, 
par ses actes et ses paroles, aura le mieux mérité du 
peuple athénien et des femmes. Adressez ces vœux au 
ciel, en demandant le bonheur pour vous-mêmes. lo 
Pœan ! lo Pœan ! réjouissons-nous. 

MYRRHINE. 

Daignent les dieux et les déesses accueillir nos vœux 
et nos prières. Apollon, Apollon, dieu de la lumière 



ACTE PREMIER 27 

dorée, rédempteur du mal moral, répands sur cette 
assemblée tes chaudes clartés. Apollon, dieu à la lyre 
d'or qui règnes sur Delos sacrée, que Tharmonie soit 
entre nous, comme entre les divins citharèdes que tu 
inspirais. 

SALABACCHA. 

Et toi, fille de Zeus tout puissant et de la belle Léto, 
déesse de la pure lumière, reine des forêts que Ton 
adore sous plusieurs noms, qui n'a jamais connu les 
souillures de Tamour, ô toi la plus pure des vierges et la 
plus belle, Artémis, chasse de notre chair le désir qui 
est le pire conseiller, ou qu'il soit dévoré en nous par 
les chiens de la honte, comme jadis fut déchiré par sa 
propre meute, Actéon, Taudacieux voyeur! 

LYSISTRATA. 

Et toi, surtout, vierge invincible, Pallas aux yeux 
d'azur et à la lance d'or, qui protèges une illustre cité, 
ô toi l'Immaculée sortie de la tête du dieu suprême, toi 
la divine Intelligence, accours à notre voix, descends 
en nous et que la sagesse préside à l'assemblée des 
nobles matrones d'Athènes ! 

LAMPITO. 

Silence! Écoutez toutes. L'assemblée des femmes 
s'est réunie ce matin afin de rechercher un moyen de 
faire cesser la guerre qui, depuis vingt ans, prend à la 
Grèce le meilleur et le plus pur de son sang. Qui de- 
mande la parole ? 

LYSISTRATA. 

Moi! 

Murmures d'approbation. Elle monte à la tribune. 
LAMPITO. 

Mets d'abord cette couronne avant de parler. (EUe lui 

pose sur la tête la couronne d'olivier.) SilcnCC ! qu'on SC taisC ! 

Attention! car la voici qui crache, selon l'usage des 
orateurs : elle en a sans doute long à dire. 



28 LYSISÏRATA 

QUELQUES VOIX. 

Écoutez ! écoutez ! 

LYSISTRATA. 

Si j'ai pris la parole, ce n'est pas par ambition, j'en 
atteste les déesses, c'est par nécessité, par devoir, 
parce qu'il y a des choses qu'il faut dire et je les dirai. 
Il est évident que si j'avais habité sur le Pnyx pendant 
ma jeunesse, si j'avais passé mon temps à voir et écou- 
ter les démagogues faire de grands bras et débiter un 
tas de mensonges, je pourrais vous faire un discours 
vide, creux, ronflant et qui me rendrait populaire. 
Mais je crains fort que, malgré vos prières, Apollon ne 
se dérange pas, parce qu'il n'inspire pas souvent les 
rhéteurs dont le métier est d'être éloquent, à plus forte 
raison n'inspirera-t-il pas une simple femxme. 

DES VOIX. 

Mais si! mais si! Pourquoi pas? Tu es trop modeste. 

LYSISTRATA. 

Écoutez-moi cependant! Je ne suis qu'une femme, 
mai j'ai du bon sens; la nature m'a douée d'un juge- 
ment sain que je développe encore, grâce aux sages 
leçons de mon père et des vieillards. Je demande aussi 
l'indulgence des courtisanes qui sont ici. 

SALABACCHA. 

Tu n'en as pas besoin, Lysistrata, et ce commence- 
ment me plait plus que je ne saurais dire. 

LYSISTRATA. 

Peut-être trouveront-elles mon langage bien vul- 
gaire, elles qui ont coutume de traiter les plus hautes 
questions avec les philosophes et les poètes... mais 
qu'elles daignent songer aussi que, tandis qu'elles riva- 
lisent avec les plus subtils esprits de langage fleuri et 
de belles conceptions, nous, nous restons dans nos mai- 
sons à carder la laine ou à surveiller si le brouet n'est 
pas trop clair. 



ACTE PREMIER 59 

DES VOIX. 

Très bien... très juste. 

LYSISTRATA. 

Les courtisanes ont le loisir de s'instruire, parce 
qu'elles n'ont qu'à faire l'amour, et encore la plupart 
du temps, elles font semblant. 

SALABA€CHA. 

Pas plus que toi. 

Rires. 

DES VOIX. 

Écoutez donc! Silence! Écoutez donc! 

LYSISTRATA. 

Et d'abord, avant tout, il faut que je vous remercie 
de vous être toutes rendues à mon appel avec cette 
louable exactitude; oui, je vous remercie, et les 
hommes devraient prendre exemple sur vous, car pour 
que vous veniez à l'assemblée, on n'a pas été obligé de 
fermer les cabarets, on n'a pas eu besoin de tendre la 
corde rouge autour des retardataires sur l'Agora et 
enfin, ce qui est mieux, vous êtes venues sans aucun 
espoir de salaire, même les courtisanes; vous êtes venues 
sans qu'on vous promette le triobole pour prix de votre 
présence. Votre conduite doit faire honte aux hommes, 
car vous avez agi comme aux vieux temps des vertus 
civiques et guerrières, comme aux jeunes années de la 
République, alors que nul n'eût osé faire payer les 
soins qu'il donnait aux affaires de la cité ou de l'État : 
chacun apportait son repas, du pain, deux oignons, 
quelques olives et du vin dans une petite outre. Ah! 
ces temps sont loin de nous! Aujourd'hui, le citoyen 
court gagner ses trois oboles; depuis le bas jusqu'en 
haut, c'est à qui rivalisera de vénalité 

TOUTES. 

Très bien, lo, lo, très bien. 

3. 



30 LYSISTRATA 

LYSISTRATA. 

Oui, c'est à qui rivalisera de vénalité, et le magistrat 
est un mercenaire comme le maçon! 

MYRRHINE. 

Ah ! par Gérés, ça c'est envoyé ! 

LYSISTRATA. 

Certes ma patrie m'est chère autant qu'à vous, mais 
je gémis de voir ce qui s'y passe. Je vous parlais tout à 
l'heure des vertus guerrières. La guerre peut être 
sacrée et nécessaire, sacrée lorsqu'un peuple défend ses 
croyances et ses dieux, nécessaire s'il doit défendre son 
territoire même. Mais lorsque la guerre naît de pré- 
textes cherchés et combien futiles! lorsqu'elle devient 
un jeu, un moyen de s'enrichir pour quelques stra- 
tèges qui reçoivent des amphores de vin de tous les 
fournisseurs, un moyen de mauvaise popularité pour 
quelques meneurs ambitieux et braillards, alors la 
guerre devient barbare, vile et détestable aux dieux. 
(Très bien, très bien.) Or pourquoi avous-uous la gucrrc 
depuis vingt ans? Pourquoi la Grèce n'est-elle plus 
qu'un vaste camp? Est-ce parce que les barbares ont 
dévasté nos champs, brûlé nos temples et pillé nos 
cités? Non... c'est, pour une bagatelle, un petit incident 
de ville à ville. Un soir, des jeunes gens ivres vont à 
Mégare enlever la courtisane Simétha; les Mégariens, 
pour se venger, enlèvent à leur tour deux courtisanes 
de la maison d'Aspasie,et,pour trois filles de joie, voilà 
la Grèce en feu ! Voyons, ce n'est pas sérieux. Alors les 
champs sont abandonnés, les paysans se réfugient dans 
les villes, on ne célèbre plus les Dionisiaques, on n'entend 
plus les flûtes champêtres. Ghaque cité, chaque île, 
si minime qu'elle soit, doit fournir des chevaux et des 
soldats. Les arts ne sont plus cultivés, le militarisme 
règne en maître et moi je dis : le militarisme, voilà 
l'ennemi ! 

TOUTES. 

lo ! lo ! elle a raison. 



ACTE PREMIER 31 

LYSISTRATA. 

S'il y a une trêve, une courte trêve, les hommes ne 
quittent pas leurs armes dans la ville; ils s'en vont la 
lance au poing sur le marché ; on les voit au milieu des 
marmites et des légumes, armés en guerre comme des 
Corybantes, et n'est-ce pas une plaisante chose qu'un 
homme qui porte un bouclier à tête de Gorgone pour 
marchander des rougets? (mres.) Voyons est-ce vrai? 
ai-je raison? Exagère-je! Moi qui vous parle, j'ai vu 
l'autre jour sur le marché un phylarque avec de longs 
cheveux; il était à cheval et versait dans son casque de 
la purée qu'il avait prise à l'étalage d'une vieille, tandis 
que son cheval caracolait et piétinait un tas de figues, 
au grand désespoir d'une petite marchande à côté. 
Que dites-vous de cela, mes chères amies? 

SALABACCHA. 

La chose est drôle et vaut qu'on en rie. 

LSYISTRATA. 

Évidemment, nous autres femmes, nous aimons les 
fanfares, les casques, les crinières, les défilés, les revues 
et les beaux hommes. Il faut que les hommes aillent 
dans les palestres, s'exercent à la lutte, lancent le 
disque, conduisent les chars; mais nous voulons qu'ils 
soient braves, qu'ils soient forts, mais non qu'ils versent 
du sang, et ce que nous aimons, ce n'est pas qu'ils 
fassent la guerre, mais qu'ils soient capables de la faire. 
Certes, il est flatteur d'être caressée par un capitaine à 
trois aigrettes et à manteau de pourpre. Quant à celles 
d'entre nous qui aiment la tunique rouge, qu'elles réflé- 
chissent qu'une fois ôtée et accrochée, qu'elle soit 
rouge ou non la tunique, cela a bien peu d'importance. 
(C'est vrai ! c'est vrai i) J'en sais quclquc chosc : Lycon, mon 
mari, est capitaine... mais lorsqu'il revient de cam- 
pagne avec son sac qui empoisonne le ragoût à l'oignon 
et tout ce cuir dans lequel il a eu chaud, je vous assure 
que ce n'est pas excitant. (Rires.) Enfin ! n'avez-vous pas 
horreur de ces tueries et de ces massacres? femmes, 



^2 LYSISTRATA 

nous enfantons des fils qui vont combattre loin 
d'Athènes; vos enfants par milliers ont trouvé la 
mort à Naxos, et, comme disait le sage Périclès, 
notre jeunesse a péri dans les combats, Tannée a 
perdu son printemps. J'en atteste Pallas, la déesse 
tutélaire à Faigrette d'or, nous sommes Athéniennes, 
mais nous sommes mères aussi. Vous me citerez la 
Lacédémonienne qui, donnant le bouclier à son fils, 
lui disait : « Reviens dessus ou dessous >;. 

MYRRHINE. 

C'est une devise pour Lampito. 

LYSISTRATA. 

De telles paroles sont faites pour émerveiller les 
peuples auxquels plus tard on racontera notre histoire. 
Certainement c'est très beau : ou dessus ou dessous. 
Mais ce n'est pas le langage courant. Eh bien! si j'ai 
trouvé un moyen de terminer la guerre, voulez-vous 
toutes me seconder? 

NIGODICE. 

Oui, par les déesses, je le jure, quand je devrais mettre 
ma robe en gage et en boire l'argent le m^me jour. 

CALONICE. 

Et moi, quand on devrait me couper en deux 
comme une sole et m'enlever la moitié de moi-même. 

LAMPITO. 

Et moi, pour voir la paix, je gravirais la cime du 
Taygète. 

LYSISTRATA. 

Alors, je ne me tairai pas plus longtemps. Femmes, 
si nous voulons contraindre nos maris à faire la paix, 
il faut nous abstenir... 

MYRRHINE. 

De quoi?... Parle donc. 



ACTE PREMIER 33 

LYSISTRATA. 

Le ferez-vous? 

LAMPITO. 

Nous le ferons, dussions-nous en mourir! 

LYSISTRATA. 

A la prochaine trêve, lorsque vos maris reviendront, 
la première chose qu'ils feront, comme toujours, ce 
sera de vous demander... n'est-ce pas? 

LAMPITO. 

Nous le leur offrirons même. 

LYSISTRATA. 

Lampito, femme au tempérament excessif, c'est 
justement ce qu'il ne faut pas faire... il faut leur 
refuser, au contraire, il faut les repousser. 

MYRRHINE. 

Gomment cela ? 

LYSISTRATA. 

Mais oui... quand ils voudront vous... parfaitement, 
il faut poser vos conditions et ne vous livrer que s'ils 
vous promettent la paix. 

MYRRHINE. 

Par Castor, elle a raison. 

NICODICE. 

C'est clair. 

CALONICE. 

Ils seront bien attrapés. 

RHODIPPE. 

Nous les tenons. Lj^sistrata, femme ingénieuse. 

MYRRHINE. 

Esprit subtil ! 

LAMPITO. 

Cerveau sublime ! 



34 LYSISTRATA 

TOUTES. 

lo, lo, réjouissons-nous! 

LYSISTRATA. 

nobles Athéniennes, je n'en attendais pas moins de 
vous. Donc, vous êtes prêtes à vous lier par un ser- 
ment inviolable. 

TOUTES. 

Oui, oui, prononce la formule. 

LYSISTRATA. 

Vous êtes bien déterminées... Alors, je peux vous dire 
maintenant que l'heure est proche où vous pourrez 
mettre à exécution vos sages résolutions. 

LAMPITO, inquiète. 

Gomment? que veux-tu dire? 

LYSISTRATA. 

Oui, les dieux, cette nuit, m'ont envoyé un songe par 
lequel j'ai compris que nos hommes vont arriver vers la 
douzième heure, l'armée n'est plus qu'à quelques stades 
de la ville. lo ! lo ! ré jouissez- vous ! Mais pourquoi vous 
détourner? Où allez-vous? Eh bien, vous vous mordez 
les lèvres, vous secouez la tête. Pourquoi cette pâleur? 
ces larmes? Le ferez- vous, oui ou non? Vous hésitez? 

MYRRHINE. 

Non, je ne le ferai pas... que la guerre continue. 

LYSISTRATA. 

Où cours-tu donc, Nicodice ? 

NICODICE. 

Je veux aller chez moi. J'ai à la maison de la laine de 
Milet qui se ronge aux vers. 

LYSISTRATA. 

Laisse-la se ronger. 



ACTE PREMIER 35 

NICODICE. 

Par les déesses, je serai de retour dès que je Taurai 
seulement étendue sur mon lit. 

LYSISTRATA. 

Ce n^est pas la laine que tu étendras sur ton lit... Ne 
bouge pas d'ici, je t'en conjure, si tu donnes l'exemple, 
une autre fera comme toi. 

RHODIPPE, poussant des cris. 

divine Lucine, arrête mes douleurs, jusqu'à ce que 
je sois dans un endroit favorable. 

LYSISTRATA. 

Qu'est-ce qui lui prend à celle-là? Tu es folle, Rho- 
dippe. 

RHODIPPE. 

Je ne suis pas folle, je vais accoucher. 

LYSISTRATA. 

Mais tu n'étais pas enceinte, tout à l'heure^ 

RHODIPPE, 

Je le suis maintenant. 

LYSISTRATA. 

Ce n'est pas possible. 

RHODIPPE. 

Je le sais mieux que toi, peut-être. Ah! Lysistrata, 
laisse-moi m'en aller. 

LYSISTRATA. 

Et toi, Calonice, que dis-tu, toi qui consentais tout à 
l'heure à ce qu'on te coupât en deux comme une sole. 
ma belle sole, la solitude te fait peur. 

CALONICE. 

Tout, excepté cela. Ordonne-moi de passer dans le 
feu, mais ce qu'il y a de plus doux au monde... 



36 LYSISTRATA 

LAMPITO. 

De principal!... 

CALONICE. 

S'en priver, ma chère Lysistrata. 

LYSISTRATA. 

Et toi, Nicodice, as-tu changé aussi d'avis? 

NICODICE. 

Moi aussi, j'aime mieux passer dans le feu. 

LYSISTRATA. 

Athéniennes, femmes dévergondées, je n'en atten- 
dais pas moins de vous. Mais vous ne pensez donc qu'à 
ça? 

NICODICE. 

Que veux-tu, nous ne sommes pas des femmes supé- 
rieures comme toi. 

LAMPITO. 

Et puis tu nous dis ça, comme ça... une heure avant. 
Par Artémis, on n'a pas le temps de se préparer à ré- 
sister; moi je croyais qu'on avait au moins trois mois. 
Nous ne sommes pas encore faites à cette idée-là, ce 
n'est pas notre faute. 

LYSISTRATA. 

Ainsi donc, je n'ai personne avec moi lorsque j'agis 
pour votre propre bonheur. L'une veut étendre sa laine, 
l'autre veut accoucher. folles, ô chiennes que vous 
êtes, vous êtes indignes du nom de femmes, j'en atteste 
le soleil qui nous éclaire. Pourquoi alors invoquiez^ 
vous les dieux et les déesses? 

MYRRHINE. 

Parce que ça se fait toujours... c'est l'habitude. 

On rit. 

LYSISTRATA. 

Et voilà maintenant que vous blasphémez. C'est 
complet... Alors je n'ai personne... vous m'abandonnez. 



ACTE PREMIER 37 

HIRONDELLE ET ROSEE. 

Nous, Lysistrata, nous prêterons le serment, tu peux 
compter sur nous. 

LYSISTRATA. 

En voilà déjà deux. 

LAMPITO. 

Bien sûr. Qu'est-ce qu'elles risquent? 

LYSISTRATA. 

Et toi, Gallyce, chère enfant, que j'ai élevée comme 
ma propre fille, toi qui es restée pure, ne me seconderas- 
tu pas? 

GALLYCE. 

Oh non, ma tante, tu comprends, moi je ne jure rien 
du tout. Voilà assez longtemps que j'attends... je ne 
jure rien du tout. Et s'ils ne veulent pas faire la paix, 
alors ils repartiront comme ça et je resterai vierge. Oh 
non, j'en ai assez : je ne tiens pas du tout à mourir sans 
avoir éclairci les mystères de Gypris. 

LYSISTRATA. 

Mais tu ne penses donc qu'à ça!... C'est son idée 
fixe : ne pas mourir avant d'avoir éclairci les mystères. 
Tu ne serais pourtant pas la seule. 

GALLYCE. 

Belle consolation! 

LYSISTRATA, 

Il y en a quelques-unes qui sont mortes avant... elles 
n'en sont pas mortes... Si, elles sont mortes, mais pas de 
ça... enfin je veux dire... que ce n'est pas si... 

SALABACCHA. 

Lucine, qui délivres les femmes en couches, viens 
au secours de notre chère Lysistrata. 

LYSISTRATA. 

Si quelqu'une d'entre vous veut proposer un autre 
I. 4 



38 LYSISTRATA 

moyen de terminer la guerre, qu'elle demande la parole, 
qu'elle mette sur sa tête la couronne d'olivier et qu'elle 
monte à cette tribune... que personne ne sorte. 

TOUTES. 

Non, non, remets ta couronne. 

LYSISTRATA. 

Alors... quoi? 

CALONICE, 

Mais si nous nous abstenions complètement de ce 
que tu dis, en aurions-nous plutôt la paix ? 

LYSISTRATA. 

Sans nul doute, par les déesses : restons cbez nous 
fardées de céruse, soigneusement épilées à la flamme 
d'une lampe ; répandons sur nos corps des parfums eni- 
vrants, et drapons-nous négligemment dans de transpa- 
rentes tuniques de pourpre; les hommes alors seront 
troublés; nous nous rendrons désirables par mille poses 
savantes, ingénieuses et, lorsqu'ils seront à bout de 
patience, ils feront la paix, j'en suis certaine. 

SALABACCHA. 

Moi aussi, je connais les hommes, croyez-m'en. 

CALONICE. 

Croyons-l'en. 

SALABACCHA. 

nobles matrones d'Athènes, refusez-vous, ils vous 
désireront. 

MYRRHINE. 

Salabaccha, ma belle, tu ne risques rien. Si nous les 
décourageons, ils iront chez les courtisanes. 

LYSISTRATA. 

Mais si les courtisanes prêtent aussi le serment... et 
elles le feront, car c'est leur intérêt que la guerre se ter- 
mine. Cette inaction leur est préjudiciable. 



ACTE PREMIER 39 

SALABACCHA. 



Ah! que... 

MTRRHINE. 

Elles se reposent. 

LYSISTRATA. 

Sans doute, mais elles ont un train de maison, des 
esclaves à nourrir, des parasites à entretenir. 

SALABACCHA. 

Les frais généraux courent pendant ce temps-là. 

LYSISTRATA. 

Et puis rhomme est ainsi fait : c'est ce qu'il ne peut 
avoir qu'il désire le plus, surtout lorsque ça lui est dû 
et, comme nos maris ne nous auront pas, c*est nous 
qu'ils désireront. 

NICODICE. 

Mais s'ils nous frappent. 

LYSISTRATA. 

S'ils frappent, vous ne leur ouvrirez pas, maïs en 
poussant des cris aigus comme des fourches, vous 
monterez sur vos terrasses. 

CALONICE. 

Et s'ils nous terrassent, ils sont les plus forts. 

MYRRHINE. 

S'ils nous prennent de force. 

LYSISTRATA. 

Mauvaise affaire! Le plaisir est un fruit qui aug- 
mente lorsqu'il est partagé; donc, ô femmes, ne fai- 
blissez pas, ne vous laissez pas toucher, soyez toujours 
en éveil comme un paquet d'orties, ne vous laissez ni 
convaincre, ni corrompre et soutenez vaillamment 
votre réputation d'entêtement et de malice. Alors son- 
gez aux bénéfices que vous retirerez de votre attitude 



40, LYSISTRATA 

énergique. Vous perdrez peut-être un jour ou deux, 
mais vous êtes en train de perdre vos jeunes années, 
tandis qu'en suivant mes conseils 

RHODIPPE. 

Par Héraclès, elle a raison à nouveau. 

NICODICE. 

C'est nous qui étions folles et imbéciles. 

LYSISTRATA. 

Eh bien, maintenant, êtes-vous décidées à vous lier 
par un serment inviolable ? 

TOUTES. 

Oui, oui, nous y consentons. 

LYSISTRATA. 

Et toi, Gallyce,ma chère enfant, persistes-tu toujours 
dans tes sottes idées ? 

CALLYCE. 

' Oh oui, ma tante, je persiste, moi je ne jure rien. 
D'abord je ne sais même pas ce qu'il va me demander 
au juste, mon époux... et si j'allais trahir mon serment, 
sans m'en apercevoir. 

LYSISTRATA. 

Pourtant, tu nous vois toutes raisonnables et déci- 
dées à patienter pour le salut de la République. 

CALLYCE. 1 

Oh! moi, ma tante, la République, je m'en moque, il 
y a encore ça... tu comprends que je ne veux pas mourir 
sans...i 

LYSISTRATA. 

Oui, oui, nous savons le reste. Tu comprendras aussi 
que je ne peux pas m'arrêter à l'entêtement d'une petite 
fille de ton importance, ni admettre que tout le trou- 
peau^soit gâté par une brebis de ton espèce. 



ACTE PREMIER Ai 

SALABACCHA. 

Tu es dure, Lysistrata. 

LYSISTRATA. 

C'est ma nièce. 

SALABACCHA. 

Ça, c'est une raison. 

LYSISTRATA. 

Par conséquent, tu seras enfermée dans le temple 
d'Artémis et mise sous la protection de la chaste déesse. 
Ça te calmera. Vous autres femmes, veillez à ce qu'elle 
ne s'échappe pas. 

Des femmes entourent Callyce. 

MYRRHINE. 

Allons vite, Lysistrata, hons-nous par un serment 
inviolable. Chacune de nous, à son tour, prononcera la 
formule et toutes la répéteront ensemble. 

LAMPITO. 

Oui, jurons sur un bouclier, comme les sept chefs 
devant Thèbes ! 

LYSISTRATA. 

On ne peut pas jurer la paix sur un bouclier. 

RHODIPPE. 

Il faut auparavant immoler une génisse et nous par- 
tager ses entrailles fumantes. 

LYSISTRATA. 

Charmant! Tu n'y songes pas, Rhodippe, nous ne 
devons pas répandre le sang d'une innocente victime, 
nous qui faisons ce serment par dégoût et par horreur 
du sang versé. 

CALONICE. 

Mais comment jurer? 

LYSISTRATA. 

Voici ce que je propose : plaçons à terre une grande 

4. 



42 LYSISTRATA 

coupe; immolons-y une outre de vin de Thasos et 
jurons de n'y pas mêler une goutte d'eau. 

RHODIPPE. 

Ah! ce serment me plaît plus que je ne saurais dire. 

LYSISTRATA. 

Et pour donner à ce serment le caractère sacré qu'il 
comporte, qu'on aille au temple d'Artémis chercher la 
prêtresse, les joueuses de flûte, de luth et de cymbales; 
que l'on m'apporte une coupe et une outre. En même 
temps vous emmènerez ma nièce Gallyce et l'enfermerez. 
Allons, Nicodice et toi, Myrrhine, chargez-vous de ce 
pénible devoir... si cruel qu'il vous paraisse, dites-vous 
que c'est pour le plus grand bien de toutes et pour le 
salut de la République. 

MYRRHINE. 

Viens donc, Callyce, ma pauvre amie. 

CALLYCE. 

Marchez... je vous suivrai sans résistance. femmes, 
retenez bien ceci : c'est qu'il n'est pas permis aux mor- 
tels de remonter le courant des lois naturelles. En vain, 
vous me mettez sous la garde de la chaste Artémis... 
toutes vos précautions n'y feront rien : Éros sera vain- 
queur et Gypris victorieuse, si les dieux ont décidé que 
je ne doive pas mourir avant d'avoir connu les mys- 
tères de l'amour. 

Elle entre dans le temple. Myrrhine, Lampito, Nicodice, la prêtresse, 
les joueuses de flûte, de luth et de cymbales, deux femmes portant 
une grande coupe noire, une autre portant une outre et une autre 
enfin une coupe d'or apparaissent sous le portique. 

CALONICE. 

Silence ! silence ! voici le cortège sacré. 

Musique. Cortège. On dépose par terre devant Lysistrata la grasde 
coupe noire. 

RHODIPPE. 

Ah, mes chères amies, la superbe coupe ! Quel plaisir 
ce sera de la vider. 



ACTE PREMIER 43 

LYSISTRATA. 

Toute-puissante Persuasion, et toi, coupe amie de la 
joie, recevez ce sacrifice et soyez propice aux femmes. 

d« Tcrse dans la coupe le contenu de l'outre. 
RHODIPPE. 

Quel sang vermeil! comme il coule bien et quelle 
odeur exquise, par Castor ! 

LYSISTRATA. 

Allons Lampito, Myrrhine, Salabaccha et vous 
toutes mes amies, étendez la main sur cette coupe et 
prenez les mêmes engagements. 

Elles chantent. 

TOUTES. 

Si mon époux ou mon amant 

Se présente amoureusement^ 

Si douce que soit sa caresse, 

Avec quelque ardeur qu'il me presse, 

Je n'exaucerai pas ses vœux. 

CALONICE. 

Mais je mettrai dans mes cheveux, 

Sous la pourpre des bandelettes, 

La couronne de violettes; 

Et grâce aux transparents tissus, 

Il aura quelques aperçus 

De mes beautés les plus secrètes 

Qui lui mettront le cœur en fête. 

SALABACCHA. 

Mais tout ceci n'est encor rien, 
Femmes, sur le mode ionien, 

Avec des paroles lascives 
Et par des poses expansives, 
Je simulerai le plaisir 
Pour exaspérer son désir. 



a LYSISTRATA 

LYSISTRATA. 

Par Zeusf entre l'arbre et Vécorce, 
S'il veut s'aventurer de force^ 
Tant pis s'il se laisse pincer; 
Car, avant de me terrasser, 
Ce sera la lutte acharnée, 
Jusques à l'heure infortunée 
Où le dernier voile arraché, 
Les épaules auront touché. 

TOUTES. 

Au serment si je suis parjure, 
Que les dieux changent en eau pure 
Dans la coupe ce vin vermeil, 
Le sang généreux du soleil! 

LYSISTRATA. 

Maintenant, sacrifions la victime. 

Elle boit. 

RHODIPPE. 

Assez, ma chère, et buvons à la ronde pour cimenter 
notre amitié. 

Toutes boivent à leur tour, la coupe est remplie plusieurs fois» 
Oc entend de lointaines fanfares. 

RHODIPPE. 

Écoutez, écoutez. 

NICODICE. 

Ce sont eux. 

MYRRHINE. 

Ils arrivent... vite courons au-devant d'eux. 

SALABACCHA. 

Restez là... il vaut mieux leur témoigner de la froi- 
deur. 

LAMPITO. 

Il n'est pas défendu de les voir... puisque j'ai prêté 
le serment... faites ce que vous voudrez, moi j'y vais 1 



ACTE PREMIER 45 

CALONICE. 

Moi aussi. 

TOUTES. 

Moi aussi. 

Elles volent au-devant de l'armée; plusieurs d'entre elles grimpent 
sur les marches du temple. Fanfares. 

LYSISTRATA. 

Par les divins Frères, il était temps. Heureusement 
qu'elles ont prêté le serment. 

ROSÉE. 

Ils approchent : allons-nous à leur rencontre ? 

HIRONDELLE. 

Nous avons déjà vu cela vingt fois, c'est toujours la 
même chose. 

ROSÉE. 

C'est à cause de nos maris : ce serait plus poli 

HIRONDELLE. 

Comme tu voudras. 

Elles partent sans hâle. Retour des soldats. Cris et fanfares. 



Rideau. 



ACTE DEUXIÈME 



Une place à Athènes. Au fond un petit temple. 
A droite et à gauche des maisons. 



SCÈNE PREMIÈRE 



Les femmes sur leurs terrasses célèbrent les Adonies. Elles pleurent Jla 
mort d'Adonis. Elles frappent sur leurs tambourins en poussant des cris 
prolongés. 



LYSISTRATA. 

Je pleure le bel Adonis. 

LES FEMMES. 

Hélas! Hélas! Adonis! lou! louH! 

Cris et tambourins. 

LYSISTRATA. 

Je plains ton cruel veuvage^ 
Cypris! Ton jeune amant 
Est mort : les bêtes sauvages 
Ont meurtri son corps charmant. 

Hélas! le chasseur superbe 
N'est plus; ses chiens, dans le soir, 
Hurlent; autour de lui, l'herbe 
Se teint des flots d'un sang noir. 



ACTE DEUXIÈME il 

Au bois parfumé de menthe^ 
En des cris désespérés 
La Dryade se lamente; 
Les Amours sont éplorés. 

Je pleure le bel Adonis. 

LES FEMMES. 

Hélas/ Hélas f Adonis/ lou/ lou/// 

Gris et tambourins. 

LYSISTRATA. 

Cypris vers son époux vole par 

Monts et vaux, franchit torrents et sources; 

Dans le vent de sa rapide course. 

Ses longs cheveux d'or flottent épars. 

Elle va... les ronces malveillantes 
Tentent de l'arrêter, c'est en vain, 
Et, des gouttes de son sang divin 
Soudain naissent des roses sanglantes. 

Auprès de l'aimable Assyrien 
Elle arrive, l'appelle éperdue. 
Le presse contre sa gorge nue. 
Mais son amant ne lui répond rien. 

Je pleure le bel Adonis. 

LES FEMMES. 

Hélas/ Hélas/ Adonis/ lou/ lou/// 

Cris «t tambonrins. 

LYSISTRATA. 

Elle lève vers le ciel des bras tragiques 
Et crie : Adonis/ Adonis/ Adonis/ 
Elle dit en vain les mots d'amour magiques^ 
Et h seul écko lui répond : Adonis. 



• 



48 LYSISTRATA 

Et voilà que, dans leur tristesse, les fleuves 
Venus du Liban se colorent de sang. 
Cypris, revêts la tunique des veuves 
Et frappe de douleur ton sein frémissant. 

Ah! qui ne plaindrait la triste Cyihérée, 
Hélas! Adonis sur le lit parfumé 
Ne reposera plus sa tète adorée. 
Pleure, déesse : il est mort, le Bien- Aimé/ 

LES FEMMES. 

Hélas! Hélas! Adonis! lou! louH! 

Cris et tambourins. 

Puis les femmes descendent de leurs terrasses... tout rentre dans le 
silence. 

La nuit est venue : clair de lune d'une intensité calme. Un gamin 
passe en sifflant la marche athénienne. Puis on entend soudain, 
dans la maison de Lysistrata, le bruit d'une altercation violente, de 
meubles renversés : la porte s'ouvre brusquement, puis se referme 
derrière Lycon ainsi jeté à la rue. 



SCÈNE II 

LYCON, seul. 
Il est sans manteau, l'air ahuri, et reste quelques secondes sans bouger. 

Par Héraclès, on me jette encore à la porte, et mes 
esclaves, n'obéissant plus qu'à Lysistrata, me poussent 
dehors par les épaules. Mais ça ne se passera pas ainsi. 
(criant.) Holà! Midas, Phrygien, Masyntias! Maudits es- 
claves, ils ne me répondent même pas. (ii s'assied sur une 
borne.) Infortuné Lycon, quel sort est le tien. C'est aujour- 
d'hui le premier jour des Adonies et, dès le coucher du 
soleil, ma femme est montée sur sa terrasse avec un tam- 
bourin, et elle a pleuré la mort d'Adonis. A tout ce que 
je lui disais, elle me répondait : « Hélas ! Hélas ! Adonis ! 
Adonis est mort! )) Mais, par Zeus, je ne suis pas mort, 



ACTE DEUXIEME 49 

moi; je suis là, bien vivant. Mais allez donc faire en- 
tendre raison à une femelle qui pleure la mort d'Ado- 
nis! (il va à la porte de la maison.) Lysistrata ! Lysistrata ! 
monstre, tigresse, chienne, sorcière... femme, ouvre-moi. 
(D'un ton plus doux.) Nou sérieuscmeut, je sais que tu es là, 
derrière la porte. Ma Lysis, ma petite femme, mon petit 
hanneton doré, ma petite biche, ma Lysistratette, ma 
Ly sis tra tinette... ouvre-moi. Je ne t'ai rien fait en 
somme... après tout, ce que je te demande c'est mon 
droit. (Hurlant.) G'cst mou droit ! Tu vois, je te parle dou- 
cement. Allons, voyons, puisque je sais que tu es der- 
rière la porte ; je vais l'enfoncer d'un coup de pied et te 
l'envoyer dans le nez... tu sais ton joli petit nez, ton 
nez exquis, il va être écrasé par une grosse porte. Tu 
sais que je le ferai comme je le dis... Tu ne réponds 
pas... tiens, (ii donne un coup d'épaule.) Et aïe douc !... Elle ne 
s'ouvrira pas. O porte, tu es aussi dure que le cœur de 

ma femme. (ll donne un autre coup d'épaule.) Gc u'cst paS pOS- 

sible, les ferrures ont été forgées par Hephœstos, le 
forgeron divin, et ses noirs Gyclopes. Tiens, mon vieil 

Hephœstos, attrape ça. (a pleine volée il lance dans la porte un 
coup de pied, puis un autre, puis un troisième.) Oh! je me SUIS fait 

mal, je me suis rudement fait mal même. 

Il boite. 



SCÈNE III 



LYCON, LYSISTRATA. 



LYSISTRATA, paraissant sur la terrasse. 

C'est bien fait : c'est Hephœstos qui t'a puni. Tu 
boites comme lui à présent, c'est bien fait. As-tu bien- 
tôt fini de faire ce vacarme? Qu'est-ce que ça signifie? 
Tu n'es pas honteux à ton âge ? Tu te conduis comme 
un gamin; tu m'empêches dç dormir... je vais te faire 
I. 5 



50 LYSISTRAÏA 

empoigner. Où sont les Scythes? ils étaient là tout à 
rheure; on ne les trouve jamais quand on en a, besoin. 

LYCON. 

Non, je n*ai pas fmi : voilà deux heures que je suis à 
la porte... j'en ai assez. Je trouve que la plaisanterie 
a assez duré. 

LYSISTRATA. 

Mais ce n*est pas une plaisanterie... Il ne fallait pas 
m'en laisser perdre l'habitude. Alors ce serait trop 
commode : tu t'en irais batailler pour ton plaisir. 

LYCON. 

Pour mon plaisir, ô Dieux, vous l'entendez. 

LYSISTRATA. 

Tu me laisserais un an... 

LYCON. 

Un an, ô Dieux, vous l'entendez. 

LYSISTRATA. 

Mettons sept mois, toute seule, et puis tu reviendrais 
comme ça, de temps en temps, me parler du pays. Non, 
tu sais, je le connais, le coup de la trêve, il n'en faut 
plus. 

LYCON. 

Vraiment, ma chère, tu as des façons de parler... 
Je suis contrarié, choqué, froissé, vexé, piqué. Si tu 
m'aimais... 

LYSISTRATA. 

Je t'adore, Lycon, 

LYCON. 

Comment veux-tu que je te croie? 

LYSISTRATA. 

Non, sérieusement, je t'aime beaucoup... j'ai une 
grande affection pour toi. 



ACTE DEUXIÈME 51 

LYCON. 

Mais si tu m'aimais, tu serais enchantée de me voir, 
ne fût-ce que pour trois ou quatre jours... tu en profite- 
rais pour faire provision de tendresse. 

LYSISTRATA. 

Non, mon ami, je n'ai pas un grenier à la place du 
cœur. Je te l'ai dit : quand la paix sera faite, je serai ta 
femme... mais, en attendant, je suis de marbre. 

LYCON. 

Mais moi, je ne suis pas de marbre. 

LYSISTRATA. 

Tu le seras, le grand air te calmera... les nuits sont 
fraîches en cette saison. Tiens, voilà ton manteau. 

Elle lui jette son manteau. 

LYCON, le repoussant d'un coup de pied. 

Je n'en veux pas de ton sale manteau. 

LYSISTRATA. 

Tu as tort, prends-le toujours. Tout à l'heure tu seras 
bien aise de l'avoir et tu me remercieras. La brise de 
mer va se lever, et moi je vais me coucher. Bonsoir. 

Elle disparaît. 

SCÈNE IV 

LYCON, puis SOSTRATE,SOSIAS,AGESTOR,GYNÉSIAS, 
THEORUS, DERGYLE, iMGOSTRATE. 

Lycon, resté seul, va mettre son manteau. 
LYCON. 

C'est vrai tout de même qu'il ne fait pas chaud. 

Bruit de voix. Surviennent Aceslor, Sosias, Sostrate. 
SOSTRATE. 

Ni moi non plus. 



52 LYSISTRATA 

SOSIAS. 

Ni moi non plus. 

ACESTOR. 

Elle continue à m'envoyer aux corbeaux. 

SOSIAS. 

C'est comme la mienne. 

SOSTRATE. 

C'est comme la mienne. 

A ce moment, voilà que d'une voisine maison, la maison de Myrrhine, 
un homme, Cynésias, est jeté à la rue et, butant contre une pierre, 
vient tomber aux pieds de Lycon. 

CYNÉSIAS, par terre. 

C'est comme la mienne. 

LYCON, aidant Cynésias à se relever. 

Eh bien, qu'y a-t-il donc, mon cher petit ami? 

CYNÉSIAS. 

Merci... c'est cette maudite pierre. 

LYCON. 

Mais, par Neptune équestre, on dirait que c'est Cyné- 
sias, mon lieutenant. 

CYNÉSIAS. 

C'est moi-même... Cynésias, fils de Péon. 

LYCON. ; 

Tu sors de chez toi ? ? 

CYNÉSIAS. 

Oui, j'en sors, comme tu vois. 

LYCON. 

Et quoi de nouveau? 

CYNÉSIAS. 

Adonis est mort : les amours sont éplorés et les 



ACTE DEUXIÈME 53 

fleuves, dans leur tristesse, se colorent de sang. Hélas! 
Hélas! Adonis. 

Il pousse des hurlements. 

ACESTOR. 

Voici Theorus et Dercyle,les maris d'Hirondelle et de 
Rosée. 

Surviennent Théorus et Dercyle. 

DERCYLE. 

Salut, VOUS tous ! 



Salut, vous deux ! 
Eh bien? 
Eh bien? 



CYNESIAS. 

ACESTOR. 

THEORUS. 



ACESTOR. 

Comment vos femmes vous ont-elles reçues? 

THEORUS. 

Très mal, nous sommes furieux. Figurez-vous que 
nous avons soupe tous les quatre ensemble, Dercyle, sa 
femme, ma femme et moi, soupe très gaîment : c'était 
très bien, pas, Dercyle? 

DERCYLE. 

Oui, Theorus, très gentil... nos femmes qui ne se 
connaissaient pas lorsque nous sommes partis, pendant 
notre absence sont devenues amies. 

DERCYLE. 

Il n'y a pas eu pendant tout le repas un seul de ces 
mots piquants, de ces petites allusions blessantes, de 
ces méchancetés candides comme il y en a toujours 
entre des femmes bien élevées, pas, Theorus ? 

THEORUS. 

Oui, Dercyle, elles ont été parfaites. Je faisais même 

5. 



U LYSISTRATA 

à mon ami la remarque que plus tard, quand la guerre 
serait terminée, on pourrait se réunir comme ça de 
temps en temps, tous les quatre... 

LYCON. 

De quoi vous plaignez-vous, alors? 

THEORUS. 

Ah ! voilà, c'est après le souper que ça s'est gâté. Der- 
cyle propose de s'en aller chacun chez soi... vous com- 
prenez? Mais nos femmes disent : — restons encore un 
peu ensemble, c'est si amusant! — et les voilà qui se 
lèvent de table et disparaissent. Nous les laissons partir 
sans avoir l'air de nous apercevoir... vous comprenez? 

DERCYLE. 

Mais comme elles ne revenaient pas, nous commen- 
çons à être inquiets : nous les cherchons partout, enfin 
nous découvrons qu'elles s'étaient enfermées dans une 
chambre avec du vin, des fruits, des lampes, de quoi 
passer une nuit dans la joie... C'est Theorus qui a vu 
tout ça à travers les fentes de la porte... pas, Theorus? 

THEORUS. 

Oui, Dercyle, et elles dansaient en chantant ou elles 
chantaient en dansant, comme privées de raison. Nous 
les supplions de nous ouvrir, mais elles criaient en 
riant comme des folles : — Faites la paix, faites la paix ! 

DERCYLE. 

Enfin elles éteignent les lampes et nous ne voyons 
plus rien. 

NICOSTRATE, survenant. 

Vous avez encore de la chance, relativement... vous 
avez vu vos femmes au moins... moi, il m'est impos- 
sible de mettre la m.ain sur la mienne. Je vais deman- 
dant partout : Avez-vous Callyce, avez-vous vu ma 
femme ? On me rit au nez. 



ACTE DEUXIÈME 55 

LYCON. 

Mais ta tante Lysistrata doit savoir où est sa nièce... 
le lui as-tu demandé ? 

NICOSTRATE. 

Mais parfaitement, mon oncle, ma femme a encore 
couché chez Lysistrata la veille de notre arrivée... elle 
est partie hier matin dès Taube et on ne Ta pas revue 
depuis... Elle ignorait le retour de Tarmée; elle a peut- 
être perdu patience depuis sept mois qu'elle est mariée 
sans avoir consommé l'hymen. 

LYCON. 

Il ne faut pas penser à ces choses-là. 

NICOSTRATE. 

Alors où peut-elle être? A moins qu'elle n'ait ren- 
contré un soldat ivre ou quelque vagabond qui ait 
abusé d'elle! Ah! par Ménélas, pourvu qu'il ne me soit 
rien arrivé ! 

SOSTRATE. 

Ah ! maudites femmes ! on a bien raison de dire qu'il 
n'y a pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans 
ces coquines. 

SOSIAS. 

Ah ! Zeus paternel ! Zeus sauveur ! déchaîne un oura- 
gan, un tourbillon qui les enlève toutes comme des 
brins de paille, les fasse virer, volter et virevolter dans 
les airs et puis qu'en retombant, elles s'empalent! 

LYCON. 

Mais voici Agathos. Sans doute nous donnera-t-il 
quelque sage conseil. 



56 LYSISTRATA 

SCÈNE V 
Les Mêmes, AGATHOS. 

LYCON, et tous. 

Salut, Agathos. 

AGATHOS. 

Salut, mes amis. QuV a-t-ildonc? le soleil est déjà 
couché depuis longtemps, la pâle lune monte dans lo 
ciel sombre et vous errez encore dans les rues comme 
de jeunes débauchés. 

LYCON. 

D'où sors-tu, Agathos ? 

AGATHOS. 

Je sors de chez moi... Toute la journée, j*ai rédigé 
mon rapport sur la dernière expédition et j'ai préparé 
des réponses aux interpellations dont les démagoguesne 
vont pas manquer de me harceler demain sur le Pnyx. 
Mais vous, qu'est-ce que vous faites dans les rues à 
cette heure-ci? Est-ce que vos épouses vous chassent 
encore du lit conjugal? 

SOSTRATE. 

Plût aux dieux qu'elles nous en chassassent, cela 
prouverait que nous y serions entrés. 

LYCON. 

Elles veulent que nous fassions la paix avec les Lacé- 
démoniens. 

AGATHOS. 

La paix! la paix! Vous ne l'avez pas sur vous, la 
paix. 

ACESTOR. 

C'est évident... mais elles invoquent le bonheur de la 
Grèce et le salut de la République. 



ACTE DEUXIÈME 57 

AGATHOS. 

Répondez-leur donc que le premier devoir d'une 
l)onne citoyenne est de peupler l'État et de faire des 
enfants chaque fois que l'occasion s'en présente. 

CYNÉSIAS. 

Tu vas un peu loin, Agathos. 

AGATHOS. 

Avec leurs maris, bien entendu. Enfin, que comptez- 
vous faire? Vous n'allez pas rester toute la nuit dans 
les rues. 

LYCON. 

•Il le faut bien, à moins d'enfoncer les portes et de 
pénétrer par la force dans nos propres maisons. 

AGATHOS. 

Ne vous laissez pas ainsi moquer de vous, par Her- 
mès, et n'ayez pas l'air de tenir tellement aux choses 
que l'on vous refuse. Votre colère est un triomphe pour 
vos femmes. Montrez au contraire que vous pouvez 
vous passer d'elles. Ayez de la dignité et de l'indiffé- 
rence. Au lieu de vous lamenter sur cette place dé- 
serte, courez chez les courtisanes, elles vous recevront 
à bras ouverts. Il y a justement cette nuit une grande 
fête chez la brune Salabaccha et les plus jolies filles 
d'Athènes y seront. Allez donc, par Gypris, chez Sa- 
labaccha, ou chez Pellène ou chez Ampellis, peu im- 
porte! et ne rentrez chez vous qu'à la pointe du jour, 
complètement ivres, couronne en tête et torche à la 
main... et surtout ne demandez rien à vos femmes. 

THEORUS. 

Il a raison... allons chez Salabaclîha, pas, Dercyle? 

DERCYLE. 

Oui, Theorus, cela me parait très indiqué. Venez- 
vous, vous autres. Viens-tu, Gynésias, fils de Péon? 



58 LYSISTRATA 

CYNÉSIAS. 

Certainement, je viens. 

LYCON. 

Viens -tu, Nicostrate ? 

NICOSTRATE. 

Allez-y si vous voulez, mais moi je n'ai pas le cœur à 
m'amuser. Je rentre à la maison pour attendre Callyce. 
Je n'ai pas le droit de la tromper... elle ne m'a rien 
refusé à moi. 

LYCON. 

Rentre donc, infortuné Nicostrate... tu es le modèle 
des époux. Puisses-tu ne t'en jamais repentir! Seras-tu 
des nôtres, Agathos? 

AGATHOS. 

Je vous rejoindrai peut-être... mais j'ai besoin d'être j 

seul encore et de me promener dans le silence de la 
nuit en préparant les réponses que j'opposerai demain 
aux interpellations des démagogues. 

LYCON. 

Prépare tes réponses et confonds tes interrupteurs. ^ 

En attendant, merci de ton conseil, nous le suivrons 
avec furie. 

Ils sortent. 



SCÈNE VI 
LAMPITO, TARAXION. 

Resté seul, Agathos s'avance à pas de loup sous les fenêtres de la maison 
de Lysistrata et appelle : (( Lysistrata ! Lysistrata ! )) mais voici 
que dans le fond arrivent un homme et une femme : c'est Lampito et 
TaraxioB. 

AGATHOS. 

Allons, bon! qu'est-ce qu'ils viennent faire encore, 
ceux-là? 

Il se dissimule derrière un pilier. 



ACTE DEUXIÈME 59 

SCÈNE VII 
TARAXION, LAMPITO. 

TARAXION. 

Est-ce que tu vas me poursuivre encore longtemps 
comme ça, Lampito? 

LAMPITO. 

Tant que je pourrai, Taraxion... je veux savoir où tu 
vas. 

TARAXION. 

Je te Tai dit, je vais dormir. 

LAMPITO. 

Dehors? 

TARAXION. 

Oui dehors, parce que je ne peux pas dormir à la 
maison. 

LAMPITO. 

Quel aplomb ! ce n'est pas moi qui t*en empêche. 

TARAXION. 

Quel toupet!... si, c'est toi qui m'en empêches... tu 
ne fais que remuer. 

LAMPITO. 

J'ai des fourmis dans les jambes. 

TARAXION. 

Tu parles sans cesse. 

LAMPITO. 

J'ai tant de choses à te dire. * 

TARAXION. 

Au moment où je vais m'endormir, tu m embrasses 
dans l'oreille. 



60 LYSISTRATA 

LAMPITO. 

Eh bien, c'est gentil, ça ! 

TARAXION. 

C'est assommant. 

LAMPITO. 

Taraxion! voilà que tu me reproches mes préve- 
nances, à présent. 

TARAXION. 

Mais quand on a sommeil, ce ne sont pas des préve- 
nances... et puis tu me tiens trop chaud. Si tu crois 
que c'est agréable ! 

LAMPITO. 

Quel ours ! Et si tu crois que c'est agréable d'avoir 
un mari qui dort aussitôt qu'il a soupe. C'est vrai, 
tu ne fais que manger et dormir. Sitôt que tu as 
mangé, tu dors, et dès que tu te réveilles, tu manges... 
c'est bien simple. 

TARAXION. 

C'est ta faute... tu me fais toujours trop manger. 

LAMPITO. 

Tu me reproches ta nourriture ! mais c'est dans une 
bonne intention, c'est pour te donner des forces. Seu- 
lement je dépasse le but : à peine la dernière bouchée 
avalée, tu tombes foudroyé. Vieux guerrier, va. Ah! 
ah ! ce mari qui revoit sa femme après sept mois d'ab- 
sence et qui tombe foudroyé après le repas ! 

TARAXION. 

Oh! je t'en supplie, ma bonne amie, ne fais pas d'iro- 
nie... d'abord ça n'avance à rien. Eh bien, oui, j'ai 
sommeil, là, j'ai sommeil... je l'avoue et je ne me crois 
pas déshonoré pour ça. Il y a temps pour tout... plus 
tard nous verrons, mais pour le moment ce que je dé- 
sire, c'est la paix, la sainte paix. 



ACTE DEUXIÈME 61 

LAMPITO. 

Par Art émis, dire que c*est moi qui devais Texiger 
de toi, la paix. Lysistrata, si tu me voyais, si tu 
m'entendais. Honte sur moi! Car je t'ai tout raconté, 
Taraxion, et tu n'as pas été touché. Pour toi je suis 
prête à me parjurer, à trahir un serment inviolable, 
hélas ! moins inviolable que toi. 

TARAXION. 

Mais je ne te demande rien : tiens-le ton serment, 
tiens-le ferme... je veux dormir, je ne réclame qu'une 
chose, le droit au sommeil... Ce n'est pas la toison d'or 
pourtant. 

LAMPITO. 

Mais où dormir? 

TARAXION. 

Là, sur un banc, sur ces marches, par terre, n'importe 
où... pourvu que je dorme. 

LAMPITO. 

Écoute, Taraxion, je ne veux pas que tu passes la 
Uiuit dehors... rentre à la maison. 

TARAXION. 

Non, par Héraclès, je sais ce qui m'attend. 

LAMPITO. 

Rentre, je t'en conjure... je serai bien raisonnable, 
j'ai peur que tu attrapes du mal. 

TARAXION. 

Mais non, ça serait à recommencer, je te connais, tu 
es sincère en ce moment, mais c'est plus fort que toi... 
tu ne pourrais pas... c'est toujours la même chose... tu 
as un tempérament excessif. 

LAMPITO. 

Ah! c'est comme ça, tu m'insultes à présent... 
j'exige que tu rentres et n'admets pas que tu découches. 
I. 6 



m LYSISTRATA 

TARAXION. 

Où prends-tu que je découche? 

LAMPITO. 

Si tu ne couches pas à la maison, tu découches, c'est 
clair? Voyons, si ce n'est pas à la maison que tu 
couches, où que tu couches, tu découches. 

TARAXION. 

Oh! ne fais pas d'ironie. Écoute, non, vrai, tu sais, 
je suis excédé, je n'en peux plus et vais me coucher 
n'importe où, au coin d'une borne. 

LAMPITO. 

Alors je te suivrai : qui me dit que tout cela n'est 
pas une comédie odieuse que tu joues? 

TARAXION. 

Pourquoi faire ? 

LAMPITO. 

Pour avoir ta liberté et courir chez les filles. 

TARA XI OX. 

Ah! grands dieux, non... si tu savais... c'est absurde. 

LAMPITO. 

Tout à l'heure nous avons bien rencontré Dercyle, 
Theorus, Lycon qui allaient chez Salabaccha. 

TARAXION. 

Qu'en sais-tu? 

LAMPITO. 

Ils le disaient assez haut. Qu'est-ce qui me prouve 
que tu ne vas pas les rejoindre? Ah! si tu faisais ça, si 
tu allais chez une femme ! 

TARAXION. 

Ne sois pas jalouse, va. 

LAMPITO. 

Je ne suis pas jalouse, je veille sur mon bien. 



ACTE DEUXIÈME 63" 

TARAXION. 

Tu ne veilles pas sur grand'chose. 

LAMPITO. 

Raison de plus : le peu qui reste, au moins, je le- 
garde... partout où tu iras, je te suivrai. 

TARAXION, résigné. 

Gomme tu voudras. 

LAMPITO. 

Et toi, Lysistrata, femme supérieure, dors victime de 
ton dévouement, dors fidèle à ton serment, pendant que 
Lycon, ton époux, se vautre dans Torgie crapuleuse, 
sur le sein ardent de Salabaccha! 

Taraxion disparaît. Lampito court après lui. * 



SCÈNE VIII 

AGATHOS, LYSISTRATA. 

AGATHOS, sortant de sa cachette. 

Enfin elle est partie! Par Zeus, j'ai cru qu'elle ne 

s en irait jamais. (ll reste quelques instants à écouter, à observer, 
puis s'approchant de la maison, il appelle :) Lysistrata ! Lysis- 
trata ! (Lysistrata se montre sur la terrasse.) Lysistrata, c'est toi ? 

LYSISTRATA. 

C'est toi, Agathos? Ils sont partis, les bonnes gens. 

AGATHOS. 

Ah! tu as entendu... Drôle, n'est-ce pas? 



6-i LYSISTRATA 

LYSISTRATA. 

Tordant! 

AGATHOS. 

Ils sont partis... Est-ce que je peux monter? 

LYSISTRATA. 

C'est impossible... absolument impossible à cause des 
esclaves. 

AGATHOS. 

Ils dorment à cette heure-ci. 

LYSISTRATA. 

Le moindre bruit peut les réveiller. 

AGATHOS. 

Je retirerai mes chaussures laconiennes pour gravir 
les escaliers. 

LYSISTRATA. 

Et Socrate qui aboiera ! 

AGATHOS. 

C'est vrai, ce maudit chien... je n'y pensais plus. 
Comment faire? Descends, toi. 

LYSISTRATA. 

Tu n'y songes pas. 

AGATHOS. 

J'ai quelque chose de fort important à te dire. 

LYSISTRATA. 

Ne pourrais-tu pas me le dire d'en bas ? 

AGATHOS. 

Pourquoi pas de l'Acropole? Il faut absolument que 
tu descendes, ou sans cela, j'en atteste les dieux, moi 
je monte, j'enfonce la porte, je réveille les esclaves et 
Socrate aboiera tant qu'il voudra, mais je te parlerai. 



ACTE DEUXIÈME 65 

LYSISTRATA. 

C'est qu'il le ferait comme il le dit. Dieux justes, que 
tu es ennuyeux ! Ne reste pas là planté dans le clair de 
lune au moins, attends-moi, je descends. (Eiie paraît 

quelques secondes après et referme doucement la porte de la maison en 

parlant au chien.) Socratc... Veux-tu te taire! Attends un 
peu... oui, là, tu es un beau chien, un beau chien chien 
à cha mémère. 

AGATHOS. 

Enfin te voilà!... ma Lysis, je t'adore. 

U veut la prendre dans ses bras. 

LYSISTRATA, se dégageant. 

Fais attention... tu sais, c'est tout ce qu'il y a de plus 
dangereux ce que je fais là... Lycon peut arriver d'un 
moment à l'autre. 

AGATHOS. 

Il n'y a pas de danger... il est en lieu sûr. 

LYSISTRATA. 

Qu'entends-tu par en lieu sûr? 

AGATHOS. 

Oui... il fait la fête chez Salabaccha. 

LYSISTRATA. 

Qu'en sais-tu ? 

AGATHOS. 

Je te dis qu'il y est... c'est moi qui l'ai envoyé... Je 
t'expliquerai tout ça tout à l'heure. Mais nous avons 
à causer d'abord, tant de choses à nous dire. Pourquoi 
n'es-tu pas venue tantôt... Je t'ai envoyé messages sur 
messages. 

LYSISTRATA. 

Je les ai reçus. 

AGATHOS. 

Alors pourquoi m'as-tu laissé t'attendre toute la 
journée? 

6. 



66 LYSISTRATA 

LYSISTRATA. 

Syra, mon esclave, me faisait une tunique et elle 
avait besoin de moi, à chaque instant, pour essayer... 
une tunique jaune, très longue, tu sais c«>mme on les 
porte maintenant, avec un grand pli dans le dos, en 
biais, comme ça (Geste.), le pli Aspasie... tu verras, c'est 
très joli. 

AGATHOS. 

Qu'est-ce que tu me racontes? Te moques-tu de 
moi? Réponds-moi sérieusement; pourquoi n'es-tu pas 
venue ? 

LYSISTRATA. 

Écoute, Agathos, depuis que tu es arrivé, tu as dû 
entendre parler d'un serment par lequel les femmes se 
sont engagées... 

AGATHOS. 

Oui, mais iFn'est pas fait pour moi, ce serment-là. 

LYSISTRATA. 

Quel fat! mais si, il est fait pour toi; les termes en 
sont formels : 

Si mon époux ou mon amant. 

AGATHOS. 

Enfin, tu n'es pas venue et moi je t'ai attendue... en 
proie à quelles inquiétudes et à quelles angoisses, tu le 
devines, tressaillant à chaque pas que j'entendais dans 
la rue, les yeux fixés sur la clepsydre et le cœur bon- 
dissant dans ma poitrine, chaque fois que grinçait la 
porte d'entrée. Oh! oui, j'ai passé là une journée... je ne 
la souhaite pas à mion pire ennemi. Et puis, je me de- 
mandais si tu n'étais pas malade, si Lycon n'avait pas 
été averti, si tu m'aimais encore. 

LYSISTRATA. 

Et toi, m'aimes-tu? 

AGATHOS. 

Je t'adore, Lysis, je t'adore. 



ACTE DEUXIÈME 6T 

LYSISTRATA. 

Bien vrai ? 

AGATHOS. 

J'en atteste Phœbé qui nous éclaire et les étoiles qui 
scintillent là-haut. 

LYSISTRATA. 

Alors tu m'aimes ? 

AGATHOS. 

Peux-tu en douter... plus que tout. 

LYSISTRATA. 

Nous verrons ça. 

AGATHOS. 

Ah! ouiy j'en ai passé une journée... il faut que tu sois 
rudement gentille pour me la faire oublier. 

LYSISTRATA. 

Nous verrons ça. 

AGATHOS. 

Voyons tout de suite. 

Il l'entoure de ses bras. 

LYSISTRATA. 

Non, non, sois raisonnable. 

AGATHOS. 

Avec quelle froideur tu me reçois ! 

LYSISTRATA. 

Il y a si longtemps que je ne t'ai vu... je ne trouve 
rien à te dire. Sais-tu que voilà sept grands mois que tu 
es parti ! T'es-tu amusé, là-bas ? 

AGATHOS, froissé. 

Amusé! tu plaisantes. Une responsabilité de tous les 
instants, toujours sur le qui-vive, des alertes perpé- 
tuelles, des difficultés sans nombre avec l'ad-mi-nis- 
tra-tion, des approvisionnements qui n'arrivaient 



68 LYSISTRATA 

jamais à temps, des soldats qui s'en allaient combattre 
le ventre creux. 

LYSISTRATA. 

Tu n'as pas maigri. 

AGATHOS. 

Les soldats... je n'ai pas dit les chefs. 

LYSISTRATA. 

Cen'est pas juste. 

AGATHOS. 

Tu n'es pas aimable... Et une chaleur!... impossible 
de dormir : il y avait des marais dans le voisinage du 
camp et les moustiques nous harcelaient toute la nuit. 

LYSISTRATA. 

Ils piquaient les soldats, sans doute, mais pas les 
chefs. 

AGATHOS. 

Les chefs aussi, par Neptune... je ne suis qu'une 
cloque. Oui, voilà comment je me suis amusé, sans 
compter trois grandes batailles que nous avons livrées... 
des batailles terribles. 

LYSISTRATA. 

Oui, je sais, tu t'es bravement battu, Agathos, et 
j'ai appris tes exploits. J'étais fière de toi, tu n'en 
doutes pas... mais tu n'as pas été blessé, au moins ? 

AGATHOS. 

Non... 

LYSISTRATA. 

Si... tu l'as été... à quoi bon me tromper?... tu sais 
bien que je le verrai toujours. 

AGATHOS. 

Mais non, rien du tout, une égratignure, un coup de 
pique, qui a heureusement glissé sur la ceinture. 



ACTE DEUXIÈiME 69 

LYSISTRATA. 

Et c'est guéri, maintenant? 

AGATHOS. 

Complètement. 

LYSISTRATA. 

Alors, raconte, trois grandes batailles... 

AGATHOS. 

Et, dans la dernière, nous avons perdu neuf cent 
cinquante hommes. 

LYSISTRATA. 

Neuf cent cinquante? 

AGATHOS. 

Neuf cent cinquante-trois pour être exact. 

LYSISTRATA. 

Pauvres gens !... enfin, tu es là, c'est l'essentiel. 

AGATHOS. 

Après tout, on ne fait pas de purée sans casser de 
pois. 

LYSISTRATA. 

C'est égal, reconnais que ce n'est pas drôle pour les 
neuf cent cinquante- trois... Ah! vois-tu, la guerre est 
une chose terrible, odieuse, barbare. 

AGATHOS. 

Lysistrata... 

LYSISTRATA. 

Mais oui, par les déesses, je sais que ça choque tes 
idées... j'en suis bien fâchée. Encore ils sont morts, 
eux. 

AGATHOS. 

Leur sort est digne d'envie ! 

LYSISTRATA. 

Oui, c'est ce que prétendent nos hymnes patrio- 



70 LYSISTHATA 

tiques, mais leurs femmes, leurs enfants, tous ces or- 
phelins, c'est horrible ! 

AGATHOS. 

Mais ne t'occupe donc pas de tout ça... tu sais comme 
tu es nerveuse. 

Il veut l'embrasser. 

LYSISTRATA. 

Je ne suis pas nerveuse, mais humaine. 

AGATHOS. 

Mais pour moi, inhumaine. 

LYSISTRATA. 

Laisse-moi, je t'en supplie... Il me semble que tu es 
un boucher plein de sang... Quand je pense que ces 
mêmes mains qui ont tué, égorgé peuvent me toucher, 
moi aussi, quand je pense à ça, vois-tu... 

AGATHOS. 

N'y pense pas. 

LYSISTRATA. 

Ah! si tu crois m'emballer en me racontant ces 
tueries... tu te trompes... ça me fait horreur, ça me 
dégoûte. 

AGATHOS. 

Je ne crois pas du tout t'emballer... tu me demandes 
si je me suis amusé... alors je te raconte. 

LYSISTRATA. 

Tu ne t'amusais pas, tu ne t'ennuyais pas non plus : 
c'est ton bonheur, c'est ta vie de parader en tête des 
troupes, de crier : En avant! en ouvrant une bouche 
large comme une écuelle et de percer des ventres et de 
couper des têtes, des bras et des jambes. Beau métier 
pour un homme qui se prétend intelligent. 

AGATHOS. 

Tu es injuste, Lysistrata... au milieu des combats je 
pensais à toi. 



ACTE DEUXIÈME 71 

LYSISTRATA. 

Ah! oui, si elle me voyait! Suis-je assez beau,suis-je 
assez brave! Et puis tu veux me faire croire que tu 
pensais à moi, au plus fort de la mêlée, tu avais d'autres 
chiens à fouetter... au plus fort de la mêlée ! 

AGATHOS. 

Je n'ai pas dit au plus fort de la mêlée. 

LYSrSTRATA. 

Parce que tu n'as pas osé. 

AGATHOS. 

Mais on ne se battait pas tout le temps, et la nuit, 
plus d'une fois, couché sous ma tente... 

LYSISTRATA. 

Ah l comme ça, je ne dis pas. 

AGATHOS. 

Et ne pouvant dormir... 

LYSISTRATA. 

C'était les moustiques. 

AGATHOS, se raetlant à genoux devant elle. 

Ce n'était pas les moustiques, c'était ta pensée, 
ma chère Lysis, ma maîtresse adorée, c'était ta pensée 
et l'obsession si douce et en même temps si poignante 
de tes chers yeux, de tes beaux yeux où j'ai lu tant de 
fois... 

LYSISTRATA. 

Quelqu'un ! 

AGATHOS. 

Où donc? 

Il se relève précipitamment, 

LY'SISTRATA. 

Non, personne... c'était pour voir si tu aurais le 
temps de te relever... Reste debout, pendant que tu y 
es. 



72 LYSISTRATA 



AGATHOS. 



Que de fois tu m*es apparue en rêve... j'ouvrais les 
bras, mais je les refermais sur le vide, je t'appelais des 
noms les plus voluptueux et les plus doux. Non, je n'ai 
pas été distrait de toi un seul instant, pas un seul ins- 
tant... Je t'ai toujours aimée et désirée et, tu comprends, 
cela m'a semblé cruel, alors que je rentrais à Athènes 
uniquement pour te voir, cela m'a semblé cruel que tu 
ne viennes pas, et que tu ne me fasses même rien dire. 

LYSISTRATA. 

M'as-tu attendue seulement?... tu es sans doute allé 
chez ton ancienne maîtresse Salabaccha. 

AGATHOS. 

Non, par les dieux ! Si j'ai mis les pieds chez elle, qu3 
le tonnerre de Zeus me pulvérise. 

LYSISTRATA. 

Ne jure pas... je lis la sincérité dans tes yeux... 
et puis tu mens si bien ! 

AGATHOS. 

Écoute, Lysis, parlons sérieusement : je t'ai at- 
tendue et tu n'es pas venue. C'est alors que je t's^i fait 
dire que je repartirais à l'armée sur-le-champ, cette 
nuit même, si tu ne consentais pas à m'écouter... et 
j'y étais bien décidé. J'étais à bout d'attente et d'an- 
goisses, il fallait que je te voie, que je voie ta maison, 
il le fallait. Ici, sur cette place, j'ai rencontré Lycon et 
Gynésias et tous les autres qui gesticulaient et péro- 
raient, et comme je voulais avant tout avoir la place 
libre, je les ai tous envoyés chez Salabaccha. 

LYSISTRATA. 

Et quelle tête faisaient-ils les maris ? 

AGATHOS. 

Par Ares, la plus bouffonne du monde. Il faut dire 



ACTE DEUXIÈME 73 

que ce qui leur arrive est extraordinaire. Lorsqu'on 
revient d'une longue absence, on peut tout prévoir : 
la maison brûlée, l'esclave en fuite, les enfants ma- 
lades, la femme morte au besoin; mais on ne peut pas 
prévoir que sa femme ne voudra pas... 

LYSISTRATA. 

Alors tu trouves ça drôle? 

AGATHOS. 

A condition que ça ne dure pas. Mais je trouve que 
c'est une idée de génie... seulement ça ne servira à rien. 

LYSISTRATA. 

On ne sait pas. Écoute, Agathos, parlons sérieuse- 
ment. Oui, c'est moi qui ai eu cette idée que tu trouves 
géniale; mais c'était véritablement pour qu'on fasse 
la paix et sans autre arrière-pensée amoureuse. Si je 
ne suis pas venue chez toi, si je n'ai pas répondu à tes 
messages... 

AGATHOS. 

Tu craignais d'être faible ? 

LYSISTRATA. 

Non, je ne craignais pas d'être faible, mais j'aurais 
pu être vue, et Lysistrata ne doit pas même être soup- 
çonnée. Enfin, si je suis descendue ce soir, à ton appel, 
c'est malgré moi et parce que tu m'avais menacée de 
repartir cette nuit même sans m'avoirvue. Car je t'aime, 
Agathos, et si je désire que les Athéniens fassent la 
paix, c'est pour te garder près de moi. Voilà sept mois 
que je t'attends, et dans quelles angoisses, moi aussi! 
Songes-tu à l'existence que j'ai menée pendant ton ab- 
sence, songes-tu que je suis restée seule à la maison, 
dans la tristesse d'une cité qui semblait morte, sans 
plaisirs, sans distractions, sans rien, ne sachant où tu 
étais, ni ce que tu faisais, n'ayant de nouvelles qu'à de 
I. 7 



74 LYSISTRATA 

rares intervailes, des nouvelles que je redoutais, d'ail- 
leurs, autant que je les espérais, car je craignais sans 
cesse d'apprendre que tu étais blessé, ou mort. Et la 
nuit, mon sommeil était traversé de rêves horribles : je 
voyais des mêlées épouvantables et toi, toi, au re- 
vers d'un fossé, le corps couvert de blessures béantes. 
Moi aussi, j'ai passé des journées lamentables et je 
ne veux pas en revivre d'autres. Voilà pourquoi je ne 
veux pas que tu repartes; voilà pourquoi je veux que 
cette trêve soit une paix définitive. 

AGATHOS. 

Mais je ne peux pas faire la paix... ça ne dépend pas 
de moi... je ne peux même pas la proposer... je suis 
entouré d'ennemis et de jaloux, et j'aurai déjà assez 
de peine à répondre demain aux interpellations des 
démagogues. 

LYSISTRATA. 

Tes actions répondront pour toi, Agathos. 

AGATHOS. 

Sans doute, mais le moyen de faire entendre raison à 
des énergumènes de mauvaise foi et qui, pour flatter 
les plus viles passions de la populace, attaquent sans 
cesse ceux qui sont au pouvoir; des gens qui n'ont ja- 
m.ais m.anié une pique, par Héraclès ! et qui se mêlent de 
juger les opérations d'une armée. Je dépends de tous 
ces gens-là pourtant. Si je propose la paix, ils me trai- 
teront de lâche ou de déserteur : on me comparera à 
Eucrate qui a trahi ou à Cléonyme qui a jeté son bou- 
clier, et je deviendrai la proie des poètes comiques. 

LYSISTRATA. 

Quand on aime, on se moque des poètes comiques. 
Mais voilà, tu es un homme public avant d'être un 
amant. Crois-tu donc que c'est l'homme public que 
j'aime en toi. Peut-être ai- je été flattée parce que tu 
commandais aux autres, parce que tu étais le chef re- 



ACTE DEUXIÈME 75 

douté et envié. Le courage et Téclat peuvent déterminer 
une femme dans son choix ; mais une fois que son choix 
est fait et que son cœur est pris, plus d'une véritable 
amoureuse voudrait son amant misérable et sans pres- 
tige pour ravoir mieux à elle, pour être sûre qu'on ne 
le lui enlèvera pas, car en amour, vois-tu, il y a quelque 
chose de meilleur que la vanité, c'est la sécurité. Je ne 
suis pas ambitieuse : une blanche maison loin des villes, 
au milieu d'un bois d'ohviers, à mi-flanc d'une colline, 
et d'où l'on verrait les flots bleus de la mer, si j'y étais 
avec toi, Agathos, les dieux auraient comblé mes 
vœux. 

AGATHOS. 

Oui, c'est peut-être la vérité ; mais tu me demandes 
de sacrifier mon honneur de soldat, en somme^ et je te 
l'ai dit, c'est impossible. 

LYSISTRATA. 

Alors, tu ne m'aimes pas comme tu le prétends. 

AGATHOS. 

C'est toi qui ne m'aimes pas. Si tu m'aimais, tu pro- 
fiterais de ces quelques jours que nous avons à passer 
ensemble, pour te griser d'amour et faire provision de 
tendresse. 

LYSISTRATA. 

Tu me dis absolument les mêmes choses que mon 
mari. 

AGATHOS. 

Parce que tu me refuses absolument les mêmes 
choses. 

LYSISTRATA. 

Tout ce que tu dis est inutile. Toutes les femmes 
d'Athènes ont juré solennellement de ne pas se donner 
à leurs amants ou à leurs maris. Si tu ne veux pas sa- 
crifier ton honneur de soldat, moi je ne veux pe^s trahir 
mon serment de citoyenne. 



76 LYSISTRATA 



AGATHOS. 



Voyons, sérieusement, écoute, Lysis, c'est idiot ce 
que tu fais là... nous perdons un temps précieux... le 
jour va se lever et Lycon va rentrer bientôt. Il re- 
viendra dépouillé de tout l'argent de la maison, car on 
joue gros jeu chez Salabaccha et, grâce aux rigueurs que 
tu déploies, il ne peut manquer de perdre tout ce qu'il 
veut. Sois bonne pour moi, Lysis, et pour lui... fais-le 
gagner. Songe à tes enfa,nts, à la dot de tes filles. 

LYSISTRATA. 

Comme c'est malin ! 

AGATHOS. 

Allons, viens... laisse-moi te poursuivre de mes assi- 
duités. 

Il vcul la prendre, elle s*ccli;ippe et, l.iissant enlre les mains d'Aga- 
Ihos son manteau, elle apparaît somptueusoment vêtue d'oloflcs 
lamées d'or et d'argent. Elle va près de la porte de sa maison. 

LYSISTRATA. 

Ne m'approche pas, je crie. 

AGATHOS. 

ma maîtresse, que tu es belle! Tu ne m'avais 
pas dit ça. 

LYSISTRATA. 

Si tu fais un pas, j'appelle Socrate qui t'enfoncera 
dans les jambes des arguments pointus. 

AGATHOS. 

C'est ta faute aussi... tu es habillée, déshabillée 
plutôt de telle façon... ces étoffes de Cos sont d'une 
transparence, d'une suggestion et d'une troublance! 
Ah! Cypris, ah! Dionysos, ah! Dioscures, ah! Cory- 
bantes, ce spectacle est d'un tantalisme raffiné. 

LYSISTRATA. 

Agathos, rends-moi mon manteau. 



ACTE DEUXIÈME 77 

AGATHOS. 

Jamais, par Zeus immortel! 

LYSISTRATA. 

N*approche pas, je lâche Socrate. 

AGATHOS. 

C'est cruel de laisser un pauvre général dans cette 
situation. 

LYSISTRATA. 

Oh ! les hommes ! Ils sont tous les mêmes ! parce que 
je suis habillée comme une danseuse, je lui parais cent 
fois plus désirable. Rends-moi mon manteau. 

AGATHOS. 

Écoute, Lysistrata... sois ma maîtresse, et je te jure 
que je ferai la paix. 

LYSISTRATA. 

Non, fais d'abord la paix et je serai ta maîtresse. 

AGATHOS. 

Tu ne crois donc pas à ma parole ? 

LYSISTRATA. 

J'y crois absolument, mais il y a une règle pratique 
qui doit toujours déterminer notre conduite, à nous 
autres femmes : c'est pour la jeune fille de ne rien ac- 
corder avant le mariage, pour la courtisane avant l'ar- 
gent et pour la maîtresse avant ce qu'elle veut obtenir. 
Or je désire la paix... Voilà mon dernier mot. Rends- 
moi mon manteau... tune veux pas?ehbien,je rentre... 
je ne veux pas m'enrhumer pour tes beaux yeux. (Eiie 

ouvre la porte et parle au chien.) AlloUS ! SoCrate... Oui ! tU eS Un 

bon chien... Oh! comme il l'aime, sa mère, (a Agathos.) 
Adieu. 

AGATHOS. 

Lysis ! 

LYSISTRATA. 

Quoi? 

7. 



78 LYSISTRATA 

AGATHOS. 

Tu es bien décidée ?... 

LYSISTRATA. 

Absolument. 

AGATHOS. 

Parfait... tu comprends que je ne vais pas rentrer 
comme un niais au logis. Il ne manque pas de maisons 
où je rencontrerai des femmes plus aimables que toi. 

LYSISTRATA. 

Des femmes tout à fait charmantes même : il suffit 
d'y mettre le prix. 

AGATHOS. 

Et même sans ça. 

LYSISTRATA. 

Ah! quand on est beau garçon,"ça modifie les condi- 
tions des transactions, c'est évident. 

AGATHOS. 

Oui... je vais aller^chez Salabarcha... on s'amuse 
chez elle... j'arriverai en pleine fête... et j'y retrouverai 
ton mari, et peut-être aussi Socrate, l'autre, je serai en 
famille. 

LYSISTRATA. 

Tu ne vas pas y aller avec mon'manteau, je suppose? 

AGATHOS, lui tendant son manteau. 

C'est vrai, je n'y pensais plus. Adieu. 

LYSISTRATA. 

Eh bien, va! mais si tu mets les pieds chez cette 
femme, tu ne me revois plus. 

AGATHOS. 

Entendu. 

LYSISTRATA. 
Adieu. (Elle suit du regard Agathos qui s'en v;i, puis, lorsqu'il est 
presque au fond de la scène, elle court après lui.) INlisérabie ! 611 Dien, 



ACTE DEUXIÈME 79 

non, tu n'iras pas : je ne veux pas que tu y ailles. Ah! 
tu prends facilement ton parti de ne pas m'avoir. 

AGATHOS. 

Il le faut bien. 

LYSISTRATA. "' 

Oui, voilà comme tu me récompenses de mon amour 
et de t'avoir attendu sept mois dans la tristesse et dans 
les larmes. Tu es lâche et égoïste comme les autres... et 
c'est pour un tel homme que j'ai risqué à chaque ins- 
tant mon nom, ma réputation, mon honneur, tout 
enfin. Et après tout mon dévouement et toute ma ten- 
dresse, aujourd'hui tu abuses de ce que je ne peux pas 
être à toi. Tu n'es qu'une brute odieuse. 

AGATHOS. 

Je ne suis pas une brute odieuse. Si je suis ton amant, 
reçois-moi comme ton amant. Au lieu de ça, tu me 
traites comme ton mari, alors tolère que je fasse comme 
ton mari. C'est toi qui es égoïste ! Tu me laisses partir 
tout seul, tu me renvoies et tu voudrais que je rentre 
chez moi sagement, comme un simple Nicostrate. Tu ne 
t'inquiètes pas si je dormirai et quelle nuit je vais 
passer. 

LYSISTRATA. 

Tu peux bien souffrir pour moi qui souffre pour toi. 
Tu ne sais donc pas à quel point je suis torturée; si je 
ne voulais pas te voir, si je t'ai montré de la froideur 
tout à l'heure, c'était plus pour me résister à moi que 
pour te résister, sois-en certain. 

AGATHOS. 

Et puis quoi? Je vais chez Salabaccha pour passer le 
temps simplement, parce qu'il y a du bruit, du mouve- 
ment et que ça me distraira. Je ne te trompe pas forcé- 
ment parce que je vais chez une courtisane. On ne va 
pas là que pour l'amour : il y aura des philosophes, des 
magistrats, des gens très bien. 



80 LYS1STP.ATA 

LYSISTRATA. 

Une fois que tu seras chez elle, elle te gardera. 

AGATHOS. 

Elle ne m'aime pas à ce point-là. 

LYSISTRATA. 

Enfin tu ne veux pas me faire le sacrifice de ne pas 
aller chez cette femme ? 

AGATHOS. 

Et toi? quel sacrifice me fais-tu? 

LYSISTRATA. 

Ah! si je n'avais pas fait ce maudit serment! je 
t'assure... 

AGATHOS. 

Oui, mais moi je n'ai pas fait de serment... et puis, en 
somme, ce serment, tu l'as fait, mais tu n'avais pas be- 
soin de le faire, puisque c'est toi qui en as eu l'idée... 

LYSISTRATA. 

Je ne comprends pas. 

AGATHOS. 

Je veux dire que ce serment, c'était pour déterminer 
les autres et non pour te déterminer, toi... par consé- 
quent, pour toi ce n'est qu'une formule; ça ne compte 
pas... 

LYSISTRATA. 

Pourtant... 

AGATHOS. 

Ça compte moins enfin. 

LYSISTRATA. 

Se parjurer est toujours une chose grave. 

AGATHOS. 

Sans doute, il vaut mieux ne pas se parjurer. Gepen- 



ACTE DEUXIEME 81 

dant, quand il n'y a pas moyen de faire autrement... 
Et puis, tu as fait ce serment dans un but précis, pour 
avoir la paix... 

LYSISTRATA. 

Absolument. 

AGATHOS. 

Eh bien, écoute-moi attentivement : c'est en voulant 
rester fidèle à ton serment que tu as le moins de chances 
d'obtenir la paix, puisque, si tu es à moi, je m'engage 
à m'employer de toute ma volonté, de toute mon au- 
torité, pour que la guerre prenne fin... de sorte qu'en 
trahissant, en apparence, ton serment, tu l'affirmes 
effectivement, puisque tu poursuis toujours la réalisa- 
tion du but primitif qui a motivé ce serment, tu com- 
prends ? 

LYSISTRATA. 

Non, mais c'est un raisonnement... d'ailleurs, je 
pourrais te répondre par de semblables sophismes. 

AGATHOS. 

Non, Ijysistrata, ne fais pas ta sophiste. Nous ne 
sommes pas ici à l'Académie et deux mots amoureux 
tombant de tes lèvres valent tous les discours des péri- 
patéticiens. 

LYSISTRATA. 

Alors, si je suis à toi, tu t'engages à ce que la guerre 
soit terminée. 

AGATHOS. 

Je le jure, Lysistrata, par Zeus tout-puissant et par 
la sage Pallas ! 

LYSISTRATA. 

Ce n'est qu'un serment. 

AGATHOS. 

Il y a serment et serment. Mais je le jure surtout par 
tout ton être que j'adore, car c'est ça qu'il faut dire, 
vois-tu, c'est que je brûle près de toi, que je t'aime 



82 LYSISTRATA 

follement, que je te désire... que je suis pris, pris, en- 
tends-tu, tout entier par toi... Ta froideur, ta vertu 
même te font plus désirable, ton parfum me grise, ta 
voix me trouble alors qu'elle m'insulte, et le spectacle 
que j'ai eu de ta gorge exquise et de ton corps tant 
caressé me donne la volonté intense et immédiate de nos 
grandes étreintes d'autrefois. 

LYSISTRATA. 

Et tu feras la paix? Ah ! Artémis, je faiblis ; mais sois 
témoin que c'est pour le salut de la République! 

AGATHOS. 

Alors, tu consens ? 

LYSISTRATA. 

Hélas!... mais où? 

AGATHOS. 

Chez moi. 

LYSISTRATA. 

' Chez toi... c'est impossible .. si nous étions ren- 
contrés... quelque mari peut errer dans la ville. 

AGATHOS. 

Pauvre garçon! Chez toi, alors. 

LYSISTRATA. 

Si Lycon rentrait... Écoute : il y a bien un endroit. 

AGATHOS. 

Lequel?... parle vite. (Lysistrata, d'un signe, désigne le temple 
d'Artémis.) Le temple? (Lysistrata fait signe que oui.) Oh! oh ! 

c'est un sacrilège. 

LYSISTRATA. 

Il n'y a pas d'autre endroit... et puis c'est pour le 
salut de la République!... à moins que ça ne te... 



ACTE DEUXIÈME 83 

AGATHOS. 

- Moi ! oh pas du tout... en cela, je suis de l'école d'Aï- 
cibiade... au contraire, dans un temple, ce n'est pas 
banal... c'est le sacrifice noir. Mais comment pénétrer 
là- dedans? La prêtresse est partie et les portes sont 
fermées. 

LYSISTRATA. 

Il y a une petite porte... je sais où l'on met la clef... 
à droite, sous la troisième pierre. Je vais m'assurer si 
tout est en ordre. Laisse-moi faire... reste là dans 
l'ombre et attends-moi... dans quelques instants je 
viendrai te chercher. 

AGATHOS. 

Ne sois pas trop longue. 

Il se met dans l'ombre. Elle court à la petite porte du temple, l'ouvre 
et sort bientôt avec la jeune Callyce. 



SCÈNE YIIl 
LYSISTRATA, CALLYCE. 

LYSISTRATA. 

Oui, c'est moi, ma chère enfant... je viens te cher- 
cher, je viens te rendre ta hberté pour quelques 
heures. 

CALLYCE. 

Pourquoi as-tu été si sévère, si implacable? 

LYSISTRATA. 

Ma pauvre petite, j'étais obhgée de montrer une sé- 
vérité qui n'était pas dans mon cœur, à cause des autres 
qui auraient été jalouses de ton bonheur. Il fallait que 
la loi fût égale pour toutes... mais tu n'as pas prêté le 
serment, va rejoindre ton mari, vole auprès de Nicos- 
trate qui t'attend tristement chez lui... 



SI LYSISTRATA 

CALLYCE. 

Oh! ma tante, que tu es bonne! Combien je te re- 
mercie ! 

■' LYSISTRATA. 

Tu ne m'en veux pas... j'ai agi pour le plus grand 
bien de la République; mais je te donne ta liberté pour 
quelques heures seulement... et à une condition : il faut 
que tu sois revenue dès l'aube, au premier chant du 
coq; il faut en prendre devant Artémis l'engagement 
solennel. 

CALLYCE. 

Au premier chant du coq... c'est de bien bonne 
heure, ma tante. (Hésitant.) Est-ce que j'aurai le temps? 

LYSISTRATA, souriant. 

Oh! grandement. 

CALLYCE. 

Alors, ma tante, sois tranquille... je le jure par la 
Déesse. 

LYSISTRATA. 

N'oublie pas l'heure surtout, et quoi qu'il arrive, ne 
dis pas un mot de ce qui s'est passé. Obtiens aussi de 
Nicostrate qu'il garde le silence. Tu es contente?... tu 
n'as plus peur de mourir avant... 

CALLYCE. 

Oh! ma tante. 

Elle l'embrasse et sort en courant. 



SCENE IX 
AGATHOS, LYSISTRATA. 

LYSISTRATA, qui revient près d'Agathos. 

Me voici... je t'ai fait attendre. 



ACTE DEUXIÈME 85 

AGATHOS. 

Un peu. 

LYSISTRATA. 

Je ne trouvais pas la clef... mais maintenant tout est 
en ordre. 

AGATHOS. 

Viens, ma Lysis. 

LYSISTRATA. 

N'est-ce pas une folie et ne me forceras-tu pas de 
regretter ce que je fais pour toi ? 

AGATHOS. 

Je serai ton amant fervent et dévoué jusqu'à la 
mort. 

LYSISTRATA. 

Ah ! Callyce avait raison : on ne remonte pas impuné- 
ment le courant des lois naturelles. La prédiction de 
cette enfant retombe sur moi. 

AGATHOS. 

Que veux-tu dire ? 

LYSISTRATA. 

Rien... mais il me semble qu'une force surnaturelle 
m'entraîne, que ce n'est pas moi, la sage Lysistrata, qui 
agis en ce moment, mais une autre femme que je ne re- 
connais pas. Grands Dieux, si on le savait! 

AGATHOS. 

C'est impossible... on ne peut pas te soupçonner; 
c'est ce qui fait ta force. 

LYSISTRATA. 

C'est ce qui fait ma faiblesse. Et c'est dans le temple 
d'Artémis que je me parjure. Si la déesse allait me 
punir, si la chaste Artémùs me faisait sentir le poids de 
sa colère, à moi la femme déloyale, et adultère, et im- 
pudique. 



86 LYSISTRATA 

AGATHOS. 

Pourquoi veux-tu qu'elle soit en colère?... elle est 
chaste, il est vrai, mais elle est jeune et belle... ce n'est 
pas une vieille fille jalouse de ce que les autres femmes 
aiment ou soient aimées. 

LYSISTRATA. 

Écoute... n'entends-tu pas? 

On entend vaguement les premières phrases de l'hymne d'Arlémis. 
AGATHOS. 

Quoi donc? 

LYSISTRATA. 

L'hymne ! l'hymne sacré ! 

AGATHOS. 

Il n'y a personne dans le temple pourtant. 

LYSISTRATA. 

Agathos, dans cette nuit calme il me semble en- 
tendre le frémissement d'un orage lointain. C'est la 
déesse, c'est Artémis qui manifeste sa colère et me 
rappelle au devoir. 

AGATHOS. 

Non, si la déesse était courroucée, au ciel son astre se 
voilerait; mais vois, aucun nuage jaloux ne vient nous 
en dérober la splendide clarté ; 

// n'a jamais brillé d'un éclat plus intense 

Et plus calme. Regarde : il nous fait un chemin 

Jusqu'aux portes du'temple, un chemin de lumière 

Chacun de ses rayons est un sourire bleu. 

Non, Artémis n'est pas toujours la Chasseresse 

Qui, farouche, poursuit les hôtes des forêts. 

C'est par de telles nuits que la g race déesse 

Dans son carquois d'argent laisse dormir ses traits, 

Pour s'en aller, d'un pas léger, selon les Rites, 

Chez son frère Apollo mener jusqu'au matin 



ACTE DEUXIÈME 87 

Les chœurs gracieux des Muses et des Charités; 

Et ce que tu crois être un orage lointain 

Est la troublante voix des belles Coryphées 

Dont la cythare d'or soutient les chants divins. 

Oh! viens, car c'est l'heure où les Nymphes décoiffées 

Sur les gazons joyeux se donnent aux Sylvains. 

Au fond des bois épais, leurs beaux couples nocturnes 

Échangent des regards et des mots prometteurs ; 

Les amoureuses fleurs, comme de frêles urnes, 

Dans la nuit attendrie épandent leurs senteurs. 

Viens! l'inflexible Ëros tendant son arc flexible 

Vise le cœur des Amantes et des Amants, 

Et, dans cette éternelle et pantelante cible. 

Plante ses flèches aux pointes de diamants. 

La nature n'est plus qu'un immense hy menée : 

La fleur de la foret et la fleur du tombeau 

Aimeront cette nuit : la caresse ajournée 

Est sacrilège. Oh! vois, là-haut, c'est le flambeau 

D'hymen : ne tremble plus, ô ma Lysis. 

LYSISTRATA. 

Je t'aime! 

Enlacés, ils s'en vont vers le temple, dans le chemin large et doux 
que fait le clair de lune. Pemlant que parle Agathos, on entend des 
accords de harpes et ils s'en vont dans une harmonie discrètement 
'l'ipiiaie jusqu'au baisser du rideau. 

Rideau. 



ACTE TROISIÈME 



Chez Salabaccha. 



SCÈNE PREMIÈRE 

SALABACCHA, PHILINNA, CYNiNAH, GLYCÈRE, 
MYR TALE, STILBONIDE, CLYSTHÈNE, PHIDON, 
STRYMODORE, DRACÈS, SAGAS. 



Une vaste salle qui par une large baie laisse apercevoir Athènes toute blanche 
sous un ciel de lune et d'étoiles. Autour d'une grande table sont couchés, 
sur des lits bas, les convives ; auprès de Salabaccha un seul lit inoccupé. 



SAGAS. 

Par Héraclès ! mes amis, ne trouvez-vous pas que ce 
lit inoccupé auprès de Salabaccha est d'un effet déplo- 
rable? Rien ne m'est plus pénible qu'un festin joyeux 
auquel manque un convive : ça me fait l'effet d'une jolie 
bouche dans laquelle manquerait une dent. Je ne veux 
pas voir plus longtemps ce trou, cet abîme en face de 
moi et je te demande, Salabaccha, la permission de 
m'étendre sur ce lit, à tes côtés. 

SALABACCHA. 

Non, reste à ta place, car ce serait remplacer la dent 
absente par une dent gâtée. 



ACTE TROISIÈME 89> 

PHILINNA. 

Tu t'es attiré une sévère réponse, petit Sacas; mais- 
aussi, pourquoi veux-tu prendre la place d'Agathosr 

SALABACCHA. 

Je ne crois pas qu'il vienne maintenant : il m'aban* 
donne, mon fol amant; peut-être même est-il en ce 
moment dans les bras d'une autre ! 

CYNNAH. 

Tu es bien tranquille, puisque toutes les femmes- 
d'Athènes ont prêté serment. 

SALABACCHA. 

Le tiendront-elles? 

CLYSTHÊNE. 

Mais oui, elles le tiennent, les rusées. Toute la ville 
est en émoi : les maris repoussés par leurs femmes, 
chassés de leurs demeures, errent par les rues en pro- 
férant des imprécations comme les héros d'Homère et 
en vouant leurs épouses cruelles aux dieux infernaux. 
On se bat près del'Odéonet sur le marché aux farines. 
Les guerriers ont assiégé au Pirée les maisons des pros- 
tituées, et une bande d'hommes armés est entrée de 
force chez Gylanopex. 

SALABACCHA. 

Par Castor, ce doit être un curieux spectacle. 

GLYCERE, poussant un cri. 

Ah! écoute, Stilbonide, ne recommence pas... tu 
m'as fait horriblement mal. 

STILBONIDE. 

Glycère, tu es trop déhcate... je n'ai pas pu te faire 
mal. 

8. 



90 LYSISTRATA 

GLYCÈRE. 

Enfin, je l'ai bien senti, peut-être. 

STILBONIDE. 

Mes chers amis, je Tai à pein« touchée. 

GLYCÈRE, l'imitant. 

Je l'ai à peine touchée... ça n'empêche pas que j'ai 
encore la marque de tes doigts sur le bras. Tu es tout le 
temps à me tripoter, à me frôlailler avec tes vieux 
doigts osseux. C'est vrai, Stilbonide est de ces gens qui 
ne peuvent pas vous dire un mot sans vous pousser le 
coude ou vous prendre le bras... 

MYRTALE. 

Ah! ma, chère, j'ai ça en horreur. 

GLYCÈRE. 

Et c'est toujours pour vous raconter des histoires 
dégoûtantes. 

CYNNAH. 

Veux-tu changer de place avec moi, Glycère? Tu 
seras à côté de Strymodore qui t'embrassera avec une 
barbe pleine de sauce. 

STRYMODORE. 

Tes amies sont bien dégoûtées ce soir, belle Sala- 
baccha; tu devrais leur conseiller d'être un peu plus 
aimables. 

PHILINNA. 

Nous avons prêté le serment. 

STILBONIDE. 

Mais nous ne sommes pas des guerriers, et ce maudit 
serment ne nous vise en aucune façon. 

CYNNAH. 

Nous avons juré de ne céder à aucun prix et à aucun 



ACTE TROISIÈME 91 

homme, et nous commençons par vous résister pour 
nous habituer à des rigueurs aui ne sont pas profession- 
nelles 

GLYCERE. 

C'est une répétition.^ 

PHILINNA 

Un entraînement. 

CYNNAH. 

■ Si les guerriers viennent nous supplier, nous saurons 
notre rôle, car si nous avons eu le courage de vous être 
cruelles, nous n'aurons plus de tentations à craindre. 

DRACÈS. 

Gynnah est très aimable, il faut le reconnaître. 

PHILINNA. 

Mes amis, voilà Sacas qui pleure... il verse des tor- 
rents de larmes. 

DRACÈS. 

II est abominablement ivre. 

SACAS. 

Non, Athéniens... 

CLYSTHÈNE. 

II se croit sur le Pnyx. 

SACAS. 

Non, Athéniens, je ne suis pas ivre; seulement, je 
pleure en songeant que les guerriers sont revenus : ils 
vont nous disputer les faveurs de Salabaccha aux che- 
veux noirs comme la nuit, de Philinna aux yeux couleur 
de violettes, de Gynnah aux bras blancs comme le lait, 
de Glycère aux cuisses légères et de tant d'autres jolies 
filles, 

SALABACCHA. 

Ne pleure pas, Sacas... Les soldats n'en auront pas 
pte que vous ou alors, tu insultes ces femmes ! 



92 LYSISTRATA 

SAGAS. 

Quoi, tu veux me faire croire que tu tiendras le ser- 
ment? 

SALABACCHA. 

Sans doute... 

SAGAS. 

Même si Agathos... 

SALABACCHA. 

Et quand ce serait le roi de Perse lui-même. Par 
Artémis, ce serment m'a refait une virginité. 

GLYSTHÈNE. 

Où donc? que j'y coure. 

Une esclave survient. 

DORIS. 

Maîtresse, il y a là des hommes qui voudraient te 
parler. 

SALABACCHA. 

Qu'ils entrent! 

Et sur la porte se présente Lycon suivi des maris. 



SCÈNE II 

Les Mêmes, lycon, ACESTOR, SOSIAS, NICOSTRATE, 
CYNÉSIAS, THEORUS, DERCYLE. 

LYCON. 

Salabaccha, nous te saluons. 

SALABACCHA. ' 

Soyez les bienvenus dans ma maison, beaux étran^ 
gers. 

LYCON. ^~ 

Nous ne sommes pas des étrangers, mais de bons 



ACTE TROISIÈME 9» 

Athéniens; moi-même je suis un capitaine et je reviens 
des combats. Ainsi qu'Odysseus suivi de ses compa- 
gnons, je me présente chez toi suivi de mes soldats. 
Nous nous sommes permis de franchir ton seuil, con- 
fiants dans le bon renom d'hospitalité que t'ont fait 
un grand nombre de jeunes hommes et aussi de vieil- 
lards. 

PHIDON. 

Il aime à rire. 

LYCON. 

Mais ne vois pas en nous de vulgaires débauchés qui 
trouvent plaisant de briser les chaînes sacrées de l'hy- 
men et pour lesquels une nuit d'orgie n'est qu'un jeu. 
Si nous venons ici, ce sont nos femmes qui nous y ont 
envoyés en quelque sorte, puisqu'elles se sont refu- 
sées à nos légitimes transports, en invoquant je ne sais- 
quel serment ridicule : nous avons été mis à la porte de 
nos propres maisons et nous venons chez toi, Salabac- 
cha, animés d'un esprit de justes représailles et aussi 
pour ne pas errer toute la nuit sous les regards froids 
des étoiles. 

CYNNAH. 

Il s'exprime bien. 

MYRTALE. 

Il aura préparé son discours en route. 

PHILINNA. 

Alors, ça ne va pas comme vous voulez. 

SALABACCHA. 

Soyez les bienvenus, mes amis, dans ma maison. 
Vous arrivez au miheu du festin ; les hommes sont tous 
fort aimables et les femmes d'un commerce plutôt 
encourageant : elles ne négligeront rien pour vous rendre 
légères les heures que vous passerez auprès d'elles. 

PHILINNA. 

Eh bien, pourquoi restez-vous ainsi sans bouger? 
Nous vous faisons peur? 



U LYSISTRATA 

LYCON. 

n faut les excuser : ce sont des soldats, des époux et 
des pères, ils n'ont pas l'habitude. 

PHTLINNA. 

Nous ne sommes pas intimidantes; cependant je 
crois que nous serons obligées de faire les premiers 

pas. (Elle s'approche de Cynésias.) Tu CS gentil, toi, COmment 

t'appelles-tu? 

CYNÉSIAS. 

Je m'appelle Cynésias, fils de Péon. 

PHILINTÎA. 

C'est un joli nom. 

CYTs^ÉSIAS. 

Il n'a rien d'extraordinaire. 

PHILINNA. 

Après tout, je sais bien que ce n'est pas ta faute, si tu 
t'appelles Cynésias; peu importe, ton nom me plaît 
infiniment; il faut te dire que j'attache une grande 
importance aux noms. 

CYNÉSIAS. 

En vérité ? 

PHILINNA. 

C'est comme je te le dis. Et toi ? Non ? 

CYNÉSIAS. 

Évidemment, j'aime mieux un joli nom qu'un vi- 
lain... quoique j'aie connu de très braves gens... 

PHILINNA. 

Sans doute, mais enfin on ne sait pourquoi un nom 
vous plaît ou vous déplaît et rend dès le premier abord 
un homme sympathique... ça ne s'explique pas... Je 
veux, à ce propos, te raconter une anecdote qui m'est 



ACTE TROISIÈME 9& 

arrivée il n'y a pas bien longtemps... Mais viens l'as- 
seoir près de moi, je te raconterai cela plus à Taise. 

Cependant, les courtisanes se sont emparées chacune d'un compagnon : 
Pliilinna de Cynésias, Myrtale de Theorus, Gljcère de Dercyle, 
Cynnah d'Accstor, Salabaccha de Lycon. 

SALABACCHA. 

Et toi, mon beau capitaine, prends place auprès de 
moi sur ce lit qui était réservé à Agathos. 

LYCON. 

Je ne m'ennuie pas. 

SALABACCHA. 

Et maintenant, soyons gais. Évohé ! Évohé ! étendez- 
vous sur ces lits avec vos compagnes. Les amphores 
sont pleines et les coupes béantes : videz les unes dans 
les autres et les autres dans vous-mêmes ! 

Tous se disposent, les uns couchés, les autres debout, autour de la 
table. 

LYCON. 

Ah quelle différence avec la vie de famille ! (ii caressa 
Salabaccha.) Lcs bcaux bras, par Cypris ! la belle gorge et 
les beaux yeux ! 

SALABACCHA. 

Ils ne sont pas dans un sac à vivres, comme vous 
dites à l'armée. 

LYCON. 

C'est égal, lorsque je revenais la nuit dernière, mar- 
chant pesamment sous mon harnois de bataille, celui 
qui m'eût dit que je ne serais pas, la nuit suivante, 
étendu auprès de mon épouse, la sage Lysistrata... 

SALABACCHA. 

Lysistrata! c'est ta femme, Lysistrata? 

LYCON. 

C'est ma femme. 

SALABACCHA. 

Par Gérés, tu deviens tout à fait intéressant. Le 



m L\SISTrtAT\ 

mari de Lysistrata, tu es quelqu'un. Sais-tu que Lysis- 
trata est la femme du jour, tout simplement? 

LYCON. 

Du jour, je ne dis pas, mais ce n'est pas la femme de 
îa nuit, à coup sûr. 

SALABACCHA. 

Charmant, très drôle. J'ai bien vu, lorsque tu es 
«ntré, que tu n'étais pas tout le monde : il y a quelque 
<;hose dans ton regard, dans ton allure, quelque chose 
de dominateur... J'étais attirée vers toi, mais sans pou- 
voir préciser pourquoi. Maintenant, je comprends : 
c'est que tu es le mari d'une femme supérieure. 

CLYSTHÈNE. 

Et tu la reflètes : c'est le reflet qui t'avait attiré, 
Salabaccha. 

LYCON. 

Vraiment, je vous en prie. 

SALABACCHA. 

Oui, par Pallas, c'est une grande citoyenne, une pa- 
triote véritable. Si tu l'avais entendue ce matin, tu 
aurais été ému et convaincu, comme nous l'avons été 
nous-m^êmes, et tu aurais été fier. C'est une femme de 
génie. 

CLYSTHÈNE. 

Prends ma couronne, cher ami. 

LYCON. 

Que fais-tu là? 

CLYSTHÈNE. 

Je ne peux pas voir le mari de Lysistrata boire, la 
tête nue, lorsque moi, un débauché, un inutile, je suis 
•couronné de roses. 

LYCON. 

Mais je ne souffrirai pas. 



ACTE THOISlÈiME 97 

PLUSIEURS VOIX. 

Si, si, il faut qu*il la garde. 

SALABACCHA. 

Alors, raconte-nous : comment ça s'est-il passé ? 

LYCON. 

C'est bien simple. Je rentre à la maison, ce matin :. 
naturellement, je veux prouver à Lysistrata ma ten- 
dresse et la joie profonde que j'ai de la revoir; mais elle 
me fait observer que je suis couvert de poussière, que 
j'ai marché longtemps sous le soleil cuisant et qu'elle 
m'a préparé la baignoire. 

SALABACCHA. 

Ça doit être une femme très soignée, cette chère 
Lysistrata. 

LYCON. 

Je me plonge dans l'eau bienfaisante et tiède : le 
bain m'avait donné une faim terrible. Heureusement, 
ma femme avait apprêté un repas extraordinaire : je 
mange comme Héraclès, je bois comme Dionysos; bien- 
tôt je me sens tout enflammé des fureurs de Cypris et 
je m'ébroue comme un petit âne bien repu d'orge; 
mais Lysistrata remarque que je suis très rouge, que 
j'ai le sang à la tête et qu'après avoir mangé, comme ça, 
tout de suite, c'est très dangereux. 



La congestion ! 

L'apoplexie ! 

La mort peut-être ! 



CYNNAH. 

PHILINNA. 

MYRTALE. 

LYCON. 



Je reconnais qu'elle a raison, d'autant plus qu'un 
sommeil pesant commence à me gagner. En campagne 
on est habitué à manger du pain frotté d'oignon, et 
1. 9 



98 LYSISTRATA 

puis, tout à coup, on vous fourre des huîtres, du tur- 
bot, du lièvre, des pâtisseries, que sais-je? L'estomac 
n'est pas habitué à toutes ces nourritures... il y avait 
surtout un certain sylphium au miel qui ne voulait pas 
passer. 

MYRTALE. 

Rien n'est plus lourd... j'en ai mangé l'autre soir à 
souper chez Glycère... et la nuit j'ai eu un de ces cau- 
chemars! J'aurais eu sur l'estomac un hoplite avec 
toutes ses armes et pour trois jours de vivres dans son 
sac que ça ne m'aurait pas incommodée davantage. 

SALABACGHA. 

A poids égal, j'aime mieux l'hoplite; mais, continue, 
petit Lycon, tu nous intéresses. 

LYCON. 

Bref, je m'endors et je me réveille dans les meil- 
leures dispositions. J'appelle Lysistrata; elle apparaît 
fardée de céruse; elle a répandu sur son corps des par- 
fums enivrants et elle est drapée dans une transparente 
tunique de pourpre. 

SOSIAS. 

C'est comme Nicodice. 

ACESTOR. 

C'est comme Calonice. 

LYCON. 

Je pense que c'est pour moi qu'elle s'est ainsi parée^ 
mais, au lieu de venir près de moi, ma femme se met à 
danser comme une Dardanienne. 

CYNÉSIAS. 

C'est comme Myrrhine. ''\ 

LYCON. 

Et, en dansant, elle chantait des chansons dont les 
paroles t'eussent fait rougir, Salabaccha. 



ACTE TROISIEME 99 

SALABACCHA. 

Pas possible ! 

LYCON. 

Je veux la poursuivre, elle m'échappe : elle imite les 
cris de la passion et de la volupté. En vain je veux la 
fléchir, autant vouloir cuire une pierre... je la supplie 
d'être à moi, je me roule à ses genoux, je la menace 
même, rien n'y fait... Enfin, à bout de patience, je veux 
employer la force et violer ma propre femme. 

LES HOMMES. 

lo ! lo ! hardi Lycon! 

LYCON. ^ 

Mais elle me fait jeter à la porte par ses esclaves en me 
criant : Faites la paix ! faites la paix ! 

LES FEMMES. 

lo ! lo ! Gloire à Lysistrata ! 

SALABACCHA. 

En vérité, tout cela est fort triste. N'est-ce pas ton 
avis, Phidon? 

PHIDON. 

Sans doute, je plains leur sort, mais je ne partage 
pas leur douleur. Toutes les femmes seront toujours à 
moi, car je ne prends de leur beauté que ce qui appar- 
tient à tout le monde, c'est-à-dire le spectacle. Je me 
contente de ce qu'elles ne peuvent me refuser, l'éclat 
de leurs yeux, l'harmonie de leur costume, la musique 
de leur voix, le parfum qui les escorte : nulle femme 
ne peut se plaindre d'être écoutée, regardée, admirée. 
Je reste dans le sillage des séductions qu'elles laissent 
derrière elles, et les soldats peuvent faire la paix ou la 
guerre, les femmes peuvent tenir leur serment ou se 
parjurer, peu importe ce qui arrivera, pourvu que je ne 
devienne pas sourd et que, comme dit le sage, je puisse 
jouir de mes yeux! 



100 LYSISTRATA 

BRACÈS. 

Regardez donc Glycère : elle ouvre des yeux larges 
comme des boucliers. 

CLYSTHÈNE. 

La comparaison n'est pas juste, bon Dracès, car les 
yeux de Glycère sont plutôt faits pour l'attaque que 
pour la défense. La. chère enfant est étonnée d'entendre 
un philosophe parler des femmes avec cette éloquence 
désintéressée et fleurie. C'est la nouvelle école : il y a 
vingt ans,Phidon aurait porté un long manteau d'étolîe 
grossière, un long bâton et une longue barbe, et il eût 
fait de longs discours. Aujourd'hui, il a une élégante 
tunique en laine de Phrygie, il est couronné de roses et 
il n'a pas plus de barbe qu'un éphèbe. 

SALABACCHA. 

Oui, mais il fait toujours de longs discours. Qu'en 
penses-tu, Lycon? 

LYCON. 

Ce philosophe qui n'aime pas faire l'amour, me 
semble boufîon. 

PHIDON. 

Le geste de l'amour est rarement beau et je le dé- 
daigne. 

LYCON. 

Nous le connaissons, ton dédain : c'est le dépit d'un 
eunuque ! 

PHIDON. 

Ou le mépris d'un dieu. 

LYCON. 

Mais les dieux eux-mêmes font l'amour là-hant ; par 
Cypris, ils ne s'en privent pas... ils descendent mêmic 
sur la terre pour prendre nos femmes. Zeus a eu pour 
maîtresses des mortelles. 

CLYSTHÈNE. 

Phidon l'a nié. 



ACTE TROISIÈME 101 



PHIDON. 



Je ne Tai pas nié, car nier c'est encore affirmer. Com- 
ment peut-on dire entre deux choses, c'est Tune qui 
est vraie et non l'autre ? Tandis que moi je dis que ce 
sont les deux et peut-être une troisième. 

CLYSTHÈNE. 

Tu n'as pas nié, tu as ironie. 

PHIDON. 

C'est-à-dire que j'ai cherché à débarrasser le Zeus 
éternel et tout-puissant de légendes puériles, d'amours 
terrestres et de transformations animales qui l'amoin- 
drissaient. Je ne l'ai pas discuté comme dieu, tant qu'il 
restait dans son Olympe, je l'ai seulement jugé comme 
homme, lorsqu'il venait chez nous, ou comme animal, 
cygne ou taureau; c'était mon droit. C'était mon 
droit; mais quant à dim.inuer sa divinité, loin de moi 
cette pensée! Au contraire, car tandis que vous ad- 
mettez, dans les hauteurs de l'éther,un Zeus souverain, 
trônant dans sa majesté et en même temps, en bas, une 
puissance aveugle et sourde, mais sous laquelle tous, 
mortels, dieux et Zeus lui-m.ême courbent la tête et 
que vous appelez le Destin, m.oi, le premier, j'ai dé- 
montré que Zeus et le Destin étaient un m.ême prin- 
cipe, une même force et se confondaient. De sorte que 
si j'ai un peu plaisanté le m.aître des dieux, je l'ai singn- 
lièrement élevé en revanche, et c'est encore lui mon 
obHgé. 

DRACès. 

En vérité, j'admire comme tu sais te retourner tou- 
jours à propos. 

PHIDON. 

Je dois cela, cher Dracès, à mon éducation; je fus 
initié de bonne heure aux miystères d'Agra, de Samo- 
thrace et d'Eleusis. . . j 'ai fait partie du collège des prêtres 
qui interprétaient à Delphes les paroles de la Pythie... 
c*est une bonne école. Oui, je sais me retourner en ce 

9. 



102 LYSISTRATA 

sens que si je vois des oiseaux s'envoler à ma gauche, 
mauvais présage ; alors vite, je me retourne et les vois à 
ma droite... excellent présage : de sorte que si les évé- 
nements deviennent malheureux, je me dis : C'était à 
gauche, et s'ils deviennent heureux, je me dis : C'était 
à droite et, de cette façon, je peux croire encore à l'in- 
tervention des dieux. Deux augures ne peuvent se 
regarder sans rire... or, je cultive soigneusement en 
moi-même non pas deux, mais plusieurs augures, et 
vous comprenez que plus on est d'augures, plus on 
rit. 

STRYMODORE. 

C'est évident. 

SALABACCHA. 
Tu as fini de parler, Phidon. (Aresclave qui est derrière elle.) 

Apportez les bassins et les cratères pour les ablutions. 

Les convives se livent les mains qu'ils tendent au-dessus des bassins 
que leur présentent des esclaves, tan.lis que d'autres esclaves por- 
tant des cxalères leur versent de l'eau. 

DRACÈS. 

Maintenant que les ablutions sont terminées, il con- 
vient de faire des libations aux dieux. 

CLYSTHÈNE. 

Ne trouvez-vous pas, mes chers amis, qu'il est inu- 
tile de faire intervenir à chaque instant les Immortels 
dans les moindres actes de notre existence! Nous les 
fatiguons à la fin, et les fatiguer n'est pas les prier. Ne 
nous occupons donc pas plus d'eux qu'ils ne s'occupent 
de nous, et contentons-nous d'aimer les choses de la 
nature pour elles-mêmes, lorsqu'elles sont douces et 
bonnes, de même que nous aimons Salabaccha pour 
sa forme pure et ses lignes impeccables, sans nous in- 
quiéter si une déesse habite en elle, (ii se lève.) C'est pour- 
quoi je fais des hbations à la seule Beauté dont la re- 
cherche constante élève l'âme et dont la possession, 
môme rapide, nous fait semblables aux dieux, et je ré- 
pands ce ^^n parfumé en l'honneur du rythme et de 



ACTE TROISIÈME 103 

l'harmonie dont les lois éternelles président au chœur 
des astres, comme à la majesté des vers et à la forme 
des formes qui est la femme ! 

Lycon bâillo bruyamment. 

SALABACCHA. 

Est-ce que tu ne t'amuses pas, cher Lycon, avec 
nous? 

LYCON. 

C'est ce damné philosophe ^ni m'a assommé avec ses 
discours. 

SALABACCHA. 

Que veux-tu? A présent c'est une mode, une manie, 
une rage. Il ne se passe pas de festin sans qu'on y dis- 
cute philosophie à perte de vue. 

LYCON. 

Par Apollon, disons des fables et chantons des chan- 
sons. Qui sait quelque bon mot, qu'il le sorte ! Voulez- 
vous que je vous dise un conte dans le genre d'Ésope ou 
de Sybaris?... Tenez, je vais vous chanter l'écharpe 
d'Iris. 

CLYSTHÈNE. 

Non, mon vieux, reste donc tranquille : si tu n'as que 
ça en fait de nouveauté. 

LYCON. 

Ça m'est égal, moi, je ne tiens pas à chanter... je 
n'y mets pas d'amour-propre; mais, par Dionysos, 
qu'on fasse quelque chose. Voulez-vous que je vous 
propose une énigme. 

GLYCÈRE. 

Il a raison... plus de philosophie. Allons, Salabaccha, 
ordonne à Myrtale de nous dire quelque poétique 
légende. 

CLYSTHÈNE. 

Peut-être n'a-t-elle pas apporté sa musique ? 



101 LYSITÏRATA 

SALABACCHA. 

Myrtale est la complaisance même; elle ne se fera 
pas prier. 

Une esclave apporte une lyre. 

MYRTALE, tirant quelques accords. 

Je VOUS dirai donc pourquoi la blonde Cypris est 
sortie des eaux violettes de la mer. 

Elle chante en s'accompagnant sur la lyre. 

Ainsi que les flots que l' écume argenté, 
Qu'ils soient noirs ou bleus, gris ou çiolets^ 
Ou bien çerts avec de pervers reflets, 
Les yeux sont pareils à la mer changeante. 

Et pareils à la vague paresseuse 
Qui suit son chemin rythmé sous le çent^ 
Les seins se baissant et se soulevant 
Ont le rythme lent de la mer berceuse. 

Tour à tour câline et grave et captante, 
Et sachant trouver de subtils accents 
Pour dire les mots d'amour caressants, 
La voix est semblable à la mer chantante. 

Et de même que l'onde ensoleillée 
Répand dans les airs sa fine saveur, 
La chair que l'Amant baise avec ferveur^ 
Joyeuse, a le goût de la mer salée. 

Or voilà pourquoi Cypris, notre mère, 
Tordant l'or de ses cheveux éclatants, '"'• 

Sortit, un matin du jeune Printemps, 
flots argentés, de votre onde amère. 

SALABACCHA. 

; Nous te remercions, charmante Myrtale : tu as la 



ACTE TROISIÈME 105 

voix des sirènes comme tu en as la grâce et la blon- 
deur. 

STILBONIDE. 

Qu'attends-tu, Salabaccha, pour faire venir les dan- 
seuses et les joueuses de flûte ? 

SALABACCHA. 

Elles viennent : mes chers amis, je vous ai ménagé 
une surprise. 

Danseuses et joueuses de flûte. C'est d'abord avec les bras, puis avec 
les hanches une danse très lente et voluptueuse ; puis peu à peu les 
danseuses s'animent, tournoient en un mouvement qui s'accélère 
et finalement tombent à terre, cependant que les convives exci- 
tent les drnseuses eu frappant dins leurs mains. 

DRACÈS. 

Comment appelles-tu cette danse, divine Salabaccha? 

SALABACCHA. 

Elle n*a pas de nom : c'est une danse de mon pays 
que toutes les femmes connaissent. 

STILBONIDE. 

Ce n'est pas évidemment la danse que l'on est accou- 
tumé de voir à Athènes, à Corinthe et dans les autres 
villes, mais elle n'en est pas moins curieuse et éminem- 
ment suggestive. 

STRYMODORE. '^ 

Ce n'est pas de la danse, c'est de la décadence. • 

PHIDON. 

Platon la trouverait immorale et dissolvante et la 
bannirait de sa République-. 

CLYSTHÈNE. 

Platon est avant tout un empêcheur de danser du 
ventre... il n'admet que la pyrrhique et la caryatique. 

SALABACCHA. 

Et maintenant, mes chers amis, si vous êtes las 



106 LYSISTRATA 

d'être couchés, car tout fatigue, même le repos, je 
vous permets de vous lever pour vous dégourdir les 
jambes. Donc allez où bon vous semble, circulez 
comme il vous plaira; vous le savez, toute la maison est 
à vous. Ceux qui veulent jouer trouveront des osselets, 
des dés, des échecs et des cottabes... que ceux qui ne 
jouent pas fassent la cour à mes amies... enfin vous 
êtes entièrement libres. 

Tous se lèvent, se groupent, se dispersent. 
DRACÊS. 

Je te propose douze coups aux dés, Strymodore; 
l'enjeu est de douze mines. 

STRYMOMORE. 

J'accepte, par Hermès, tu n'as pas encore mon ar- 
gent. 

DRACES. 

Tu ne joues pas, Phidon ? 

PHIDON. 

En ma qualité de philosophe, je n'ai jamais touché 
un osselet; mais j'aime à regarder jouer et môme je 
parie volontiers. 

Us disparaissent. 

SALARACCIIA, à Lycon. 

Tu ne joues pas, mon beau capitaine... Viens faire 
une partie de dés. 

LYCON. 

Jene joue jamais. 

SALARACCHA. 

Avec moi... tu ne peux pas me refuser. 

LYCON. 

Oui, mais si l'on ne joue pas trop d'argent... parce 
que si je gagne, ça m'ennuierait de te voir perdre et si 
je perds, ça m'ennuierait bien plus de ne pas gagner. 
Voyons, ça se comprend. 

Il rit lourdement. 



ACTE TROISIÈME 107 

SALABACCHA. 

Nous jouerons ce que tu voudras. 

Cependant, des couples se sont formés : Theorus et Myrtale, Acestor 
et Cynnah, Dercyle et Glycère, Cynésias et Philinna, 

LYCON. 

Tes amies auront fort à faire cette nuit ; le vin et les 
danseuses ont singulièrement excité mes soldats. 

Ils sortent. Passent Philinna et Cynésias. 



SCÈNE III 
PHILIiNNA, CYNÉSIAS. 

CYNÉSIAS. 

Mais certainement je t^adore. 

PHILINNA. " . 

Tu me désires. 

CYNÉSIAS. 

C'est la même chose! 

PHILINNA. 

Comme tu es prompt à t'enflammer, petit Cynésias.., 
tu^me connais à peine et tu me dis r\ue tu m'adores. 

CYNÉSIAS 

Je peux te le prouver. 

PHILINNA. 

2Jq n'en doute pas. 

CYNÉSIAS. 

Tu es aussi enrageante que Myrrhine. 

[^PHILINNA. 

Tu vois, tu parles toujours de ta femme, tu y reviens 



108 LYSISTRATA 

sans cesse... ah! tu sais, je suis très jalouse. Va, c'est 
Myrrhine que tu aimes et non pas moi, et qui me dit, 
si je te cède, que ce n'est pas sa bouche que tu embras- 
seras sur la mienne ! 

CYNÉSIAS. 

Par Zeus paternel! une bouche est une bouche, et 
vous avez chacune la vôtre... tu plaisantes. 

PHILINNA. 

Dis-moi : donnerais-tu de l'argent à ta femme... 
pour avoir d'elle ce que tu attends de moi. 

CYNÉSIAS. 

Sous aucun prétexte... c'est comme si tu me deman- 
dais si je donne de l'argent chaque fois que je prends du 
vin à la grosse outre que j'ai dans ma cave : j'ai payé 
l'outre une fois pour toutes, j'imagine, et c'est ça le 
mariage. 

PHILINNA. 

En outre. Alors, si tu veux que je croie que tu fais 
vra ment une différence entre ta femme et moi, donne- 
moi cinq mines. 

CYNÉSIAS. 

Ça fait cinq cents drachmes, c'est beaucoup,... est-ce 
que tu ne pourrais pas te contenter de... ? 

PHILINNA. 

Oh! je t'en prie, ne me marchande pas comme une 

lamproie tu as des façons de traiter les femmes ! Tu 

crois sans doute parler à ton outre de Myrrhine. Sache 
bien que donner, ce n'est pas dans nos mœurs : rece- 
voir, à la bonne heure ; ainsi font les déesses ! Regarde la 
position des mains dans leurs statues; lorsque nous 
leur demandons des grâces, elles nous tendent leurs 
mains renversées, non pour donner, mais pour recevoir. 

CYNÉSIAS. 

C'est vrai, pourtant; je n'avais jamais remarqué. 



ACTE TROISIEME 109 



PHILINNA. 



Allons, cher Cynésias, ne sois pas confus et maus- 
sade; d'ailleurs, ce que je disais, c'était pour t'éprou- 
ver, car, avant tout, j e suis liée par mon serment et j e ne 
le trahirai pas... pour cinq mines du moins, et même si le 
Pactole sortait de son lit pour couler dans le mien. 

Ils ont passé. Viennent Theorus et Myrtale. 



SCENE IV 
MYRTALE, THEORUS. 

TIIEORUS. 

Sitôt que je suis entré ici, en te voyant, je me suis 
dit : Tiens, voilà une figure que je connais ! Tu ne te sou- 
viens pas de moi... Theorus, le fils du boulanger? 

MYRTALE. 

C'est-à-dire que c'est vague. 

THEORUS. 

Voyons, rappelle-toi. ..rue des Trépieds. ..nos maisons 
étaient voisines; je t'ai vue haute comme ça. Nous 
avons grandi ensemble : j'ai même dû un moment 
t'épouser. 

MYRTALE. 

M'épouser? Je devrais me rappeler pourtant : il n'y 
en a pas des flottes qui aient eu cette idée-là. C'est 
curieux. 

THEORUS. 

Ta mère Crobyle était bien la fruitière qui faisait le 
coin... Que de fois, étant enfant, je suis allé avec ma 
mère chercher des légumes chez la tienne. 

I. 10 



ilO LYSISTRÂTA 

MYRTALE. 

Ah! alors, tu te trompes, mon ami. D'abord ma mère 
Be s'appelait pas Grobyle et apprends qu'il n'y a jamais 
€u de fruitières dans ma famille. 

THEORUS. 

Je ne savais pas... d'ailleurs, ce n'est pas déshono- 
^-ant. Euripide est le fils d'une fruitière. 

MYRTALE. 

Ça le regarde, c'est son affaire... mais encore une 
fois, tu te trompes : tu confonds sans doute avec Gly- 
<ière, cette jolie blonde qui vient derrière nous... Chut! 
o'est mon amie. 

THEORUS. 

Je te demande pardon, si je t'ai froissée... tu sais, 
moi, je parle sans chercher mes mots, comme ça me 
Trient... mais le cœur y est. 

MYRTALE. 

Non, tu ne m'aimes pas tant que ça, puisque tu t'es 
Hjrompé de mère î 

Us ont passé. Viennent Dercyle et Glycère. 



SCÈNE V 
GLYCÈRE, DERGYLE. 

DERCYLE. 

iUors, ce serment, c'est sérieux ? 

GLYCÈRE. 

Tout ce qu'il y a de plus sérieux. 

DERCYLE. 

Pourquoi me dis-tu ça d'un air courroucé ? 



ACTE TROISIÈME 



GLYCERE. 



Je ne suis pas en colère, je suis triste, parce que tu as- 
été grossier... c'est vrai, tu m'as parlé comme à une 
fille... parce que tu m'as rencontrée ici, tu t'imagines 
sans doute... Va, je ne suis pas ici dans mon miKeu et 
je vaux mieux que toutes les femmes qui m'entoui*ent» 

DERCYLE. 

Par Castor, je n'en doute pas... Je n'ai pas eu l'inten- 
tion de t'ofîenser... je ne sais pas comment il faut te 
parler... moi aussi, je ne suis pas dans mon milieu. 

GLYCERE. 

C'est vrai, ce n'est pas tout à fait ta faute, et t« as 
l'air d'un excellent garçon. Plus tard, si nous nous 
revoyons, quand la paix sera faite, je te raconterai à 
la suite de quels malheurs de famille j'ai connu ce 
monde pour lequel je n'étais certes pas née. Fille d'un 
ancien officier supérieur 

Ils ont passé. Viennent Acestor et Cynnah. 



SCÈNE VI 
CYNNAH, ACESTOR. 

ACESTOR. 

Par exemple, si je m'attendais à ça en venant icL 

CYNNAH. 

A quoi t'attendais-tu donc ? 

ACESTOR. 

Par Neptune équestre, on ne se moque pas des gens 
à ce point-là. 

CYNNAH. 

Où prends-tu qu'on se moque de toi? En tout cas. 



112 LYSISTRATA 

je t'ai prévenu que l'amour n'avait pour moi au- 
cun attrait... je trouve ça assommant. Ce n'est pas 
ma faute : il y a deux sortes de tempéraments, Pasi- 
phaë et moi. Tu comprends que dans ces conditions- 
là, je serais bien bête de trahir mon serment, puisque 
ça ne doit me faire aucun plaisir. 

ACESTOR. 

Toujours ce serment! Vous vous êtes donc toutes 
donné le mot? 

CyNNAH. 

Absolument. 

ACESTOR. 

Comment, nous ne pourrons pas venir à bout de ces 
•femelles, de ces pestes ! 

CYNNAH. 

Acestor, t'as tort... ne te mets pas en colère : tu as 
contre toi toutes les femmes d'Athènes, tu ne peux pas 
lutter; il faut en prendre ton parti et te contenter, 
comme dit Phidon, de l'éclat de nos yeux, de l'har- 
monie de notre costume et de la musique de notre 
voix... enfin de tout... excepté ça... 

Ils ont p:issé. 



SCÈNE VII 
LYCON, SALABACCHA. 

SALABACCHA, amenant Lycon dans un coin isolé devant la baio. 

Tiens, venons ici, nous serons très bien : il n'y a plus 
personne. Les hommes sont en train de jouer et mes 
amies sont fort occupées avec tes com.pagnons. 

LYCON. 

Tu crois qu'on ne viendra pas nous déranger? 



ACTE TUOISIÈME 113 

SALABACCHA. 

Étends-toi là, et ne t'inquiète de rien. 

LYCON. 

Tu vas venir près de moi? 

SABALACCHA. 

Tout à l'heure... je vais d'abord te chercher un cous- 
sin pour mettre sous ta tête. 

LYCON. 

Je n'en ai pas besoin... 

SALABACCHA. 

Si... si... tu seras mieux. 

Elle va chercher un coussin et le dispose sous la tète de Lycon. 
LYCON. 

Viens ; maintenant. 

SALABACCHA. 

Où ça? 

LYCON. 

Près de moi, par Cypris î couche-toi à mes côtés. 

SALABACCHA. 

Comme tu es pressé, petit Lycon. Veux-tu boire? 

LYCON. 

Je n'ai soif que de tes lèvres. 

SALABACCHA. 

Contente-toi d'abord de la coupe. Bois, c'est du vin 
de Chio, et c'est Salabaccha elle-même qui te le verse. 

LYCON. 

Les dieux eux-mêmes dans leur Olympe vermeil 
n'ont pas de plus bel échanson. Viens, ma divine 
Ilébé! 

Il lui prend la Uiilc et veut l'aitirer près de lui. 

10. 



114 LYSISTRATA 

SALABACCHA. 
Que fais-tu là? (EUe trempe ses lèvres dans la coupe.) TieUS, 

tu boiras où j'ai trempé mes lèvres. 

LYCON. 

Par Castor, ce vin en est tout parfumé. 

Elle s'assied près do lui. 

SALABACCHA. 

La belle nuit!... admire ce clair de lune et sens-tu le 
parfum des lauriers-roses que nous apporte la brise du 
soir. Ne trouves-tu pas qu'une telle nuit porte à la 
rêverie. 

LYCON. 

Je trouve surtout qu'elle porte à ra,mour. 

Il l'embrasse brutalement. 

SALABACCHA. 

Voyons, reste tranquille. 

LYCON. 

^lais tu crois donc que je ne ressens rien près de toi. 
Écoute, Salabaccha, dès que je t'ai aperçue, je me suis 
senti brûlé d'une flamme soudaine et dévorante. Les 
poètes parlent de sentiments semblables. Jusqu'à 
présent, j'ai cru qu'ils exagéraient, mais je me rends 
bien compte que ça peut arriver. J'éprouve quelque 
chose qui est étrange... qui n'est pas naturel, et tu me 
demanderais de te sacrifier ma fortune, mes enfants, ma 
femme même, par Zeus paternel! je crois que je n'hési- 
terais pas un seul instant. 

SALABACCHA. 

A la bonne heure, c'est parler en homme. 

LYCON. 

Mais, insensé que je suis ! Consentirais-tu à me suivre 



ACTE TROISIÈME 1*5 

dans ma pauvre maison, à partager ma vie laborieuse 
et sans luxe? Et puis, je ne suis qu'un rude soldat ei 
tu regretterais bien vite les beaux jeunes gens et les- 
philosophes. 

SALABACCHA. 

Ah ! cher Lycon, quelle erreur est dans toi, et si tu 
savais comme ce luxe me pèse, comme ces jeunes effé- 
minés aux doigts chargés de bagues me sont odieux et 
comme les philosophes m'ennuient. Tandis que toi^ 
tu es naïf et fort... tu as des épaules larges, et tu me 
troubles étrangement. 

LYCON. 

C'est vrai? 

SALABACCHA. 

Tu ne le vois donc pas, tu ne le sens donc pas... 

Elle se presse contre lui. ^ 

LYCON. 

Hé bien, hé bien, alors... viens ! 

SALABACCHA. 

• 

Hélas! je suis liée par mon serment. Ah! sans ça, 
nous aurions pu être si heureux ensemble. Et puis, je 
t'aurais appris des voluptés dont tu n'as jamais eu 
l'idée auprès de ta triste femme : tu sais, dans moa 
pays, les femmes sont ardentes et savantes... enfin, ça 
ne se peut pas. 

LYCON. 

Si, si, il le faut. 

Il la prend dans ses bras. 

SALABACCHA. 

Comme tu es fort !... est-ce que tu me battrais? 

LYCON. 

Oui, si tu le méritais. 



116 LYSISTRATÂ 

SALABACCHA. 

Tu veux donc que je t'adore. Ah! maudit serment! 
Voyons, Lycon, laisse-moi. 

Elle se dégage. 

LYCON. 

Ah! ma belle amie, quelle fermeté et quelle douceur! 
Tes seins sont durs comme de jeunes coings. 

SALABACCHA. 

Tu me chatouilles... tu me tâtes comme on fait pour 
les victimes. 

LYCON. 

C'est moi la victime. Tu as des parfums qui me 
grisent... Ma femme n'en a pas de pareils. 

SALABACCHA. 

C'est que ta femme emploie des parfums de Rhodes, 
tandis que je n'emploie que des parfums de Syrie... 
Ils sont plus fins, mais ils coûtent plus cher. 

LYCON. 

Gomme ces étoffes sont douces! 

SALABACCHA. 

Je ne porte que des tuniques de soie... c'est plus 
doux à la peau. 

LYCON. 

Ma femme n'a pas des dessous si élégants : elle 
porte de simples tuniques de lin. Heureux l'amant 
d'une créature telle que toi. 

SALABACCHA. 

Des tuniques de soie ne font pas le bonheur, cher 
Lycon; mieux vaut un cœur qui vous aime. 

LYCON. 

Salabaccha, ainsi que les nuées qui s'élèvent des 
abîmes mugissants de l'Océan et qui voilent l'éclat 



ACTE TKOISIÈME 117 

du soleil, ainsi ta souple et fine tunique me voile 
l'éclat de ton corps divin et la splendeur de ta chair 
ardente, mais de même que le soleil nous réchauffe 
à travers les nuées, ton corps me brûle à travers l'étoffe 
légère. 

SALABACCHA. 

A bas les mains... Regarde, mais ne touche pas. 

LYCON. 

Crois-tu donc que je sois comme Phidon qui ne 
demande qu'à jouir de ses yeux... 

SALABACCHA. 

Et mon serment, tu veux donc que je me parjure? 

LYCON. 

Je prends tout sur moi; ne t'en inquiète pas. 

SALABACCHA. 

Étends-toi sur ce lit et dors. 

LYCON. 

divine reine de Cypre, de Paphos et de Cythère, 
vois mes souffrances, et toi, ma belle maîtresse aux 
cheveux de ténèbres, tu n'auras donc pas pitié de 
moi. 

SALABACCHA. 

Je suis Uée par un serment inviolable. 

LYCON. 

Prends garde; par les Déesses, je le jure, toi ou ton 
serment, l'un de vous deux sera violé tout à l'heure. 

SALABACCHA. 

Le rêve de ma vie! Quoi, tu me violerais? 

LYCON. 

Oui, par Cypris, si tu continues à m'enflammer 
de la sorte. 



118 LYSISTKATA 

SALABACCHA. 

Ah! par Artémis, ne me tente pas. 

Et rattachant le bandeau de son podéion, ello laisse voir sa jambe. 
LYCON. 

C'est donc toi qui l'auras voulu. 

Il se jette sur elle. 

SALABACCHA, criant. 

Au secours... accourez tous, mes amis... Ahî ah! 



SCÈNE VIII 

Aux cris de Salabaccha, tous les convives, courtisanes, philosophes, guerriers» 
accourent. Clysthène et Phidon séparent Ljcon et Salabaccha. 

CLYSTHÈNE. 

Quels sont ces cris? Qui égorge-t-on? 

SALABACCHA. 

C'est cette brute qui s'est jetée tout à coup sur 
moi, comme un taureau furieux. Admirez le hutor! 

LYCON. 

Par Hermès, mes amis, cette femme n'a que ce 
qu'elle mérite : voilà trois heures qu'elle me dit qu'elle 
m'adore, et qu'elle me parle de ses tuniques de soie, 
qu'elle me fait tâter sa gorge et me montre sa jambe. 

CYNÉSIAS. 

Maudites femmes ! Ton histoire, Lycon, est la nôtre, 
et il est clair que ces coquines se moquent de nous. 

LYCON. 

Salabaccha, infâme créature, femme sans loyauté. 

SALABACCHA. 

J'ai été loyale, j'en atteste les déesses. Je t'ai dit 



ACTE TROISIÈME 119 

que tant qu'un bon traité avec les Lacédémoniens 
ne mettrait pas fm à cette stupide guerre... 

LES COURTISANES. 

Oui, oui, elle a raison. Faites la paix, faites la paix ! 

LYCON. 

Mais qu'entends-je, mes amis? Ces femmes préten- 
dent se mêler de nos affaires et décider de la paix ou 
de la guerre. 

ACESTOR. 

Quelle audace! 

LYCON. 

Voilà qui est bouffon. Que je meure misérable plutôt 
que d'obéir à qui porte un voile. 

SALABACCHA. 

S'il n'y a que ça qui t'arrête, tiens, prends mon 
voile, dispose-le autour de ta tête et tais-toi. 

CYNNAH. 

Prends aussi ma ceinture. 

GLYCÈRE. 

Et mes chaussures persiques. 

Elle lui lance son cothurne à la tête. 
LYCON. 

C'en est trop, mes amis... par Gérés, tant qu'il me 
restera un souffle de vie, je n'entends pas leur prêter 
à rire. 

CYNÉSIAS. 

Qu'on leur fasse sauter les dents hors des gencives, 
elles ne parleront plus tant. 

PHILINNA. 

Ne fanfaronne pas de la sorte, petit Cynésias, ou, 
par Pallas, quand tu rentreras chez toi. ta vieille 
mère elle-même ne saurait te reconnaître. 



120 LYSISTRATA 

LYCON. 

Quel outrage! Châtions-les si nous sommes vrai- 
ment des hommes. Enlevons nos tuniques!... 

PHILINNA. 

Allons, mes amies, enlevons nos tuniques! 

GYNNAH. 

Si tu approches, je te jure que tu ne mangeras plus 
d'ail, ni de fèves noires. 

SALABACCHA. 

Par Castor, mes chères amies, remettez vos tuniques. 

PHIDON. 

C'est dommage. 

SALABACCHA. 

Ne voyez- vous pas qu'ils sont ivres. (Montrant Ljcon.) 
Regardez, cette figure empourprée, cette couronne 
grotesque. Allez vous coucher, ivrognes, allez cuver 
votre vin. Esclaves, qu'on apporte des torches et 
qu'on les reconduise chez eux, en les soutenant sous 
les bras, sans quoi ils vont choir en route comme des 
Silènes. 

CLYSTHÈNE. 

Ah! Circé... tu les as changés en pourceaux. 

On apporte les torches; les soldats s'en emparent. 
LYCON. 

Allons, Acestor, Theorus, Dercyle, Cynésias, brû- 
lons de nos propres mains ces coquines. 

CYNÉSIAS. 

Oui, il faut châtier leur impudence. 

SALABACCHA. 

Écoutez-les : ils veulent nous brûler vives. Esclaves,, 
apportez des cruches remplies d'eau, et vous, Philinna, 



ACTE TROISIÈME 121 

Cynnah, Glycère, Myrtale, que chacune de vous se 
saisisse d'une cruche et, s'ils approchent, inondons-les. 

Les esclaves apportent les cruches. 

ACESTOR. 

As-tu fini tes croassements, vieille corneille. 

LYCON. 

Mettons le feu à leurs robes légères et qu'elles 
flambent comme de jeunes arbres frappés par la 
foudre. 

MYRTALE. 

Approche donc, vieux bouc, je te prépare un bain 
pour t9 décrasser. 

ACESTOR. 

Un bain pour toi, chienne immonde! 

DERCYLE. 

Brûlons-leur les cheveux. 

SALABACCHA. 

Mouillons-leur la tête ! 

L(.8 femmes jettent le contenu de leurs cruches sur les soldats. 
LES SOLDATS, prenant la fuite. 

Ah! ah! finissez... 

CLYSTHÈNE. 

L'eau est-elle bonne? 

THEORUS. 

Bonne, grands dieux! Assez, assez. 

SALABACCHA. 

Épargnons-les et qu'ils aillent dire aux autres Athé- 
niens comment les courtisanes tiennent leur serment.. 

Rideau. 



1! 



ACTE QUATRIÈME 

Même décor qu'au deuxième acte. 



SCÈNE PREMIÈRE ^ 

AGATHOS, LYSISTRATA. 



La nuit encore, mais le jour va paraître, les étoiles pâlissent. Dans le grand 
silence, on entend un bruit effroyable. Agathos et Lysistrata sortent du 
temple précipitamment. 



LYSISTRATA, tout émue. 

Comment ça s'est-il fait? 

AGATHOS. 

Je ne sais pas. 

LYSISTRATA. 

C'est effroyable! Ah! tu vois, le châtiment ne s'est 
pas fait longtemps attendre. 

AGATHOS. 

Quel châtiment? 

LYSISTRATA. 

Mais cette statue qui, en tombant, a failli nous 
écraser! N'est-ce pas un signe manifeste du courroux 
de la déesse dont nous avons profané le temple? 



ACTE QUATRIÈiME 125 

AGATHOS, très calme. 

Tu as une fâcheuse tendance, Lysistrata, à attribuer 
aux effets les plus simples des causes surnaturelles. 

LYSISTRATA. 

Tu trouves simple, toi, qu'Artémis se soit brisée 
en mille miettes sur le sol? 

AGATHOS. 

En mille miettes, tu exagères; elle a le bras et le 
nez cassés, voilà tout. La statue n'était pas solide, 
nous étions appuyés contre le socle et un mouvement 
trop brusque l'a fait choir. Artémis n'est pas haibituée 
à des offrandes de ce genre. 

LYSISTRATA. 

Elle a bien failli nous écraser. Ah! j'ai eu tort de 
trahir mon serment. 

AGATHOS. 

Tu es étrange; mais si c'était, comme tu le dis, un 
signe de la colère d'Artémis, la statue en tombant nous 
eût broyés, tandis que c'est elle qui a le bras et le nez 
cassés : singulière façon, tu m'avoueras, pour une 
immortelle de prouver son mécontentement. 

LYSISTRATA. 

Oh! toi, tu as toujours une façon d'arranger les 
choses. D'abord, tu ne crois à rien, c'est bien simple. 

AGATHOS. 

Moi, par Zeus, je crois à tout ce qu'on veut. Mais 
il y a deux façons d'interpréter l'événement et je 
choisis, sans hésiter, la plus avantageuse. Or, tu pré- 
tends qu'Artémis s'est vengée de ce que nous avons 
profané son temple; mais considère que ce temple 
était, il n'y a pas bien longtemps encore, consacré 
à Cypris; il est donc aussi logique de prétendre que 
Cypris reprend possession de sa demeure, et alors 



124 LYSISTRATA 

l'accident, loin d'être néfaste, nous devient le plus 
favorable du monde. 

LYSISTRATA. 

Gomment raccommoder la statue et la remettre sur 
son socle? 

AGATHOS. 

Ne raccommodons rien, par les augustes Déesses, 
ne raccommodons jamais! Mais achevons au contraire 
de briser Artémis et remplaçons-la froidement par 
la statue de Cypris qu'on a descendue dans les caves 
du temple... L'histoire est pleine de substitutions sem- 
blables.. 

LYSISTRATA. 

C'est égal, dans un temple!... 

AGATHOS, simplement. 

Dans un temple, le phénomène prend le nom de 
miracle. 

LYSISTRATA. 

Et tu crois que les Athéniens?... 

AGATHOS, d'un ton dégagé. 

S'ils marcheront? Gomme des prêtres! Qui ne 
connaît l'amour de ce peuple spirituel pour le merveil- 
leux? Sois bien persuadée que ses plus solides croyances 
ont pour point de départ des petits faits aussi simples 
et aussi naturels; seulement, il ne faut pas le dire, 
parce qu'alors la rehgion s'effondrerait, et il en faut 
pour le peuple. 

LYSISTRATA. 

Tu n'es qu'un impie et tu seras condamné à boire 
la ciguë. 

AGATHOS. 

Je ne suis pas un impie, mais un précurseur, et je 
ne boirai pas la ciguë, parce que j'aurai grand soin 
de garder mes opinions pour moi. 



ACTE QUATRIÈiME 125 

LYSISTRATA. 

Mais comment remonter la statue de Gypris qui 
est dans les caves du temple ? 

AGATHOS. 

N'est-ce pas la plus légère des déesses ? 

LYSISTRATA. 

Oui, mais en marbre elle est très lourde. Il est vrai 
que tu es fort, Agathos ! 

AGATHOS. 

Je Tétais... 

LYSISTRATA. 

Voyons, tais-toi donc, imbécile ! 

AGATHOS. 

Je vais toujours essayer. 

LYSISTRATA. 

Hâte-toi, car bientôt le jour va se lever... Déjà le 
coq chante; au ciel les étoiles pâlissent... Hâte-toi et 
remonte la déesse pendant que je vais faire le guet. 

Agathos disparaît dans l'intérieur da temple. 



SCÈNE II 

LYSISTRATA, puis CALLYCE et NICOSTRVTE, 
puis AGATHOS. 

LYSISTRATA. 

J'entends des pas, un bruit de voix... Alerte! (sur- 
viennent Callyce et Nicostrate.) Ah! c'cst VOUS, mCS cherS CU- 

fants, vous m'avez fait peur. 

CALLYCE. ' 

Je ne suis pas en retard, ma tante... au premier 
chant du coq. 

11. 



126 LYSISTRATA 

AGATHOS, survenant. 

Qu'y a-t-il? 

LYSISTRATA. 

Ce n'est rien. C'est ma nièce Callyce qui vient se 
constituer prisonnière. 

AGATHOS. 

Et cet homme? 

LISYSTRATA. 

C'est Nicostrate, son époux. 

AGATHOS. 

Il arrive fort à propos. Je ne peux venir à bout de 
remonter tout seul la déesse. Descends avec moi, 
Nicostrate, tu vas m'aider : tu es fort? 

NICOSTRATE, regardant Callyce. 

Je l'étais, 

CALLYCE, minaudant. 

Ah! voyons, Nicostrate. 

LYSISTRATA. 

Allons, allons, mes amis, par Pallas, l'heure des 
enfantillages est passée. Toi, Nicostrate, va avec 
Agathos, et obéis sans comprendre. (Agatbos et Nicostrate 
disparaissent.) Eh bien! ma chère Callyce, es-tu contente? 

CALLYCE. 

Ah! chère Lysistrata, quelle nuit de joie et de 
délices! Comment te prouver ma reconnaissance? 

LYSISTRATA. 

En me jurant de ne pas dire un mot de ce que tu 
vois en ce moment. 

CALLYCE. 

Je le jure... d'autant plus que je ne vois rien. 



ACTE QUATRIÈME 127 

LYSISTRATA. 

Si tu veux que la nuit prochaine et les suivantes 
ressemblent à celle que tu viens de passer, il faut me 
seconder. 

CALLYCE. 

Je ne demande pas mieux. Parle, j'obéirai. 

LYSISTRATA. 

Ma chère Gallyce, le moment est solennel; nous 
sommes en train de faire un miracle avec Agathos, 
pour assurer la paix... Dès que Nicostrate sera remonté, 
tu remmèneras chez toi et tu ne bougeras pas. 

CALLYCE. 

Mais on s'apercevra que je ne suis plus dans le 
temple... Que répondre si on me demande qui m'a 
ouvert la porte? 

LYSISTRATA. 

Tu diras que tu as entendu un bruit épouvantable,^ 
et que la porte s'est ouverte toute seule... par miracle. 

CALLYCE. 

Encore ! 

LYSISTRATA, résignée. 

Pourquoi pas? Pendant que nous y sommes, un de 
plus, un de moins, ça n'a pas d'importance. Mais 
voilà nos hommes qui reviennent. Eh bien? 

AGATHOS. 

Avec l'aide de Nicostrate, j'ai mis Cypris à la place 
d'Artémis. La déesse de l'amour a remplacé la déessa 
de la chasteté. 

LYSISTRATA. 

Tout est pour le mieux; mais rentrons dans nos 
maisons et tenons-nous tranquilles. On vient. Je me 
charge d'interpréter l'événement pour le plus grand 
bonheur d'Athènes et pour le salut de la Répubhque! 

Chacun rentre chez soi. 



128 LYSISTRATA 



SCÈNE III 

PilIDON, CLYSTHÈNE, STRYMODORE, SAGAS, 
STILBONIDE, LYCON, TIIEORUS, DERGYLE, 
CYNÉSÏAS, ACESTOR; puis SALABACCHA, PHI- 
LINiNA, GLYCÈRE, CYiNNAH, MYRTALE. 

PHIDON. 

Mes amis, vous pouvez éteindre ces résines... les 
premières lueurs du matin font déjà pâlir les feux de 
nos torches. 

CLYSTHÈNE. 

Je ne suis vraiment pas fâché de voir lever l'aurore 
une fois en ma courtisane de vie; c'est un beau spec- 
tacle! Regardez donc ce temple : les premiers rayons 
du soleil en le caressant semblent l'avoir fleuri de 
roses. 

SALABACCHA, survenant. 

Mes chers amis, pendant que vous passiez chez moi 
toute la nuit à courtiser mes compagnes, avez-vous 
réfléchi que les galants pouvaient fort bien en profiter 
pour s'introduire chez vos femmes? 

CYNÉSIAS. 

Mais, par Hermès, ce serait bien possible. Pour- 
tant, étant donné les dispositions dans lesquelles 
nous les avons laissées. 

SALABACCHA. 

Sans doute ; mais il arrive souvent que la porte qui 
se ferme devant le mari s'ouvre devant l'amant. 

CYNÉSIAS. 

Elle a raison... Courons nous en assurer. 

Ils s'en vont en courant vers leurs maisons respectives... à l'exception 
de Lycon. 



ACTE QUATRIÈME !29 

PHILINNA, riant. 

Ah! ah! ils détalent comme des lièvres. 

GLYCÈRE. 

Seul Lycon n'a pas bougé. 

SALABACCHA. 

C'est le mari de Lysistrata! 

LYCON. 

Oh! je suis bien tranquille... Les dieux me pré- 
servent jamais d'être jaloux et de donner la comédie 
aux voisins. Je trouve qu'il n'est rien au monde de 
plus ridicule et de plus odieux. Toutes les femmes 
ne sont pas des coquines et, par Pallas, il y en a qui 
imposent la confiance... Je ne serais pas fâché, pour- 
tant, de constater moi-même que Lysistrata est bien 
de ces femmes-là et je vais de ce pas... 

Il va à la porte de sa maison et la secoue. 

UNE VOIX DANS LA MAISON. 

Qui est là? qui est là? 

LYCON. 

Ouvre, Syra, c'est moi, ton bon maître. 

La porte s'ouvre, il entre dans la maison. Cependant les maris revien- 
nent avec leurs femmes. 

CYNÉSIAS. 

J'ai trouvé ma belle Myrrhine dormant bien tran- 
quille dans son lit et je tiens à lui rendre un public 
hommage. 

ACESTOR. 

Ma femme était déjà levée et occupée à laver le 
linge de la maison. Brave créature! elle ne pouvait 
fermer les yeux et, pour calmer la fièvre de ses sens, 
elle faisait la lessive. 



130 LYSiSTRATA 

THEORUS. 

Nous avons trouvé Hirondelle dormant avec 
Rosée... pas Dercyle? 

DEBCYLE. 

Oui, Theorus, telles deux Nymphes. Ah ! nous n'avons 
pas à craindre les galants. Quelle garantie pour 
l'avenir ! 

THEORUS. 

Quelle certitude! 

DERCYLE. 

Cultivons-la cette précieuse amitié. 

THEORUS. 

Cultivons-la jalousement! 

Surviennent Lamplto et Taraxion. 

SALABACCHA. 

Et Lampito, qu'a-t-elle fait toute la nuit? 

TARAXION. 

Elle a veillé sur mon sommeil, et ne m'a pas quitté 
un instant, pas un seul instant. 

CYNÉSIAS. 

Repoussés par nos femmes et par les courtisanes, 
est-il une infortune plus grande que la nôtre? 

MYRRHINE. 

Crois- tu donc que notre sort soit préférable?... 
Nous souffrons autant que vous de cet état de choses. 

ACESTOR. 

Cette situation ne peut durer davantage. 

LAMPITO. 

Il est dur d'être privée des plaisirs de l'amour : 
quand il n'y a plus d'hommes, on se fait encore une 
raison, à la guerre comme à la guerre ; mais quand les 
hommes sont là, ne pas s'en servir! C'est une chose 
effroyable et contre la nature même. 



ACTE QUATRIEME 131 

MYRRHINE. 

Il faut que la guerre cesse. 

CYNÉSIAS. 

Allons trouver le sénat et les prytanes. 

SALABACCHA. 

Mais voici Lysistrata. (Lysistrata sort de sa maison, accom- 
pagnée de Lycon.) Salut! la plus vertucusc des femmes... 
c'est maintenant qu'il faut faire appel à toute ton 
habileté, et les Athéniens ont grand besoin de tes con- 
seils. 

LYSISTRATA. 

Je leur parlerai comme il convient. 

DES VOIX. 

Écoutez... Écoutez. 

LYSISTRATA. 

Athéniens, pendant tout le temps qu'a duré la 
dernière guerre, nous avons supporté en silence tout 
ce que vous faisiez... Il le fallait bien, car vous ne nous 
permettiez pas de donner notre avis. Mais si nous 
ne disions rien, nous n'en pensions pas moins et nous 
n'étions guère satisfaites. Souvent, dans nos maisons 
nous vous entendions raisonner, déraisonner plutôt, 
sur quelque affaire grave; alors le sourire sur les 
lèvres, mais avec quelle tristesse dans le cœur! nous 
vous demandions : « Eh bien, aujourd'hui, dans l'assem- 
blée, a-t-on enfin voté la paix? » — Mais, en nous 
regardant de travers, on nous répondait : « Carde 
ta laine ou tes joues te cuiront longtemps; la guerre 
est l'affaire des hommes. » 

TARAXION. 

Bien dit, par les Divins Frères. 

LAMPITO. 

O Taraxion... Je t'en prie. 



132 LYSISTHATA 

LYSISTRATA. 

Oui, la guerre est l'affaire des hommes; mais, plus 
tard, nous vous avons entendu demander à haute 
voix : « N'y a-t-il plus un homme à Athènes? — Il 
n'y en a plus », répondait-on. Et, en effet, vous étiez 
gouvernés par les sycophantes, les délateurs et les 
démagogues... C'était la lie qui se donne des airs de 
parvenu, c'était le rebut qui était à la place de l'élite 
et qui imposait ses lois à la cité. C'est alors que nous 
nous sommes décidées, nous, les femmes, à faire toutes 
cause commune pour sauver la Grèce et gouverner le 
vaisseau de l'État, qui ne navigue pour le moment 
ni à la voile, ni à la rame. 

TOUTES. 

lo! lo! C'est vrai, c'est vrai! 

LYSISTRATA. 

Donc, écoutez nos sages conseils, gardez le silence 
à votre tour et nous pouvons tout remettre en place. 
O Athéniens! faites la paix avec Lacédémone, cessez 
cette guerre criminelle avec les Laconiens. A Olympie, 
aux Thermopyles, à Delphes, vous célébrez devant le 
môme autel des cérémonies fraternelles et cependant 
vous vous entr'égorgez, vous pillez les villes grecques 
quand les Barbares sont là aux portes, qui vous regar- 
dent et qui attendent l'heure favorable. C'est le sage 
Homère qui a dit : « Il n'a ni patrie, ni lois, ni foyer 
celui qui se plaît aux horreurs de la guerre intestine... )> 

TOUS. 

lo! lo! 

LYSISTRATA. 

Donc réconcihez-vous avec les Laconiens. Qui vous 
en empêche? 

LYCON. 

Nous le voulons bien, s'ils nous rendent notre 
rempart. 



ACTE QUATRIÈME 155. 

LYSISTRATA. 

Quel rempart? 

LYCON. 

Mais Pylos, que nous demandons depuis si long^ 
temps. 

CYNÉSIAS. 

Ils ne la rendront pas. 

LYSISTRATA. 

Qui dit cela? j 

CYNÉSIAS. 

C'est Gynésias, fils de Péon. 

LYSISTRATA. 

S'ils ne veulent pas la rendre, abandonnez-la-leur. 

LYCON. 

Abandonner Pylos! mais c'est impossible, Lysis-- 
trata. Songe que nous l'assiégeons depuis sept grands 
mois et qu'elle nous a déjà coûté beaucoup d'hommes 
et beaucoup d'argent. 

LYSISTRATA. 

Demandez-leur une autre place en échange. 

LYCON. 

Qu'ils nous donnent alors Ëchinos, le golfe Maliaque- 
et les deux jambes de Mégare. 

CYNÉSIAS. 

Ils n'abandonneront pas les deux jambes. 

LYSISTRATA. 

Qui dit cela? 

CYNÉSIAS. 

C'est Cynésias, fils de Péon. 

LYCON. 

Et il a raison. Tu vois bien qu'il faut que la guerre 
continue. 

J. 12 



134 LYSISTRATA 

LYSISTRATA. 

Ah! Athéniens, peuple entêté, je vous le dis, je vous 
le dis, vous lasserez les Dieux eux-mêmes par votre 
folie. 

LYCON. 

Que les Dieux nous ordonnent de cesser la guerre 
et nous leur obéirons. 

LYSISTRATA. 

Nous continuerons donc à vous résister. 

LAMPITO. 

Alors, on ne fait pas la paix. Ah! grands Dieux, 
c'est horrible. Le désir me dévore comme une Ionienne. 
Qu'on m/enferme dans le temple avec Gallyce, chère 
Lysistrata, sans cela je ne réponds de rien. Je n'ai plus 
la force de tenir mon serment. 

LYSISTRATA. 

Oh! tiens, tu me dégoûtes. 

SALABACCHA. 

Pauvre Lampito, c'est touchant! 

LYSISTRATA. 

Conduisez-la donc auprès de Callyce. 

PHILINNA. 

Enfermons-la avec la vierge épouse. 

MYRTALE. 

Et nous, escortons-la en répétant : Pauvre Lampito. 

Lampito et quelques femmes se dirigent vers le temple. 
LAMPITO. 

prodige! la porte est ouverte et le temple est 
désert! 

SALABACCHA. 

Le temple est désert? 



ACTE QUATRIÈME 13& 

PHILINNA. 

Et la porte est ouverte. 

LAMPITO. 

La statue d'Artémis est renversée et ses débris- 
jonchent le sol. 

SALABACCHA. 

Ils jonchent le sol! 

PHILINNA. 

Et la statue est renversée. 

CYNNAH. 

Pulvérisée, en mille miettes brisée! 

LAMPITO. 

prodige, une autre statue, la statue de Cypris se 
dresse toute blanche à la place de l'ancienne. 

PHIDON. 

Cruelle énigme! 

BITRRHINE. 

Mais où est Gallyce ? 

NICODICE. 

Elle doit être auprès de Nicostrate, son époux. 

SALABACCHA. 

Allei, la chercher, amenez-la ici et nous Finterro- 

AGATHOS, survenant. 

Qu'y a-t-il, mes amis? 

CLYSTHÈNE. 

Il y a un miracle. 

AGATHOS, sceptique. 

Il n'y a plus de miracles ! 



i36 LYSISTRATA 

PHIDON. 

Considère, Agathos, que nous sommes en Grèce et 
que rien n'est impossible aux dieux. 

SALABACCHA. 

Mais voici Gallyce... intcrrogeons-la. 

Les femnîes entourent Callyce et Nicostrate. 
PHILINNA. 

Pourquoi la porte est-elle ouverte? 

CYNNAH. 

Et le temple désert? 

MYRRHINE. 

Qui a renversé la statue d'Artémis? 

CALONICE. 

Dont les débris jonchent le sol. 

LAMPITO. 

Comment la statue de Cypris se trouve-t-elle là? 

PHILINNA, 

Et se dresse-t-elle, toute blanche, dans l'ombre du 
lieu sacré ? 

CALLYCE. 

Est-ce que je sais? Ce n'est pas moi qui l'y ai mise, 
cette statue, c'est certain. 

LAMPITO. 

Réponds, mais réponds donc. 

CALLYCE. 

Comment vous répondre? Vous parlez toutes à la 
fois. 

SALABACCHA. 

Elle a raison : vous la troublez, cette -enfant. Laissez-la 
reprendre son souffle et ses esprits et parler posément. 



ACTE QUATRIÈME 137 

CALLYCE. 

Ce qui m'est arrivé, Athéniens, est étrange et vous 
aurez sans doute quelque peine à me croire; néan- 
moins je ne dirai que la vérité. J'étais donc enfermée 
dans le temple d'Artémis, et je songeais que les guer- 
riers étaient revenus, les durs guerriers et, parmi eux, 
mon Nicostrate aux yeux clairs, l'époux ignoré et 
combien désiré. 

NICOSTRATE. 

Gallyce ! 

Il l'étreint. 

LAMPITO. 

Ne l'interromps pas... c'est scandaleux. Continue. 

CALLYCE. 

Tout à coup, j'entends un bruit épouvantable, 
semblable au fracas du tonnerre. Folle de peur, je me 
jette à genoux, je cache mon visage dans mes mains... 
Combien de temps suis-je restée ainsi, je l'ignore. 
Quand je revins à moi, le temple était inondé d'une 
lumière douce : la porte était ouverte et c'était le 
clair de lune qui entrait calmement. 

MYRRHINE. 

Avec qui? 

CALLYCE. 

Tout seul. 

LAMPITO. 

Cependant, qui avait ouvert la porte? 

CALLYCE. 

C'est l'Amour : je compris alors que Cypris exauçait 
mes vœux et que la bonne déesse ne voulait pas que 
je mourusse avant d'avoir connu ses mystères. Et 
naturellement, profitant de cette porte ouverte, je 
courus rejoindre Nicostrate qui m'attendait, le re- 
joindre nuptialement. Voilà tout ce que je sais. 

12. 



i38 LYSISTRATA 

LAMPITO. 

Alors, tandis que moi, comme une imbécile, je tenais 
mon serment et repoussais Tardeur d'un époux, toi 
tu te pâmais dans les bras de Nicostrate... Tu paieras 
cher cette trahison. 

SALABACCHA. 

Lampito, femme au tempérament excessif, Cal- 
lyce n'a pas prêté le serment! elle n'est donc pas 
parjure, et elle n'a fait qu'obéir à des volontés supé- 
rieures, puisque c'est Éros qui lui a ouvert la porte> 
et Artémis qui 'a tenu le flambeau d'hymen, tandis 
que Gypris reprenait possession de son temple. 

PHIDON. 

Le fait est qu'on ne peut pas être mieux avec 
l'Olympe ! 

AGATHOS, s'approchant de Lysislrala. 

Le peuple en demeure stupide... Une terreur reli- 
gieuse pèse sur lui. Lysistrata, tu vois comme ils 
marchent! Courage! et que ton éloquence frappe le 
dernier coup. 

LYSISTRATA. 

Athéniens, qui ne reconnaîtrait dans tous ces 
événements la juste main des Dieux. 

TOUS. 

Nous la reconnaissons ! nous la reconnaissons ! 

LYSISTRATA. 

Ah! Lorsque tout à l'heure encore je vous disais 
que les Dieux se lasseraient de vos folies, n'avais-je 
pas raison? Ils viennent de manifester leur volonté 
d'une façon éclatante; sachez le reconnaître, car trois 
fois insensés ceux qui veulent lutter avec les Dieux. 
Obéissez-leur donc et faites la paix. 

TOUS. 

lo! lo! 



ACTE QUATRIÈME 139 

LYCON. 

Oui, puissions-nous passer notre vie à caresser notre 
femme et à tisonner notre foyer. 

CYNÉSIAS. 

Que celui qui préférerait la guerre, ô Dyonisos, 
soit condamné à arracher sans cesse de ses coudes des 
dards acérés ! 

THEORUS. 

Si un fournisseur d'équipements militaires désire 
la guerre pour mieux écouler sa marchandise, qu'il 
tombe entre les mains- des pirates et jusqu^à sa mort 
ne mange que des pois frits. 

^YSISTRATA. 

mes amis, chantons la paix ! 

CYNÉSIAS. 

Non^ je n'ai pas l'amour de la gloire et des grades; 

Mais ce que j'aime, c'est avec des camarades 

De hoire au coin de l'âtre où la femme a jeté 

Du bois bien sec coupé dans le cœur de l'été, 

Et qui pétille et qui crépite et dont la flamme 

En même temps que les jambes vous chauffe l'âme, 

NICOSTRATE. 

Loin des guerres, amis, et des combats sanglants, 
Ce que j'aime, c'est de faire cuire des glands 
De hêtre ou des châtaignes brunes sous la cendre. 
Mais voici qu'il fait soif : ma femme va descendre 
A la cave; profitons-en.,, dépêchons-nous ! 
Je prends la Thrace aux yeux brillants sur mes genoux. 
Chut! on monte... Et sur la peau fraîche de la Thrace 
De mes rudes baisers, on voit encor la trace. 

LYCON. 

Non, rien n'est plus charmant, après les longs hivers. 
Et lorsque dans nos champs, la pluie aux cheveux verts 



140 LYSISTIUTA 

De ses pleurs bienfaisants féconde nos semences^ 
Que de causer avec des gens de connaissance^ 
D'échanger avec eux des propos bien portants. 
Dis-moi, Comarchydès, comment passer le temps? 
Lorsque la terre boit, ami, cela m'altère, 
Buvons, pendant que le ciel arrose la terre 
En l'honneur du Dieu qui protège nos moissons. 
Manès, fait cuire la grive et les deux pinsons. 
Et, dans la sauce, mets du thym contre la fièvre! 
Il y avait aussi quatre morceaux de lièvre; 
Ils doivent être à la cave avec le caillé, 
A moins que cette nuit le chat n'en ait volé... 
Mais s'ils y sont tous les quatre, comme j'espère, 
Esclave, sers- m' en trois, donne l'autre à mon père. 

LYSISTRATA. 

O Paix, Déesse qui nous donnes les raisins, 

Tu sens le vin nouveau, les ruches, les essaims, 

Les fruits lourds, les parfums légers, les douces flûtes. 

Les chansons, les festins, les poétiques luttes; 

Tu sens l'amour! Salut, Déesse aux seins, charmants. 

Tu es la source fraîche et le pain de froment. 

Laboureurs, retournez à vos champs, sans épée; 

Et cultivez la terre, et qu'elle soit trempée 

De fécondes sueurs et non de sang cruel. 

Chantez, chantez la Paix, et demandez au ciel 

De ne pas être un peuple avid^e de conquêtes : 

Soyez le peuple couronné de violettes. 

Nos jeunes filles tout à l'heure vont danser, 

Et que chacun de vous, joyeux, aille embrasser, 

En l'honneur de la bonne et fertile Déesse, 

Les oliviers qu'il a plantés dans sa jeunesse. 

Rideau. 



EUX! 



SAYNÈTE 



EUX ! 



Un salon japonais à l'Hôtel Cosmopolite. Étoffes claires richement 
brodées d'attributs fantastiques. Lanternes de soie où sont peints 
des animaux et des fleurs de rêve. Au premier plan, à droite, un 
canapé bas et un peu long. Derrière, un massif de chrysanthèmes 
multicolores et échevelés. Portes à droite, à gauche et au fond. 



HÉLÈNE, ACHILLE. 

Hélène est en toilette de mariée. Bouquet de fleurs d'orangei'. Elle entre 
par la porte de droite et parle à son mari, reste dans la coulisse. 

HÉLÈNE. 

Non, je vous en prie, laissez-moi seule. Je no veux 
personne... pas même vous... Ce n'est qu'une mi- 
graine... et il ne me faut qu'un quart d'heure de repos, 

mais de repos absolu. (Geste d'au revoir. Elle s'assied sur 

le canapé.) Enfin! Ici, du moius, l'on peut se ressaisir. 
Quelle journée énervante, et qu'un mariage est ime 
chose banale! A l'église d'abord, le supplice de la sa- 
cristie, le lunch ensuite; et, ce soir, à l'hôtel Cosmo- 
polite naturellement, après le dîner pour les parents, 
le bal pour les amis. Hélas! de tout ce bruit et de tout 
ce monde je ne me soucie guère, et combien je suis loin 
du roman rêvé ! La messe de minuit discrète dans la 
chapelle familiale; le discours intime et réchauffant 
du vieux prêtre qui vous a vue toute petite; puis s'en 
aller au bras de son seigneur, sans autres témoins de 
son bonheur que les arbres du vieux parc, tandis que 
le clair de lune vous accompagne comme une princesse 
de féerie. 



\U EUX! 

ACHILLE, surgissant derrière les chrysanlhèmes qui le cachaient. 

Et moi aussi, madame, j'avais rêvé des noces moins 
banales : esprit fortement nourri de l'antiquité, j'au- 
rais voulu parcourir Paris ensoleillé comme une cité 
de TAttique, sous un ciel implacablement bleu! Des 
éphèbes court vêtus et long chevelés nous auraient 
précédés en agitant des flambeaux symboliques (oh! 
rassurez-vous, je ne suis pas un voleur; moi aussi j'ai 
une jeune femme qui m'attend à côté), et, derrière 
nous, une longue théorie d'hommes et de femmes, en 
des vêtements couleur de lis, de rose et d'hyacinthe, 
auraient crié : Hymen ! Hyménée ! ! 

HÉLÈNE, interdite. 

Adieu, monsieur. 

Elle se lève et se dirige vers la porte de dicie, en luissanl son bou- 
quet sur le canajé. 

ACHILLE. 

Quoi, VOUS partez déjà? Restez donc un peu... vous 
avez bien le temps. (Quand iiéiène est sortie.) Hélas ! les femmes 
sont bien toutes les mêmes. Moi, j'ai écouté son rêve... 
tout du long... avec la chapelle familiale, le vieux prêtre 
et le clair de lune... je n'ai pas interrompu, moi!... j'ai 
été poli, moi !... j'ai attendu que ce soit fini, et lorsque je 
veux lui raconter le mien, qui est incomparablement 
plus antique : « Adieu, monsieur! » Oui, adieu. (Aper- 
cevant le bouquet oublié sur le divan.) TicnS ! cllc a Oublié... UIl 

pareil soir!... Quelle étourderie ! 

11 va mettre le bouquet dans un vase. 

HÉLÈNE, revenant. 

Pardon, monsieur, je crois que j'ai laissé ici... 

ACHILLE, prenant le bouquet. 

Le voici, madame. Ne sachant pas au juste quand 
vous viendriez le chercher, j'ai pris la liberté de 1h 
mettre dans l'eau. 



EUX! 145 

HÉLÈNE, confuse. 

Vraiment, je ne sais comment vous remercier. Adieu, 
monsieur. 

ACHILLE. '"•'" 

Croyez bien, madame, que votre départ précipité 
est un mauvais moyen de me remercier... Au surplus, 
je vous comprends : j'ai dû tout à Theure vous paraître 
fou? 

HÉLÈNE. 

Je ne dis pas cela. 

ACHILLE. 

Grossier, peut-être ? 

HÉLÈNE. 

Encore moins. 

ACHILLE. 

Charmant alors ? 

HÉLÈNE. 

Non plus... Extraordinaire, voilà tout. 

ACHILLE. 

Ah! je l'attendais... je l'attendais. Oui, extraordi- 
naire! Et tenez, après ce qui s'est passé, vous êtes en 
droit d'exiger mon histoire. 

HÉLÈNE. 

Mais, monsieur, je ne crois pas du tout... 

ACHILLE. 

Oh! n'y mettez pas de discrétion, c'est inutile : je 
vous la raconterai tout de même, parce que j'y tiens. 

(Hélène fait mine de s'en aller, il la retient.) Ah ! c'cst qUO, 

voyez- VOUS, aux paroles que vous avez prononcées alors 
que vous vous croyiez seule, j'ai compris que vous étiez 
une victime... (Eiie soupire.) Vous voyez bien, vous souf- 
frez... Racontez-moi vos peines : à dire son mal, on 
souffre moins. 

HÉLÈNE. 

Mais, monsieur, je n'ai rien à vous raconter... Vous 
' I. 13 



146 EUXl 

abusez étrangement d'un hasard... que... que je n'ai 
certainement pas cherché... Si j'ai pu dire tout à l'heure 
certaines choses très... personnelles, c'est que je ne me 
savais pas écoutée, et de là à vous prendre pour confi- 
dent!... 

ACHILLE. 

Mais, madame, je n'étais pas venu ici pour vous 
écouter. J'étais là, madame, avant vous, pour fuir ma 
noce qui est là, à deux pas, comme la vôtre, et qui m'as- 
sommait, comme la vôtre. Ce n'est pas la curiosité qui 
m'attire vers vous : c'est une sympathie très grande, très 
subite et un véritable intérêt. Les présentations sont 
inutiles entre nous : vous êtes la mariée d'à côté, je 
suis le marié d'à côté; vous souffrez, moi aussi, et nous 
nous rapprochons ce soir, comme deux blessés sur le 
champ de bataille. Ainsi, vous épousez un homme que 
vous détestez... 

HÉLÈNE. 

Oh! que je déteste, c'est peut-être beaucoup dire... 
nous ne sympathiserons pas, voilà tout. 

ACHILLE. 

C'est la même chose. 

HÉLÈNE. 

Mon mari, M. Desbarres... 

ACHILLE. 

Comment! vous épousez Desbarres i 

HÉLÈNE. 

Oui, vous le connaissez? 

ACHILLE, 

Moi? pas du tout; mais puisque vous me le dites, je 
le crois. 

HÉLÈNE. 

Mon mari, M. Desbarres, est un homme comme il y 
en a tant, hélas ! de nos jours, horriblement matériel, 



EUXl 147 

sans un grain d'idéal; et vous jugez combien je serai 
malheureuse, moi qui suis une personne très romanesque 
et très sentimentale. Je vous avoue ces choses à vous 
parce que vous me comprendrez... mais je suis poé- 
tique au delà de toute mesure; c'est une maladie... Je 
suis atteinte de poésie. 

ACHILLE. 

Oui, une poésie galopante. 

HÉLÈNE. 

C'est cela... C'est au point que, les matins de prin- 
temps, à la campagne, quand je me mets au piano, 
j'ouvre mes fenêtres toutes grandes, pour que les 
oiseaux, dans les arbres, chantent avec moi et m'ac- 
compagnent. 

ACHILLE. 

Joli... cela manque même à la vitrine d'un éditeur 
de musique : Rêves roses et Lilas blancs, transcription 
facile pour piano et chardonneret. 

HELENE, se sentant comprise. 

N'est-ce pas? Oh! vous êtes bon. Je suis la femme 
d'automne; tout ce qui est indécis, vague, irréel, m'at- 
tire et m'enchante : les demi-teintes, les orépusculçs, 
les tons mineurs. Aussi ne soyez pas étonné de me voir 
si triste; j'aurais aimé un subtil poète, j'épouse un 
négociant grossier. Toute ma vie est brisée comme ce 
célèbre vase... 

ACHILLE. 

Où meurt cette fameuse verveine. Ah! madame! 
C'est une verveine, (se reprenant.) c'est une vraie veine 'de 
vous avoir rencontrée. J'avais déjà deviné tout ce 
que vous venez de me raconter. 

JIÉLÈNE. 

Dites tout de suite que c'est banal. 

ACHILLE. 

Non, pas banal... prévu seulement. Je suis heureux 
de ce qui vous arrive. 



14.8 EUX! 

HÉLÈNE. 

Vous n'êtes pas charitable. 

ACHILLE. 

Oui, bien heureux, madame, car je trouve en vous 
l'âme sœur de la mienne. Depuis longtemps, je criais 
dans mon amôre solitude : Ame, ma sœur âme, enfin 
vas- tu venir? Et vous voilà, vous êtes venue. 

HÉLÈNE. 

Et je m'en vais. 

ACHILLE. 

Non... vous ne ferez pas ça. 

HÉLÈNE. 

Il le faut. Songez donc... ma noce qui m'attend à 
côté ; mon mari doit être inquiet. 

ACHILLE. 

Desbarres n'est pas un homme à s'inquiéter, et 
d'ailleurs il ne partira pas sans vous. 

HÉLÈNE. 

Et puis, si l'on nous voyait !... 

ACHILLE. 

Eh bien ! on pourrait se vanter d'avoir vu une chose 
pou ordinaire. 

HÉLÈNE. 

Croyez bien, monsieur, que cette raison ne me paraît 
pas suffisante. 

ACHILLE. 

D'ailleurs, il n'y a pas de danger. Remarquez que, 
dans une solennité de ce genre, il y a toujours deux sortes 
d'invités : les invités du côté du marié qui ne connaissent 
pas la mariée, et les invités du côté de la mariée qui ne 
connaissent pas le marié; de sorte que, si un invité à 
moi nous aperçoit, il vous prendra pour ma mariée, et si 
c'est un invité à vous, il me prendra pour votre marié. 



EUXl 149 

HÉLÈNE. 

Non, ma mariée. 

ACHILLE. 

Oui, mon marié. Non, au fait, je disais bien, votre 
marié. 

HÉLÈNE. 

Ah! oui, mon marié. 

ACHILLE. 

C'est clair. 

HÉLÈNE. 

Adieu. 

ACHILLE. 

Non, madame, vous ne pouvez pas partir ainsi. Vous 
m'avez raconté votre histoire, je vous dois ia mienne. 

HÉLÈNE. 

Je vous en tiens quitte. 

ACHILLE. 

Non, non, madame. Je ne veux pas que les gens qui 
me verront un jour passer dans la rue puissent dire : 
« C'est ce monsieur, vous savez bien ce monsieur auquel 
on a raconté une histoire et qui ne l'a seulement pas 
rendue. » 

HÉLÈNE. 

Soyez sans crainte... tout ceci ne sortira pas d'entre 
nous. 

ACHILLE. 

Cette solution est inadmissible. Au surplus, ça ne sera 
pas long. 

HÉLÈNE, fermement. 

Je VOUS assure que c'est inutile. 

ACHILLE. 

Soit, partez, je vous suivrai et, puisque vous refusez 
de m'écouter ici, je vous dirai ce que je veux vous dire 
au beau miUeu de votre noce. Ah! vous ne me con- 
naissez pas. 

13. 



150 EUX ! 

HÉLÈTTE. 

Eh bien ! racontez ; mais faites vite. 

ACHILLE, invitrsni Hé'ène à s'asseoir. 

Tel que vous me voyez, madame, je suis sorti le pre- 
mier de r École polytechnique. 

HELENE, (louccraciit ironi|ae. 

Naturellement. 

ACHILLE. 

Pourquoi naturellement? 

HÉLÈNE. 

Sans doute... tout le monde sait que F École poly- 
technique est une école d'où, chaque année, deux cents 
jeunes gens sortent le premier : il suffit d'avoir lu quel- 
ques romans pour cela. 

Ar.IIILLE. 

Quand je dis que j'en suis sorti le premier, je veux 
dire que j'ea suis sorti avant les autres, longtemps 
même avant les autres... m'étant fait renvoyer deux 
mois après que j'y étais entré. D'après ces détails que 
je vous donne, n'allez pas surtout me juger comme un 
fruit qui se vante de sa sécheresse; et, si je me suis 
ainsi montré réfractaire aux études abstraites et posi- 
tives, ce n'est pas incapacité de ma part. 

HÉLÈNE, 1res aimable. 

Je n'en doute pas un seul instant... vous faites tout 
ce que vous voulez. 

ACHILLE. 

Absolument; mais je suis comme vous, l'homme des 
rêves et des nuages : en un mot, madame, je suis poète. 

HÉLÈNE, défaillarvtc, 

Un poète!... 

ACHILLE. 

Désolé de vous avoir rencontrée trop tard. 



EUX ! f5i 

HÉLÈNE. 

Je comprends : vous n'épousez pas la femme rêvée. 

ACHILLE. 

Certes. 

HÉLÈNE. 

Pourtant, VOUS étiez le maître de votre destinée, vous. 
Vous n'étiez pas, comme une jeune fille, emprisonné 
dans une foule de préjugés mondains et de conventions 
de famille. Lorsque nous donnons notre main, la py&- 
part du temps on nous l'a forcée, cette main... mais les 
hommes! Et puis, vous avez Texpérience, l'initiative 
même, tandis que nous... 

ACHILLE^ 

ilélasî comme vous, madame, j'ai été emprisonné 
dans ces préjugés mondains et ces conventions de 
famille. Sans doute, plus que vous, je pouvais distin- 
guer où j'allais; mais bast... tant que l'on fait sa cour, 
on ne voit pas l'imminence du danger, tout l'horrible 
de la situation. Et puis, on se berce de l'espérance qu€ 
le jour fatal n'arrivera jamais; mais tout arrive, et 
devant l'inéluctable réahté qui surgit brutale et -sans 
mystère, comme le bocage, on reste sans voix... 

HÉLÈNE, pensive. 

Comme le rossignol. Oui... m^onsieur le maire remplit 
ici-bas des fonctions gratuites, mais terribles : au con- 
traire du dentiste, c'est en arrivant devant lui que l'on 
s'aperçoit combien on a mal aux dents. 

ACHILLE, rêveur. 

Mal de dents, mal d'amour... 

HÉLÈNE. 

Je vous plains, monsieur, atrocement... (se levaut.) e,t 
je me sauve, parce que ma noce m'attend à côté; mais 
croyez bien qu'à présent je vous quitte avec regret. 

Elle se rassied. 



152 EUX 1 

ACHILLE. 

Et sans espoir? 

Il lui prend la main. 

HÉLÈNE. 

; Hélas? 

Petit silcnct. 

ACHILLE. 

Je crois rêver : il me semble que vous êtes ma. femme, 
que c'est vous que j*eus à mes côtés, toute la yju^^.ic. 
Gomme vous, elle était tout en blanc. 

HÉLÈNE. 

Je crois rêver : il me semble que vous êtes mon mari, 
que c'est vous que j'eus près de moi, toute la journée. 
Gomme vous, il était tout en noir. 

ACHILLE. 

li me semble que c'est à côté de vous que j'entends 
ma messe de mariage, à la Trinité ! Talazac chante le 
salutaris^ Johannès Wolff joue du violon... puis 
nous partons, l'orgue joue lo. Marche nuptiale 

HÉLÈNE. 

De Mendelssolm... G'est absolument comme moi. 
Il me semble que c'est à côté de vous que j'entends ma 
messe de mariage. Talazac chante le salataris^ Johan- 
nès Wolff joue du violon 

ACHILLE. 

A quelle église ? 

HÉLÈNE. 

Notre-Dame-de-Lorette. 

ACHILLE. 

G'est bien cela... les mêmes artistes... c'est à deux 
pas : avec Gare de l'Est-Trocadéro, ils y étaient tout de 
suite. 

HÉLÈNE. 

G'est étrange... Après la messe, le lunch chez ma 
mère. 



EUX ! 153 

ACHILLE. 

Chez ma belle-mère, le lunch après la messe. Et ce 
soir, ce soir à l'hôtel Cosmopolite ! 

HÉLÈNE. 

Le rêve continue... le festin nuptial 

ACHILLE. 
Même menu sans doute? (tous deux tirent des menus de leurs 

poches et lisent.) Bisque reuaissancc. 

HÉLÈNE. 

Truite saumonée. 

ACHILLE. 

Sauce vénitienne ? 

HÉLÈNE. 

Vénitienne. 

ACHILLE. 

Quartier de marcassin à la Nesselrode. Poulardes.. ► 

HÉLÈNE. 

A la Wagram ? 

ACHILLE. 

Wagram. Marquise au kirsch. 

HÉLÈNE. 

Bombe Dame-Blanche. 

ACHILLE. 

Gâteau Trois-Frères. 

ACHILLE et HELENE, ensemble et très vite. 

Corbeilles de fruits, bonbons, petits fours ! 

ACHILLE, se jetant aux pieds d'Hélène. 

Oh! je VOUS aime! ! ! 

Il lui prend les mains. 

HÉLÈNE. 

Que faites-vous ? ^. 



151 EUX ! 

ACHILLE. 

• Je vous prends pour ma femme. Oui, je vous aime!... 
Ah! soyez charitable... Que votre main droite ignore 
ce que fait ma main gauche! Le rêve continue; je vous 
retrouve ce soir; comme elle, vous êtes tout en blanc. 

HÉLÈNE. 

Comme lui, vous êtes tout en noir. 

ACHILLE. 

Hélas! deux mariages se ressemblent... 

HÉLÈNE. 

Gomme deux enterrements... 

ACHILLE. 

Comme deux douches d'eau! Ah! si vous m'aviez 
épousé, comme nous aurions été heureux! Nous nous 

serions envolés bien loin Oh ! la petite mg^ison blanche, 

au fond des bois. Oh! les longues promenades, les 
douces causeries, Tamouir constant, la vie rêvée, le rêve 
vécu... 

H déclame. 

Viens, nous serons très bleus, très fous, très japênais / 
Ce bonheur intime et doux que tu méconnais, 
Enfant, tu l'apprendrais en des leçons subtiles. 
Dans la troublance et la neigeur que tu distilles. 
Viens ! je t'emmènerais sans dot et sans trousseau. 
rêve! ce serait très Jean- Jacques Rousseau! 

Elle se lève. 

Nous boirions du lait pur, nous ferions des aumônes^ 

Et nous serions les protecteurs des anémones. 

Le soir, il est mauvais de se coucher trop tôt : 

Sans détour, devant Dieu, nous jouerions au loto. 

Quelquefois, avec un sourire qui taquine, 

Sans que cela soit vrai, je dirais que j'ai quine... 

Et ce serait alors des contestations, 

Sous le regard tremblant des constellations, 



EUXl 155 

Tandis que moi, tout fier de t'avoir attrapée, 

Je ferais là- dessus des vers à la Coppée, 

ma fleur de lotus, à tes genoux blotti. 

Puis, après le loto, nous lirions du Loti, 

Tout près de la lampe, aux clartés familiales, 

Et je mettrais mes mains dans tes mains liliales. 

Ainsi nous coulerions des jours délicieux. 

Et de notre âme pure ascendrait vers les deux 

Un parfum de vertu pour le mouchoir des anges' 

HÉLÈNE, très émue. 

Ah!... C'est des vers! 

ACHILLE. 

Certes. 

HÉLÈNE. 

Français ? 

ACHILLE. 

Sans doute. 

HÉLÈNE. 

C'est si beau qu'on ne le croirait pas ! 

ACHILLE. 

Oui... et au lieu de cela une existence incolore vou. 
attend... vous êtes enterrée vivante. 

HÉLÈNE. 

Vous ne me consolez pas. 

ACHILLE. 

Et quelles consolations pourrais- je vous offrir? 
Condoléances superflues! Devant les grandes douleurs, 
nous devons être muets comme elles, et nous ne pou- 
vons que nous serrer la main, en nous disant : 

ACHILLE et HELENE, ensemble et se prenant les mains. 

— Pauvre amie! 

— Pauvre ami î 

ACHILLE. 

Nous nous sommes mariés trop vite. 



a 56 EUX! 



HELENE. 



Et, pourtant, nous n'étions pas pressés; à présent, le 
mal est sans remède. 

ACHILLE, avec force. 

Sans remède, non! Cette rencontre, à deux pas de 
nos noces respectives, ne vous semble-t-elle pas provi- 
dentielle ? 

HÉLÈNE. 

Elle me semble ironique. Ah! si elle avait eu lieu 
vingt- quatre heures plus tôt. A quoi tient le bonheur 
pourtant ! 

ACHILLE. 

Mais il ne tient qu'à. nous. 

HÉLÈNE. 

Que voulez-vous dire? 

ACHILLE. 

Partons!... 

HÉLÈNE. 

Ensemble? 

ACHILLE. 

Sans doute... C'est toujours les idées les plus simples 
auxquelles on songe en dernier. 

HÉLÈNE. 

Mais vous devenez fou? Vous?... m'enlever? 

ACHILLE. 

Parfaitement. 

HÉLÈNE. 

Le jour de mon mariage? Ça ne se fait pas. 

ACHILLE. 

Alors, quand ça se fera-t-il ? 

HÉLÈNE. 

Jamais... Adieu! 



EUX ! 157 



ACHILLE. 



Non, je ne peux pas vous laisser ainsi courir au 
malheur, au désespoir, au suicide peut-être, et vous 
livrer sans défense à ce Desbarres que je ne connais 
pas, mais que je déteste déjà... et que vous n'aimez 
pas, vous. 

HÉLÈNE. 

Mais il m'aime... lui! Oh non, ce serait indigne... le 
tromper ainsi. 

ACHILLE. 

Vous ne le trompez pas : il saura parfaitement à 
quoi s'en tenir... Au surplus,* pour qu'il n'ait pas une 
minute de doute, vous n'avez qu'à lui laisser un mot, 
un petit mot : « Je ne vous aime pas, et je pars. )> G'dst 
simple comme bonsoir. 

HÉLÈNE. 

Oh! ce n'est pas si simple que cela. Tout s'y oppose : 
le monde, mon honneur, mon âme droite. 

ACHILLE. 

Balançoires, tout cela ! en fait de bonheur, l'âme 
droite n'est pas le plus court chemin d'un point à un 
autre. Aimez-vous mieux que je tue Desbarres? 

HÉLÈNE. 

Ciel! 

ACHILLE. 

Aimez-vous mieux vivre toute une vie à ses côtés, 
avec l'image d'un autre dans la tête et dans le cœur? 
(sarcastique.) Evidemment, ça choquerait moins ce que 
vous appelez le monde. 

HÉLÈNE. 

Vous êtes effrayant ! ! ! - 

ACHILLE. 

Savez-vous comment les choses se seraient passées, il 

y a cinq mille ans ? 

1. 14 



168 EUX ! 

HÉLÈNE, perdant la tête. 

Non, je ne sais pas, j'étais trop jeune... 

ACHILLE. 

Eh bien! je serais venu, moi, Thomme primitif, sans 
vêtements... 

HÉLÈNE, pudique. 

Oh! monsieur, j'espère que, pour me parler, vous 
auriez passé au moins une peau de tigre. 

ACHILLE. 

C'est possible... Je n'en sais rien... Donc, je serais 
venu près de vous, la femme primitive, j'aurais lu 
Tamour dans vos yeux prometteurs, et je vous aurais 
emmenée. 

HÉLÈNE. 

Mais vous n'êtes pas l'homme primitif. 

ACHILLE. 

Peu importe ! que nous font les civilisations, les so- 
ciétés, les lois?... Nous ne devons être conduits que 
par notre rêve qui, lui, est éternel, hors des temps, hors 
des lieux. Viens ! 

HÉLÈNE, avec accablement. 

Je ne peux pas... ça m'est tout à fait impossible. 

ACHILLE. 

Adieu donc la petite maison blanche au fond des 
bois, les longues promenades, les douces causeries, 
l'éternel duo d'amour, la vie rêvée... 

HÉLÈNE. 

Le rêve vécu... 

ACHILLE. 

Le loto... 

HÉLÈNE. 

Le Loti. Oui, adieu tout cela. Ah! c'est horrible... Et 
mon mari qui est là, à côté... Il va venir me chercher... 



EUX! 159 

ACHILLE, tragique. 

Oui, le tigre est en bas qui hurle et veut sa proie. 

HÉLÈNE, à mi-voix. 

Nous avons Tair de louer Herna ni. (Accord.) Entendez- 
vous ? 

ACHILLE. 

Quoi donc? 
Le cor, 

ACHILLE. 

Non, c'est le dernier accord d'une valse lente, ou le 
cri lugubre de quelque tramway de nuit. 

Roulement de voiture au dehors. 

HÉLÈNE. 

Écoutez... on vient. 

ACHILLE. 

Non, c'est une voiture qui s'arrête à la porte... elle 
nous emmènera loin, loin, loin. Viens comme tu es, 
peu importe, je t'emporte. 

HÉLÈNE. 

C'est insensé ! 

ACHILLE. 

C'est charmant! Choisis... (Montrant la porte du fond.) Ici la 
vie heureuse, l'amour, l'adoration, l'idolâtrie. (Montrant la 
porte de gauche.) Là, la vic bourgcoisc, l'enterrement de ta 
poésie, de ta jeunesse, de ta beauté. 

HELENE, après un long silence. 

Comment vous appelez-vous? 

ACHILLE. 

C'est trop juste... mon nom... le voici. 

Il lui tend sa carte. 

HÉLÈNE, lisant difficilement. 
A^cX/eO;??? 



160 EUX! 

ACHILLE. 

A-/tX)eù:... oui, élève de Leconte de Lisle; Ay^ù.hv: en 
grec, en français Achille. Comment vous appelez-vous? 

HÉLÈNE. 

Hélène. 

ACHILLE, rayonnant. 

joie! Fenlèvement d*Hélène par Achille; c'est 
parisien, c'est grec, c'est anttique, c'est moderne. Par- 
tons... ils viennent... ton mari... ma femme 

HÉLÈNE. 

Mais qu'est-ce qu'ils vont faire, eux? 

ACHILLE. 

Eux, ils en feront autant ! 

Ils sortent par la porte du fond : au même moment, leurs deux noces 
apparaissent, l'une à la porte de droite, l'autre à la porte de gauchei 
et poussent un cri prolongé. 

LES DEUX NOCES, les bras au ciel. 

Aaaaah! ■ 

Rideau. 



FOLLE ENTREPRISE 



COMÉDIE EN UN ACTE 

Représentée pour la première fois, sur le tliéâtre du VaudevUie, 
le 26 février 1894. 



14. 



PERSONT^AGES 



ANDRE GENTRY M. Félix Galipaux. 

MARCELLE TALMAH M'^<= Madeleine Verneîil. 



FOLLE ENTREPRISE 



Un atelier : ameublement moderne, c'est-à-dire japonais, anglais, 
empire et moyen âge. Porte au fond. 



SCENE PREMIERE 
ANDRÉ. 

Au lever du rideau, devant la glace, au-dessus de là cheminée, André avee 
un peigne de poche arrange et lisse ses cheveux : il dispose les fleurs dans 
les vases, en prend une qu'il épingle à sa boutonnière; puis, se saisissant 
d'un vaporisateur, il s'inonde d'un mélang:e de fougère royale et de verveine 
Il se frolte les mains, l'air satisfiùt; mais, tout à coup, il se frappe le front 
comme un homme qui a oublié une chose importante : dans une cuillerée 
d'eau il va prendre un cachet d'ant'pyrinc. 

Maintenant, il est pnré : elle pf^ut vcui-. 

Coup de timbre dans l'antichambre. 

Ah! cette fois-ci, c'est elle! 

La porte s'ouvre et le domestique iniroduit Marcelle Talmah. 



SCENE II 
ANDRÉ, MARCELLE. 

ANDRÉ. 

Prenez donc la peine de vous asseoir, mademoiselle, 
ou plutôt le plaisir de vous asseoir, car si c'était une 
peine, je ne vous l'offrirais pas! 



Itii FOLLE ENTREPRISE 



MARCELLE. 



Mon Dieu, monsieur, je vous demande miho par- 
dons de me présenter ainsi moi-même... 

ANDRÉ, la coupant. 

Mais pas du tout, mademoiselle, la présentation est 
inutile. D'après le portrait, charmant d'ailleurs, que 
m'a fait de vous le baron des Impairs, Y-si bien vu 
tout de suite que c'était à mademoiselle Marcelle 
Talmah que j'avais l'honneur de parler... 

MARCELLE, rectifiant. 

Madame. 

ANDRÉ. 

Ah! madame... je ne savais pas... madame Marcelle 
Talmah... Seriez- vous parente avec Talma?... le grand 
Talma... parterre de rois enfin! 

MARCELLE. 

Non, pas du tout... d'ailleurs, moi, ça s'écrit avec 
une h. 

ANDRÉ. 

Avec une h... Oh ! alors, en effet, c'est autre chose !... 
Ah! d'abord, madame, je suis désolé que ce soit vous 
qui vous soyez dérangée... 

MARCELLE. 

Croyez bien, monsieur... 

ANDRÉ. 

Enfin, madame, ordinairement c'est le contraire, ce 
doit être le contraire... c'est aux messieurs à se dé- 
ranger... surtout pour la première fois. Mais vous 
comprenez bien que je n'aurais pas demandé mieux 
que d'aller chez vous; c'est le baron qui m'en a dis- 
suadé... il m'a même dit que vous préfériez... alors, 
je l'ai prié de vous écrire... 



FOLLE ENTREPRISE 165 

MARCELLE, un peu gênée. 

En effet, monsieur, j'avais prié le baron... Alors, si 
vous voulez bien, nous allons commencer... 

Elle fait mine d'ôter son boléro. 

ANDRÉ. 

Oh! attendez, attendez... nous ne sommes pas- 
pressés. Reposez-vous un peu!... 

MARCELLE. 

C'est qu'il fait chaud ici. 

ANDRÉ. 

Ah! si vous avez trop chaud... c'est différent! Per- 
mettez, je vais vous aider. (ll l'aide à retirer son boléro.) 

Vous prendrez bien quelque chose? 

MARCELLE. 

Non, merci. 

ANDRÉ. 

Voyons, un verre de porto avec des petits gâteaux... 
pour vous donner des forces... (souriant.) On a besoin 

de forces dans le métier!... (ll lui verse un verre de porto et lui 

tend une assiette.) Un petit gâtcau, ils sont excellents. 
Goûtez donc, ce sont des zizis. 

MARCELLE. 

Tiens, je ne connaissais pas. Des zizis, dites-vous? 

ANDRÉ. 

Oui, des zizis... z, i... z, i. Ça vient de chez Palmyre, 
c'est une renommée dans cette maison-là... ils les 
font comme des anges. 

MARCELLE. 

Le fait est que c'est exquis! 

ANDRÉ, la bouche pleine. 

N'est-ce pas? Ainsi, moi, qui ne mange jamais 
de gâteaux, j'avoue que pour les zizis, je fais une 



166 FOLLE ENTREPRISE 

exception... Oui, c'est le baron des Impairs qui m'a 
parlé de vous; il m'a dit : « Vous verrez, elle n'est pas 
très connue, mais vous m'en ferez des compliments. » 

MARCELLE. 

Le baron est trop indulgent; je ferai de mon mieux. 

ANDRÉ. 

Ce sera très bien. Mon Dieu, excusez-moi, il y a une 
question que je voudrais régler d'abord; elle est un 
peu... comment dirai-je?... matérielle, mais les 
affaires sont les affaires, et puis, j'aime mieux vous en 
parler tout de suite, comme cela nous en serons débar- 
rassés. Des Impairs vous a sans doute dit, n'est-ce 
pas ? ce que nous avions l'habitude de donner, au cercle, 
pour ces sortes de déplacements... 

MARCELLE. 

Oui, oui, il me l'a dit. 

ANDRÉ. 

Et cela vous convient? 

MARCELLE. 

Je vous en prie... et puis, pour moi, c'est moins une 
question d'argent qu'un moyen de me faire connaître. 

ANDRÉ. 

J'allais vous le dire. Oui, voilà comment ça c'est 
fait. Figurez-vous qu'à la suite du dernier scandale 
arrivé au cercle, aux Pieds-Nickelés... Ah! vous ne 
savez peut-être pas !... Oh ! mon Dieu ! c'est bien simple : 
c'est le petit de la Rochepurée, le vicomte de la Roche- 
purée... enfin Toutoum, si vous aimez mieux... Vous 
connaissez ? 

MARCELLE. 

J'en ai entendu parler. 

ANDRÉ. 

Oui. Eh bien ! Toutoum a été surpris en train de tri- 



FOLLE ENTREPRISE 167 

cher. Le baron ne vous Ta pas dit... Oh! il est très 
discret le baron, très délicat, et puis, il faut tout dire, 
c^est son neveu!... Ah! aujourd'hui, la noblesse!... Il 
y a joliment du vrai, allez, dans le prince d'Aurec, 
n'en déplaise aux mardistes. La noblesse et la bour- 
geoisie aussi, d'ailleurs!... Hein, cette nouvelle affaire 
des pompes funèbres de la Tunisie! Quel effondre- 
ment! quel scandale!... Toute la gauche compromise, 
la droite aussi, d'ailleurs... et le centre donc! C'est 
effrayant!... Pour en revenir au petit de la Roche- 
purée, on a essayé d'étouffer l'affaire... mais ça s'est 
ébruité au dehors, on ne sait comment... il y a toujours 
des gens pour avoir l'air renseigné, ou simplement 
pour le plaisir de faire un mot... bref, il y a eu des 
potins et discrédit sur le cercle qui n'est composé que de 
gens fort honorables... mais enfin voilà la troisième foi& 
que ça arrive en deux ans. Alors notre président, le 
baron des Impairs, a eu l'idée d'organiser une fête 
pour redonner du prestige, du panache aux Pieds- 
Nickelés... Prenez donc encore un zizi? 

MARCELLE. 

Je vous remercie. 

ANDRÉ. 

Voyons... 

11 chante : « Air des Petits Chagrins. » 

Encore un zizi^ veux-tu bien? 
Un zizi qui n'engage à rien 
Sans qu'on se touche. 

Qu'est-ce que je disais donc? 

MARCELLE. 

Que le baron voulait redonner du panache aux 
Pieds-Nickelés. 

ANDRÉ. 

Ah oui!... Nous voulions d'abord avoir quelques 
sociétaires de la Comédie-Française; mais ils propo- 



168 FOLLE ENTREPRISE 

saient de jouer U Amour de l'An ou Les Jurons de 
Cadillac. 

MARCELLE 

C'est ce que nous appelons le répertoire extérieur? 

ANDRÉ. 

Précisément... mais nous n'avons pas voulu mar- 
cher... 

MARCELLE. 

Pour u Amour de VArt. 

ANDRÉ. 

Ni pour Les Jurons de Cadillac. Alors, notre pré- 
sident a eu la bonté de se souvenir que j'avais écrit 
dans le temps une petite pièce qui s'appelle : Folle 
Entreprise., un acte et en vers, et qui fut assez goûtée 
dans quelques maisons où on la joua. Mais ici, autre 
difficulté. J'avais songé à Cadet pour le rôle d'Henry et 
à Reichenberg pour le rôle de Berthe; mais Reichen- 
berg était à Vienne (Autriche) et Cadet à Vienne 
(Isère), (il se lève.) J'ai des petits drapeaux pour suivre 
la marche de la Comédie-Française à travers le monde, 

c'est mon petit jeu. (ll apporte près de Marcelle une petite 
table avec une carte et des petits drapeaux.) Ainsi, aujourd'hui, 

26 février, je veux savoir où est mademoiselle Ludwig? 
Mademoiselle Jane Ludwig, drapeau rose, Arras; ma- 
demoiselle Ludwig est à Arras. Veux- je connaître où 
est M. Berr? Drapeau chocolat : Blois. M. Berr est 
à Blois... C'est charmant! 

Il va reporter la petite table. 

MARCELLE. 

C'est très ingénieux ! 

ANDRÉ. 

Alors, je me suis dit : je jouerai le rôle d'Htary, et 
des Impairs m'a dit : « Pour le rôle delà femme, j'ai 
votre affaire. » Et c'est alors qu'il vous a écrit. Savez- 



FOLLE ENTREPRISE 169 

vous votre rôle? c'est dans huit jours, c'est peut-être 
un peu court ? 

MARCELLE, se levant. 

Oh! pour la mémoire, ça va très bien, ou du moins 
je crois que ça ira bien. Maintenant, le baron a dû 
vous dire que je n'ai jamais fait d'études pour être 
actrice... (Avec regret.) Jc n'ai pas passé par le Conser- 
vatoire. 

ANDRÉ, ravi. 

Dieu soit loué ! vous ne vibrerez pas. 

MARCELLE. 

C'est à la suite de circonstances tout à fait spéciales 
que j'ai embrassé la carrière d'artiste. Vous serez donc 
indulgent? 

ANDRÉ. 

Je n'en aurai pas besoin Etjpuis vous allez me 
reposer des cabotines prétentieuses, exigeantes, jamais 
contentes de leur rôle, qui arrivent toujours en retard, 
surtout celles qui ont une voiture, avez-vous remar- 
qué? qui n'apprennent pas le texte, notre texte! qui 
disent faux et auxquelles on ne peut faire d'obser- 
vations. Vous aimez, vous, les observations? 

MARCELLE. -e^'-tB^ 

Je les adore. Hé bien! si vous voulez, nous allons 
commencer. 

'ANDRÉ, 
Où prenons-nous le public ?_(Montrant le fond de la sccae.) 

là-bas? 

MARCELLE, montrant le public. 

Non ! Là. 

ANDRÉ. 
Comme vous voudrez. (Désignant la porte du fond.) VoUS 

entrez par là, sur la réplique. ..voyons. ..tralala la la la, 

il faut pour les comprendre avoir fait ses études. 

I. 15 



170 FOLLE ENTREPRISE 

MARCELLE. 

Et qui fera la voix de Casimir, mon mari? 

ANDRÉ. 

C'est Jean... le fidèle Jean... mon domestique. Mais, 
avant de commencer, voulez-vous me permettre de 
vous poser une question? 

MARCELLE. 

Je vous en prie. 

ANDRÉ. 

C'est que vous ressemblez d'une façon extraordi- 
naire à une personne que j'ai connue dans le temps... 
Madame de Serlys, Gabrielle de Serlys... Vous n'êtes 
pas sa sœur? 

MARCELLE, se troublant. 

Je ne saurais vous dire... je ne crois pas. 

ANDRÉ. 

Je vous demande pardon... je suis peut-être indis- 
cret. 

MARCELLE. 

Oh! pas le moins du monde... au contraire. Quelle 
indiscrétion, voulez-vous qu'il y ait à me demander 
si je suis la sœur de cette madame de... comment 
dites-vous, Senlis? 

ANDRÉ. 

Serlys. 

MARCELLE. 

De cette madame de Serlys. (Petit siience.) Eh bien! si 
vous voulez, nous allons répéter Folle Entreprise? 

ANDRÉ. 

Quand vous voudrez... nous répétons seulement 
pour la mémoire... nous ne faisons pas les jeux de 
scène, du moins, nous ne faisons que ce qui est in- 
dispensable. 



FOLLE ENTREPRISE 171 

MARCELLE. 

Il faut prévenir votre domestique que nous com- 
mençons. 

A>^DRÉ. 

C'est inutile... Il écoute toujours à la porte : il le 
verra bien. \'ous y êtes? 

MARCELLE, dehors. 

J'y suis. 

ANDRÉ. 

Je commence. 

Il joue le rôle d'Henry dans Folle Entrep'i-se. 

Trois heures... elle est horriblement en retard; 
Le rendez-vous était pour deux heures et quart, 
C'est étonnant. Au fait je me trompe peut-être. 

Il tire une lettre de sa poche et I'.l. 

Mais non, deux heures et quart, c'est bien dans sa lettre. 

Elle a peur... pourtant, il n'y a pas de danger : 

Casimir! son mari, le pauvre, est en Alger, 

Il s'occupe de la culture de la vigne 

Et m'a confié sa femme comme au plus digne 

De ses plus vieux amis... 11 ne se doute point'.... 

Hier, j'ai reçu des raisins gros comme le poing : 

Les maris ont parfois de ces sollicitudes; 

Il faut, pour les comprendre, avoir fait ses études. 

On frappe à la porte. André, toujours jouant le rôle d'Heni y, va ouvrir 
à Marcelle jouant le rôle de Berthe dans Folle Entreprise. 

A>'I)RÉ-nENRY. 

Berthe, enfin vous voilà! 

MARGE LLE-BERTHE. 

Je ne suis pas^ je crois, 
En avance. 

A>'DRÉ-HENRY. 

Vous avez une heure vingt-trois 
De retard. 



17-2 FOLLE ENTREPRISE 

MARCELLE-BERTHE. 

Vous me parlez comme un chef de gare, 
Henry! •: 

ANDRÉ-HENRY. 

Berthe, c'est la passion qui m'égare. ' 
D'ailleurs, n'êtes- vous pas le train d'amour, le train. 
Tant attendu? 

Il veut l'embrasser. 

MARCELLE-BERTHE, effiayce. 

Que faites-vous? 

ANDRÉ-HENRY. 

J'étreins le train... ' 
Je suis la flamme et toi le vent, donc tu m'attises. 

MARCELLE-BERTHE. 

Henry, de grâce, mon ami, pas de bêtises! 
D'abord, dites-moi vous. 

ANDRÉ-HENRY. 

Vous ? 

MARCELLE-BERTHE. 

Oui, VOUS. 

ANDRÉ-HENRY. 

Eh bien ! vous, 

». ... 

MARCELLE-BERTHE. 

Mais non, Henry, nous sommes fous. 

ANDRÉ-HENRY. 

Je vous aime, si vous m'aimez, nous sommes sages, 



Vous m'attfsez. 



Berthe, de nous aimer. 



MARCELLE-BERTHE. 



Croyez- VOUS aux présages? 
Vous allez rire... vous êtes un esprit for.. 



FOLLE ENTREPRISE '^^73 

^n rêve, cette nuit, j'ai vu Casimir mort 
D'une insolation! 

ANDRÉ-HENRY. 

Voulez-vous bien vous taire : 
Apprenez que toujours on rêve le contraire 
De la réalité; calmez donc votre effroi. 

MARCELLE-BERTHE. 

Le contraire! mais alors il est mort de froid! 

ANDRE-HENRY, tâchant de la calmer. 

Vous êtes une enfant. 

MARCELLE-BERTHE. 

Puis d'autres aventures... 
Moi qui ne laisse jamais rien dans les voitures, 
En venant ici, dans le treize-cent-vingt-neuf, 
J*ai laissé mon encas, un bel encas tout neuf. 
Casimir me l'avait donné. 

ANDRÉ-HENRY. 

Toujours cet homme! 

MARCELLE-BERTHE. 

îl avait coûté dix louis. 

ANDRÉ- HENRY. 

C'est'une somme. 
Enfin, vous avez le numéro du sapin. "^ 

MARCELLE-BERTHE. 

Oui, mais le cocher peut me poser un lapin. 
Pour comble de malheur, j'arrive à votre porte; 
Je crois que l'on me suit dans l'escalier, et morte 
De peur, je cours, je bute, et toc, sur les genoux 

ANDRÉ-HENRY, se précipitant. 

Vite,' montrez-moi ça. 

15. 



174 FOLLE ENTREPRISE 

MARGE LLE-BERTHE, très digne. 

Henry, relevez- vous ! 
De tant crobjets divers le bizarre assemblage 
Peut-Otre du hasard vous paraît un ouvrage. 

ANDRÉ-HENRY. 

Sans doute. Enfin, vous A^oilà, c'est le principal. 

MARCELLE-BERTHE, pleurant. 

Mais je sais bien que ce que je fais est très mal. 

ANDRÉ-HENRY. 

Soyons gais! 

MARCELLE-BERTHE. 

Par ces présages, la Providence 
Veut m'avertir que je commets une imprudence 
Extrême, et je vous dis adieu, car je m'en vais. 

ANDRÉ-HENRY. 

Vous ne ferez pas ça. 

MARCELLE-BERTHE. 

Oh! mais si. 

ANDRÉ-HENRY. 

Très mauvais. 

MARCELLE-BERTHE. 



Alors q»oi?.. 

Il la presse. 

J'appelle! 



ANDRE-HENRY. 

Restez donc, vous êtes adorable. 

MARCELLE-BERTHE. 



ANDRE-HENRY, chevaleresque. 

Me prenez-vous pour un misérable? 
Et vous savez bien que chez moi vous n'avez rien 
A craindre... des autres. Vous le savez. Hé bien! 
Alors, permettez-moi d'ôter cette voilette 
Qui me cache vos clairs yeux bleus où se reflèt'e 



FOLLE ENTIiEPRISE 175 

D'une âme innocente et divine la candeur; 
Otez votre chapeau qui cache la blondeur 
Et les ors ondulés de vos cheveux de fée. 

Il lui enlève son chapeau. 

Aïe... l'épingle. 

MARCELLE-BERTHE. 

Vchus m'avez toute décoiffée! 

ANDRÉ, lie jouant plus. 

J'en aurai le cœur net : c'est impossible... une telle 
ressemblance... 

MARCELLE. 

Mais... 

ANDRE. 

Je ne joue pas... nous ne répétons plus. Écoutez, je 
vous demande pardon, c'est plus fort que moi. Tout 
à l'heure, quand je vous ai demandé si vous n'étiez 
pas la sœur de madame de Serlys, vous m'avez dit 
que non... je vous ai crue; mais, pendant que nous 
jouions, j'étais tout près de vous et l'expression du 
regard, certaines inflexions de voix que j'ai retrou- 
vées, mille choses enfin... encore à l'instant, quand 
vous avez enlevé votre voilette et votre chapeau... 
non, non, le doute n'est plus possible! En effet, vous 
n'aviez pas menti, vous n'êtes pas la sœur de madame 
de Serlys, mais madame de Serlys elle-même! Que 
vous ayez des raisons pour vous cacher, cela ne me 
regarde pas, je suis un galant homme, je ne veux 
rien savoir; m.ais, je vous en conjure, dites-moi que je 
ne me trompe pas et que vous êtes bien madame de 
Serlys... ou, sans ça, je sens que je vais devenir fou. 

MARCELLE. 

Qu'à cela ne tienne! Oui, je suis Gabrielle de Ser- 
lys... mais ne m'en demandez pas davantage, n'in- 
sistez pas, cela me serait odieux. Jouons, voulez- vous? 



176 FOLLE ENTREPRISE 



ANDRE. 



C'est cela, répétons Folle Entreprise. Nous repre» 
nons d'où nous en étions. Je crois que ça ira très bien- 
D'abord vous savez admirablement votre rôle. 



MARCELLE. 



J'ai une assez bonne mémoire, et puis je trouve que 
vos vers s'apprennent très facilement... ils sont natu- 
rels, c'est comme de la prose. 

ANDRÉ. 

C'est leur seul mérite; mais c'est vous surtout qui 
les rendez naturels... vous les dites simplement, sans 
prétention, comme ils doivent être dits... sans vibrer. 

MARCELLE. 

Nous reprenons, voulez-vous? 

Reprenant le rôle de Folle Entreprise. 

Vous m'avez toute décoiffée l 

" ' ''' ANDRÉ-HENRY. 

Mes efforts seront-ils couronnés de succès? 

MARCELLE-BErTHE. 

Je suis la femme de monsieur .»forel. 

ANDRÉ-HENRY. ' 

Je sais..- 
Cela n*empêclie pas. 

MARCELLE-BERTHE. 

Casimir est si tendre. 

ANDRÉ-HENRY. 

Je vous adore. 

MARCELLE-BERTHE. 

Chut! 

ANDRÉ-HENRY.^ -'~ ' 

Il ne peut rien entendre, 



FOLLE ENTREPRISE 177 

Voyons^.. Alger, c'est loin. A quoi bon parler bas; 
Nous sommes enfm seuls! libres! 

MARCELLE-BERTHE. 

je ne peux pas, 
Je suis la femme de monsieur Morel. : 



Sans doute. 



ANDRE-HENRY. 
MARCELLE-BERTHE. 

Vous me désirez, mais... 

* .' ANDRÉ-HENRY. 

Mais? 

MARCELLE-BERTHE. 

L'amour, c'est pour tout 
La vie, et votre désir n'est pas éternel. 
Vous m'aimerez toujours? 

ANDRÉ-HENRY, à genoux. 

Oh oui! Berthe Morel. 

Ne jouant plus. 

Écoutez, madame, il faut me pardonner, (ii se relève.) 
mais rémotion que j'éprouve n'est pas ordinaire. Je ne 
joue pas... nous ne répétons plus... nous reprendrons ' 
tout à l'heure, nous avons bien le temps. Vous ne vous 
souvenez pas du tout de moi, n'est-ce pas? 

MARCELLE. 

Pas du tout, et je me demande même d'où vous me 
connaissez. 

ANDRÉ. 

Et, pourtant, j'ai passé deux jours et deux nuits chez 
vous. ' 

MARCELLE. 

Chez moi? 

ANDRÉ. 

Oui, chez vous. Oh! ce n'est pas hier naturellement.; 



n8 FOLLE ENTREPRISE 

c'est il y a six ans. M. de Serlys, votre mari, qui avait 
à cette époque gagné baucoup d'argent au jeu, avait 
acheté, avec ses bénéfices, un château dans le Viva- 
rais, un château appelé Mont-Loyal et que ses amis, 
entre eux, appelaient « La Poussette », je n'ai jamais 
su pourquoi. C'était au mois d'octobre : il y avait des 
chasses et j'ai fait partie de la deuxième fournée d'in- 
vités. J'avais été amené là par le grand Ribert, un 
bon ami à moi qui était un peu cousin de votre mari. 

MARCELLE. 

En effet, je crois me rappeler... attendez donc... 
Ribert? un grand brun... qui avait amené ses trente- 
sept chiens danois? 

ANDRÉ, 

Justement... Ce n'est pas banal. 

MARCELLE. 

Et qui imitait si bien tous les acteurs. 

ANDRÉ. 

Vous y êtes. En voilà un qui savait se rendre agréable 
dans une société ! Il y avait là aussi la jolie madame de 
Surledo qui s'est fait surprendre dans le coiîre à 
avoine avec le beau capitaine Famaleuil. Dieu! 
avons-nous ri! C'est cette fois-là encore que le petit 
Alvin qui chassait comme un braque a flanqué un coup 
de fusil dans l'aine à un paysan qui rabattait et qu'il 
lui a dit pour le consoler : « Mon vieux, t'as pas de 
veine... il n'y a ici que des douillards, des million- 
naires, et c'est moi qui n'ai pas le sou qui t'ai envoyé 
ce pruneau-là! » Ah! c'était le bon temps! 

MARCELLE. 

Oui, c'était le bon temps!... Comment, il y a déjà six 
ans? 

ANDRÉ. 

Mais oui. Vous comprenez maiatenant mon émotion 



FOLLE ENTREPRISE 179 

et combien je fus troublé, en vous retrouvant sous le 
nom de Marcelle Talmah, et venant chez moi répéter 
Folle Entreprise. A la suite de quelles circonstances?..,. 

MARCELLE. 

Vous m'aviez dit que vous ne m'interrogeriez pas, 
que vous ne chercheriez pas à savoir... je compte 
sur votre discrétion et votre courtoisie. 

ANDRÉ, avec élan. 

Et VOUS avez raison d'y compter! (D'un air potinieiv) 
J'aurais bien voulu pourtant... enfin, une seule ques- 
tion, très simple : M. de Serlys est-il mort ? 

MARCELLE. 

Non, il n'est pas mort. Mais je vous en prie, nous 
ne sommes pas ici pour nous amuser... jouons. 

ANDRÉ. 

Oui... jouons, il faut jouer. La vie est terrible, voyez- 
vous. Voulez-vous reprendre... votre dernière réplique, 
s'il vous plaît? 

MARCELLE. 

Où en étions-nous déjà? Je ne sais plus... je suis 
toute troublée. 

ANDRÉ. 

C'est absolument comme moi. Vous en étiez, je crois 
à : Je suis la femme de monsieur Morel. 

marge; " B. 
Oui, c'est cela... 

Elle reprend le rôle de Berthe. 

Vous m'aimerez toujours? ♦■ic. 

AT* DRiÉ -HENRY. 

Oh! oui, Berthe MoreU 
C'est pour toute la vie. ^ 



180 FOLLE ENTREPRISE 

■ MARCELLE-BERTHE. 

A combien de maîtresses 
Avez- vous déjà dit ces paroles traîtresses? 
Au bout de combien de temps, avez-vous cessé 
De les aimer? 

ANDRÉ-HENRY. 

Toujours elles ont commencé. 
Berthe, sous mes dehors froids de viveur sceptique, 
Apprenez que je cache une âme poétique, 
Un cœur embrasé sous des airs indifférents. 
Hélas! on est entraîné par tant de courants, 
A Paris... la vie... allez, ce n'est pas commode 
D'être soi, de se livrer. 

MARCELLE-BERTHE. 

Pourquoi donc? 

ANDRÉ-HENRY. 

La mode, 
Le monde, les amis, les affaires, le club. 
On imite, on devient impersonnel et snob. 
Et puis, il faut bien avoir Tair « mil huit cent trente », 
Et j'ai les deux tours à ma cravate amarante, 
Avec le toupet de monsieur de Polignac, 
Et des gilets à schall comme au temps de Balzac. 
Sans quoi je me croirais déshonoré, madame; 
J'ai l'habit d'un dandy, mais je n'en ai pas l'âme 
Je me passerais fort bien de ces vêtements, 

Il enlève sa jaquette et la jette à l'aulre bout de l'atelier. 
En bras de chemise : 

Et je n'ai pas besoin de ces vains ornements. 

Si vous vouliez me suivre en mon pays de rêve. 

Nous irions nus, ainsi qu'un Adam et qu'une Eve. 

Avec vous, cœur de mon cœur et chair de ma chair, 

Je borne mon désir au petit trou pas cher; 

A la maison avec jardin, douces allées 

Ou la brise zézaye avec les azalées; 

Grande pièce d'eau pour se promener, la nuit. 



FOLLE ENTREPRISE 181 

MARCELLE-BERTHE. 

Vous nagez? 

ANDRÉ-HENRY. 

Comme un clair de lune. 

MARCELLE-BERTHE. 

Mais Tennui! 
Vous vous fatigueriez bientôt de ce régime, 
Et moi, de votre ennui je serais la victime. 
L/homme croit aimer... non, il cultive son Moi! 

ANDRÉ-HENRY. 

Mais mon amour sera la culture du Toi. 

Berthe, vous me prenez donc pour un égotiste? 

Je vous cultiverai, fleur aux yeux d'améthyste. 

Je brûle d'une amour qu'on ne saurait nier, 

Et j'aurai pour enseigne : « Au Galant Jardinier! ». 

Il reste en suspens eonime manquant de mémoire, ne jouant plu». 

Qu'est-ce que je disais donc déjà? Vous voyez, je n'y 
suis plus... je perds complètement la mémoire; c'est 
votre faute, cela vient de ce que vous avez piqué ma 
curiosité au plus haut degré et que je ne peux plus 
penser à autre chose... il faut absolument que vous me 
racontiez votre histoire, car il y a une histoire... je 
sens que je ne peux rien faire sans ça. 

MARCELLE. 

Essayez tout de même. 

ANDRÉ. 

C'est inutile d'essayer, je vous dis que je ne pour- 
rai pas. 

MARCELLE. 

Vous aviez dit que vous ne m'interrogeriez pas... 
vous aviez même donné votre parole. ■ 

I. 16 



i82 FOLLE ENTREPRISE 



ANDRE. 



Je la retire. Elle est retirée... là, n'en parlons plus. 
Répondez-moi par oui ou par non, ne me dites que le 
strict nécessaire, mais répondez-moi, je vous en con- 
jure. M. de Serlys n'est pas mort? 



Non. 

Alors, il vit? 

Oui. 



MARCELLE. 
ANDRÉ. 



[MARCELLE. 
ANDRÉ. 

Mais il n'est plus, votre mari? 

MARCELLE. 

Non. 

[andré. 
Vous]avez divorcé ?} 

MARCELLE. 

Oui. 

ANDRÉ. 

Il vous trompait? 

MARCELLE. 

Indignement... jusque sous mon toit, avec la bonne. 

ANDRÉ. 

Le misérable ! Alors ? 

MARCELLE. 

Alors je l'ai quitté. Il m'avait épousée orpheline et 
sans fortune, mais ne voulant rien accepter de lui, 
pas même la pension que la loi m'accordait, je suis 
venue à Paris et j'étudie l'art dramatique pour gagner 
ma vie. 

ANDRÉ. 

Pauvre petite ! Des enfants ? 



FOLLE ENTREPRISE 183 

MARCELLE. 

Pas d'enfants. 

ANDRÉ. 

Tant mieux. Et où est-il maintenant? 

MARCELLE. 

Casimir? 

ANDRÉ. 

Il s'apDelle Casimir. 

MARCELLE. 

Oui. 

ANDRÉ. 

Comme dans Folle Entreprise. C'est drôle. Ce n'est 
qu'une coïncidence, mais elle est drôle. Eh bien! où 
est-il Casimir? 

MARCELLE. 



Maison de santé. 
Gâteux ? 
Fou. 
Fou? 



ANDRF 
MARCELLE. 

ANDRÉ;» 
MARCELLE. 



Oui, quand j'ai déménagé, sa raison en a fait autant 
il paraît qu'il m'adorait. 

ANDRÉ. 

C'est toujours comme ça. Qu'est-ce qui le soigne? 

MARCELLE. 

Il est chez le docteur Noir. 

ANDRÉ. 

Excellente maison. Jolie vue sur le chemin de fer 
de ceinture. Ils sont très bien là... Méchant? 



iU FOLLE EiNTREPRISE 

MARCELLE. 

Il n'a qu'une idée, c'est de s'échapper pour me 
tuer. 

ANDRÉ. 

Camisole de force? 

MARCELLE. 

Camisole de force; ce qui n'empêche pas qu'il a 
déjà réussi une fois à s'échapper, et c'est par un 
hasard providentiel que j'ai réussi, moi, à lui échapper. 
Seulement, vous comprenez que je suis toujours dans 
des transes horribles, et que je mène une existence 
épouvantable. 

ANDRÉ. 

Pauvre petite femme. Je vous plains et je vous 
comprends, oui, je vous comprends : d'autant plus que 
votre histoire ressemble singulièrement à la mienne. 
Moi aussi, j'ai épousé une femme charmante, exquise; 
j'ai été forcé de divorcer, mais je ne dois m'en prendre 
qu'à moi. 

MARCELLE. 

; Vous la trompiez? 

• ANDRÉ. 

Non, c'est elle qui me trompait; mais c'était ma 
faute, parce que j'avais eu la maladresse d'introduire 
chez moi un garçon très séduisant et très dangereux. 
Nous ne nous quittions plus... moi qui déteste les cartes, 
j'avais appris deux ou trois jeux compliqués parce 
qu'il les aimait; tous les soirs je lui faisais sa partie de 
crapette, moi le mari! Le président m'a bien fait 
comprendre qu'on n'était pas imprudent à ce point-là, 
et le divorce a été prononcé contre moi. 



' Ji 31?i 1^5? 



MARCELLE. 
ANDRÉ. 



Pas d'enfants. 



FOLLE ENTREPRISE 185 

MARCELLE. 

Tant mieux ! Et où est-elle maintenant? 

ANDRÉ. 

^[a femme? Je n'en sais rien. Elle a été bien punie 
d'ailleurs : ce garçon l'a abandonnée pour suivre une 
grande cocotte qu'il est en train de ruiner et qu'il 
quittera quand elle n'aura plus le sou. Il y a déjà 
deux femmes qui se sont tuées pour lui; et pourtant 
tout le monde l'accueille, lui fait fête, lui tend la 
main, moi le premier... ah! plus maintenant, non, plus 
maintenant, mais enfm je l'ai reçu comme un frère. 
Tenez, dernièrement encore, un de ses amis en mourant 
lui a légué la forte somme... il a fait immédiatement 
d'heureuses spéculations et mis sur la paille un tas de 
braves gens. 

MARCELLE. 

C'est un charmeur ! 

ANDRÉ. 

Il est décoré. Ah ! la vie n'est pas drôle ! Jouons. 

MARCELLE. 

Oui, jouons. Où en étions-nous déjà? 

ANDRÉ. 

Je reprends. 

Ropren;;nt le rôle de Folle Entreprise. 

Je brûle d'une amour qu'on ne saurait nier. 

Et j'aurai pour enseigne « Au Galant Jardinier! » 

Vous ne répondez pas? 

II va chercher sa jaquette et la remet. 

MARCELLE-RERTHE. 

Mettez votre jaquette . 
Sans doute vous croyez que je suis très coquette, 
Et, pour être poli, vous me faites la cour. 
Mais apprenez, mon cher, que j'ai beaucoup d'amour 

16. 



186 FOLLE ENTREPKISE 

Pour Casimir; lui seul a toute ma terulresse, 
Je suis encor moins sa femme que sa maîtresse. 
Ça vous ennuie? 

ANDRÉ-IIENRY. 

Oh! non, du tout, allez, allez. 

MARCELLE-BERTHE. 

Avec Casimir, tous mes désirs sont comblés. 
Il est toujours pour moi l'amant et non le maître, 
Et je ne voudrais pas, en le trompant, le mettre 
En somme dans un cas d'infériorité! 
Casimir ! 

ANDRE, ne jouant plus. 

Est-ce absurde ! Chaque fois que vous prononcez ce 
nom, Casimir, figurez- vous que je pense à Tautre, au 
vrai mari, au fou! et, pour tout vous dire, je suis 
jaloux de cet homme qui avait un pareil trésor entre 
les mains et qui n'a pas su le garder. Je songe à tout 
ce que vous avez dû souffrir par lui; je le méprise, je 
le hais, ah! que je le hais! et si, en ce moment, je le 
tenais, je crois, ma parole d'honneur, que je le tuerais. 

MARCELLE. 

Vous êtes mille fois aimable. Vraiment vous vous 
intéressez à moi avec une chaleur, une chevalerie bien 
rare de nos jours. 

ANDRÉ. 

Ah! madame, ce n'est pas d'aujourd'hui que je 
m'intéresse ainsi à vous. La première fois que je vous 
ai vue, vous avez fait sur moi une impression ineffa- 
çable. 

MARCELLE. 

Vraiment ? 

ANDRÉ. 

C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Mais, à 
cette époque-là, vous ne m'avez pas mêm.e remarqué; 



FOLLE ENTREPRISE 187 

j'étais perdu dans la foule des invités, et puis, moi, je 
suis un modeste, un timide, un inquiet. 

MARCELLE. "'",": ' 

Je vous remercie de cette affection que vous m'avez 
vouée depuis un si long temps, mais la déclaration 
que vous m'en faites subitement ne vient-elle pas un 
peu pour les besoins de la cause ? , ^^ 

ANDRÉ. j 

Je ne comprends pas. 

MARCELLE, 

Mais si... après ce que je viens de vous raconter, 
vous vous dites, sans doute : « Tiens, tiens, femme di- 
vorcée... il y a peut-être quelque chose à faire... » 
C'est comme ça que l'on dit, n'est-ce pas ? 

ANDRÉ. 

Oui, en parlant de femmes galantes et qu'on res- 
pecte peu; mais non pas lorsqu'il s'agit de femmes 
comme vous, honnêtes, honorables, de femmes du 
monde enfin... 

MARCELLE. 

Pourquoi vous en défendre? Vous seriez dans votre 
rôle absolument, et je ne saurais vous en vouloir. 

ANDRÉ. 

Non, non, je vous aimais déjà comme un fou, 
comme un enfant, et promettez-moi de ne pas rire... 

MARCELLE. 

Je vous le promets. 

ANDRÉ. 

Je vous avais fait des vers. 



188 FOLLE ENTREPRISE 

MARCELLE, riant aux éclats. 

Ah! Ah! Ah! 

ANDRÉ. 

Vous riez?? 

MARCELLE. 

Hi! Hi! Hi! Non, non, je ne ris pas. Ah! Ah! Ah! ne 
faites pas attention, c'est nerveux. Vous êtes fâché? 
Voyons, dites-les moi, vos vers. 

ANDRÉ. 

Je suis contrit. A quoi bon? 

MARCELLE. 

Je vous ensuppUe. 

ANDRÉ, 

Allons, puisque vous le désirez... 

MARCELLE. 

Et que vous en mourez d'envie. 

ANDRÉ. 

Vous serez obéie. 

Se posant. 

VISION 

Souvent, oh! bien souvent, chère, tu m'apparais 
Dans un vieux parc d'un vieux château du Vivarais. 

S'excusanl. 

Je VOUS ai tutoyée, je n'ai pas mis : vous m'appa- 
raissez, parce que ça n'aurait plus rimé avec Vivarais. 

Il recommence. 

Souvent, oh! bien souvent, chère, tu m'apparais 
Dans un vieux parc d'un vieux château du Vivarais, 
Et je te vois, suivant de très longues allées, 
Où la brise zézaye avec les azalées. 



FOLLE ENTREPRISE 189 

MARCELLE. 

Cela imite très bien la brise... il me semble que je 
l'entends. 

ANDRÉ. 

Habituellement, je mets une petite casquette pour 
dire ce vers-là, sans cela je m'enrhume. 

MARCELLE. 

Mais vous avez déjà employé ce vers-là dans Folle 
Entreprise? 

ANDRÉ. 

Parfaitement, je l'aime beaucoup ce vers-là, je le 
mets partout; c'est mon droit, du moment que ce 
sont mes vers à moi, j'en fais ce que je ve*ux, je peux 
les mettre où bon me semble, (vexé et bref.) Je reprends : 

VISIONJ 

Souvent, oh! bien souvent, chère, tu m'apparais 
Dans un vieux parc d'un vieux château du Vivarais, 

Et je te vois, suivant de très longues allées. 
Où la brise zézaye avec les azalées. 

Il n'est pas encor nuit, mais il ne fait plus jour. 
Silence... tout paraît recueilli pour l'Amour. 

La rosée a perlé : c'est la terre qui pleure 

De tendresse... Phœbé se lève... tout à l'heure. 

Les Elfes vont danser sur les gazons tremblants, 
Et toi, très allurale en tes vêtements blancs. 

Dans les brouillards frileux du mauve crépuscule, 
Tu m'apparais, ainsi qu'une Elfe majuscule. 

D'un air modeste. 

Voilà. 



^90 FOLLE ENTREPRISE 

MARCELLE. 

Ah! c'est divin, c'est^exquis, c'est charmant... c'est 
très gentiL 

ANDRÉ. 

J'y ai mis toute mon âme, comme dans ce baiser. 

Il l'embrasse. 

MARCELLE. 

Monsieur! 

On frappe à la porte. 

VOIX, au dehors. 

Ouvrez... c'est moi, Casimir! 

MARCELLE. 

Casimir ! nous sommes perdus ! 

ANDRE. 

Qu'y a-t-iL.. vous jouez ? 

On frappe toujours. 

MARCELLE, éperdue. 

Non, je ne joue pas. Casimir, mon mari, le fou! 
Mon Dieu ! mon Dieu ! ! mon Dieu ! ! ! 

On frappe toujours, 

ANDRÉ» 

Il s'est encore échappé. 

LA VOIX. 

Ouvrez donc, voyons... puisque c'est moi, Casimir. 

MARCELLE. 

Défendez-moi... que faire! mais que faire! Il va me 
tuer! 

ANDRÉ. 

Je ne vous abandonne pas. Il ne vous tuera pas... 
vous savez bien que chez moi vous n'avez rien à 
craindre... des autres. 

U court vers la perle. 



FOLLE ENTREPRISE 191 

MARCELLE. 

Oii allez- VOUS? 

ANDRÉ, exallé. 

Je vais fermer à clef. 

On frappe toujours. 

MARCELLE. 

Ah ! les forces m'abandonnent. 

Elle s'évanouit. 

ANDRÉ. 

Horrible situation! j'en serai digne, (ii barricade la porte.) 
Elle est évanouie. Est-elle gentille! Berthe, Marcelle! 
Gabrielle ! Talmah, Talmah, revenez à vous. Je ne sais 
plus' comment l'appeler, elle a trois noms, c'est ef- 
frayant! madame, je vais "^'appeler madame... Ma- 
dame, revenez à vous... je suis là, je vous protège... Ah ! 

de 1 eau. (ll court chercher de l'eau et tamponne les tempes de Mar- 
celle arec son mouchoir.) Elle grelotte... elle a froid. Si je 
pouvais lui passer son boléro. Où est-il son boléro, (ii va 

le prendre sur le fauteuil où il l'a posé quand Marcelle est arrivée.) Au! 

le voilà! 011e! 011e! (Revenant près d'elle.) Je n'ai pas envie 
de rire pourtant. 

Il lui met son boléro, 

MARCELLE, ouvrant à demi les yeux. 

Enfone€z-moi bien les manches. 

Elle retombe évanouie. 

ANDRÉ. 

'■' Elle pense à ses manches!... la force de l'habitude, 
c'est admirable! (prêtant l'oreiUe.) Je n'entends plus rien... 
on l'aura rattrapé : je vais sonner Jean pour savoir ce 
qui s'est passé, (ii sonne.) Gomment a-t-il pu entrer ici, ce 
Casimir? (u sonne à nouveau.) Eh bien! viendra-t-il ce Jean? 
Je n'ai pas entendu sonner : ils sont joliment mal 
gardés chez le docteur Noir. Qu'est-ce qu'il fait, ce 

Jean ? (ll sonne rageusement en appelant.) Jean ! Jean ! Jean ! 



192 FOLLE ENTREPRISE 

JEAN, au dehors. 

Mais je ne peux pas entrer chez monsieur; la porte est 
fermée à clef! 

ANDRÉ. 

Ah! c'est juste... que je suis bote! (n va ouvrir i;» 
porte.) Eh bien! qu'est-ce que tout ce vacarme? 

JEAN. 

C'est justement ce que j'a,llais demander à monsieur. 

ANDRÉ. 

Qui est venu tout à Theure ? 

JEAN. 

Il n'est venu personne. 

ANDRÉ. 

Qui a crié : « Ouvrez, c'est moi... c'est Casimir. » 

JEAN. 

C'est moi qui ai crié. 

ANDRÉ. 

De quel droit avez-vous crié? 

JEAN. 

Parce que c'est écrit là. (ii montre son manuscrii.) « Au mo- 
ment où Henry embrasse Berthe, on entend une voix 
dans la coulisse.» Alors, j'ai vu monsieur qui embrassait 
madame, alors j'ai crié... et puis monsieur a fermé la 
porte à clef, alors j'ai pensé que monsieur voulait 
abuser de madame; je n'ai pas insisté. 

ANDRÉ. 

C'est bien : vous êtes un brave garçon... allez- vous-en. 
C'est vrai, je n'y avais pas songé; c'est dans la pièce, 

c'est dans Folle Entreprise I (ll répète en s'adressant à Marcelle.) 

C'est dans la pièce, c'est dans Folle Entreprise... c'est 
Jean, le fidèle Jean, qui criait derrière la porte. 



FOLLE ENTREPRISE 193^ 

MARCELLE. 

Oui, oui, je sais, j'ai tout entendu. 

ANDRÉ. 

Vous n'avez plus peur? 

MARCELLE. 

Ah! quelle émotion... mais je vais mieux. Répétons^ 
voulez-vous? 

ANDRÉ. 

Quel courage! elle songe à répéter, elle est en ferîir 
>^on, femme en fer, vous ne pouvez pas répéter dans 
ces conditions-là. Jean, le fidèle Jean va vous reconduire 
et, demain, j 'aurai l'honneur de me présenter chez vou?,. 
pour vous faire une communication importante. Je 
viendrai en redingote, je n'en dirai pas plus. 

MARCELLE, mettant une main sur eon cœur. 

En redingote ! Je comprends ! 

ANDRÉ. 

Oui, je vous aime et je désire que vous soyez ma. 
femme. 

MARCELLE. 

Mais Folle Entreprise? 

ANDRÉ. 

Vous ne la jouerez pas. 

MARCELLE. 

C'est dommage! 

ANDRÉ. 

Ça n'a pas d'importance! C'est une pièce qui a été 
refusée six fois à l'Odoon, et toujours à cause du dé- 
nouement. Ça ne finissait pas. J'avais voulu sacrifier 
au goût du jour, et vous savez que, maintenant, c'est 
•I 17 



19-4 FOLLE ENTREPRISE 

la mode de ne plus finir; mais il y aura une réaction : 
vous verrez qu'on en reviendra au théâtre de Scribe... 
qui finissait, lui ! 

MARCELLE. 

Ça vaut mieux. 

ANDRE, avec le geste d'un s{>eciatcur qui remet son paletot. 

Le Spectateur s'en allait content ; enfin, aujourd'hui, 
le hasard m'a fourni un dénouement auquel je m'ar- 
rête... ce n'est peut-être pas très scénique, mais c'est 
beaucoup plus humain. 

Rideau. 



I 



ÉDUCATION DE PRINCE 



COMÉDIE EN QUATRE ACTES 

Représentée pour la première fois, sur le théâtre des Variétés, 
le 17 mars 1900; 

Reprise sur le théâtre du Vaudeville, le 8 novembre 1908. 



Copyright 1906 by Maurice Donnay. 



PERSONNAGES 



Variétés. 

MM. 

CERCLEUX Brasseur. 

COMTE DE RONCEVAL. . Guy. 
PRINCE ALEXANDRE, dit 

SACHA André Brûlé. 

COLONEL BRAOULITCn. . 

TROYBEMOLLES, mau- 
vais plaisant Dubroca. 

MOITRINET, viveur. . . . Simon. 

«GARDÈNE, peintre mon- 
dain Demey. 

COURTOIS, docteur mon- 
dain Lavalée. 

TRANSE, poète mondain. Prince. 

GARAN, huissier Petit. 

•CAETAN, domestique. . . Colin. 

MOHAMMED, jeune Égyp- 
tien Mesmaecker. 

M 0,65 

LA REINE DE SILISTRIE. Jeanne Granier. 

MADAME GARANTIE . . . 

RAY MONDE PERCY, demi- 
mondaine Andhrée Mégard. 

CHOCHOITE, demi-mon- 
daine Lavallière. 

MARIETTE PRINTEMPS, 
demi-mondaine Diéterlk. 

YVONNE D'OSTENDE, de- 
mi-mondaine De Lagny. 

JULIA RADLER, demi- 
mondaine Demarsy. 

BLANCHE DE LIVRY, de- 
mi-mondaine Angèle. 

LUCIENNE VILLEDO, de- 
mi-mondaine Jane Yvon. 

ALBEHTINE, femme de 

chambre Brunel. 



Vaudeville. 

MM. 

Louis Gauthier. 

LÉRAND. 

Defreyn. 

JCFFRE. 

Victor Boucher. 
Baron lils. 

aussourd. 

Camille Bert. 
Georges Baud. 
Nicolle. 
Vertin. 

Chocolat fils. 

Jeanne Granier. 
Cécile Caron. 

Marville. 

Jane Heller. 

Harlay. 

Paule Andrâl. 

De Mornand. 

Wilford. 

Chantenay. 

Jeanne Marie-Lau- 
rent. 



Les personnages de Braoulitch et de Madame Garantie furent 
ajoutés pour la reprise au théâtre du Vaudeville. 



ÉDUCATION DE PRINCE 



ACTE PREMIER 



Le cabinet de travail de la reine de Silistrie. Aux murs, des 
panoplies d'armes balkaniques, des selles, des tabliers turcs, 
des guzlas, des nagaïkas, des balalaïkas. Un portrait en pied de 
Bojidar XXII, roi de Silistrie... deux ou trois meubles histo- 
riques. — Onze heures du matin, au mois de juin. 



SCÈNE PREMIÈRE 
GAETAN, MOHAMMED. 



Gaétan, quarante ans, beau domestique. Mohammed, treize ans, jeune 
Egyptien rapporté du Caire. Costume en drap bleu gansé de noir, cein- 
ture de soie cerise et verte; fez, babouches jaunes. 



GAETAN. 

Bonjour, vieux Mohammed. Où donc est le cour- 
rier? 

MOHAMMED. 

Voilà le courrier. 

GAETAN, parcourant les lettres. 

Rien d'intéressant. Passe-moi donc le bloc-notes. 

(Mohammed lui tend le bloc-notes.) VoyOUS un peU CC qUC fait la 

reine aujourd'hui : dix heures, Gaufrette. GaufreUe? 

17. 



198 ÉDUCATION DE PRIiNXE 

Ah! oui... c'est la jument que Sa Majesté doit essayer 
ce matin; onze heures, René Cercleux... connais pas... 
deux heures, Auteuil; six heures, Doucet; huit heures, 
dîner Krawiohtch. Eh bien, elle^ne sentira pas le ren- 
fermé, la patronne. Passe-moi donc une cigarette, dans 

le petit meuble. (Mohammed lui apporte la boîte, Gaétan en prend une.) 

Remets-les... apporte-moi donc une allumette pendant 
que tu es debout. 

Il allume. 

MOHAMMED. 

Ça va sentir la fumée. 

GAETAN. 

Je dirai que c'est toi. 

MOHAMMED. 

Pas beau ça, moussié, pas beau ça... mentir! 

GAETAN. 

Sauvage! Eh bien! tu ne^ t'ennuies plue, tu ne 
pleures plus, tu ne regrettes plus ton pays? 

MOHAMMED. 

Mieux manger ici, tu sais; mais plus travailler... et 
puis froid, beaucoup froid. 

GAETAN. 

Tu n'as 'pas mis ta boucle d'oreille,' Mohammed : 
la reine va encore t'attraper, et ce sera bien fait. Pour- 
quoi ne veux-tu pas la mettre, mal blanchi? 

MOHAMMED. 

Moi, pas esclave. 

GAETAN. 

Toi, pas esclave... passe-moi donc' les journaux. 

(Mohammed lui passe les journaux, Gaétan déploie Le Fi^^ro et lit.) « ChOSeS 

de Silistrie. » Ah! Ah! voilà qui nous intéresse... il 
parait que ça va mal là-bas, il y a eu du vilain à la 
Chambre des députés. Allons, bon... on sonne... pas 
moyen de lire son journal tranquillement. C'est sans 



ACTE PREMIER 199 

doute ce monsieur auquel Sa Majesté a donné readez- 
vous pour onze heures. Tu le feras entrei' ici, Moham- 
med... Tu veilleras à ce qu'il ne touche à rien... Après 
tout, on ne le connaît pas... Ferme donc ça, c'est plus 

prudent, (ll désigne le petit meuble aax cigarettes.) Attends, 

attends que j'en prenne encore une. 

Il en prend plusieurs et sort. Mohammed ferme le petit meuble à 
clef. Cependant, Cercleux, qui est entré, lui frappe légèrement sur 
l'épaule. 



SCÈNE II 
CERCLEUX MOHAMMED. 

CERCLEUX. 

Dites-moi, mon ami, si, comme tout me porte à le 
croire, vous êtes un jeune domestique de couleur at- 
taché au service de Sa Majesté la reine de Silistrie, 
prévenez donc votre auguste maîtresse que M. Cercleux 

est là. (Mohammed fait signe que oui.) VouS m'aVCZ entendu?... 

Cercleux, René Cercleux. (Mohammed fait signe que oui.) Eh bien, 
alors, allez... Qu'est-ce que vous attendez? Il ne com^ 
prend pas le français... ou bien, c'est un muet, un 
eunuque peut-être; chaque peuple a ses usages, (ii va 

regarder le portrait accroché au mur et revient vers Mohamrtied.) MaiS, 

jeune égyptiaque, si vous n'avez pas l'usage de la 
parole, vous avez celui de vos jamies... Allez porter 
ma carte à Sa Majesté. 

Mohammed prend la carte et la pose sur la table, puis il tend les 
journaux à Cercleux. 

MOHAMMED. 

Sa Majesté, bois de Boulogne, à cheval... toi at- 
tendre, toi t'assire, toi lire les journaux. 

CERCLEUX. 

Comme tu voudras... (ii dépUe u Figaro et lit.) « Choscs 



100 ÉDUCATION DE PRIiNGE 

<ie Silistrie. Un scandale épouvantable a éclaté hier à 
la Chambre des députés... » Tiens ! tiens ! Ces excellents 
Silistriens ! 

Il continue de lire; on entend dehors demander la porte; puis une 
voiture rentrant à l'hôtel; pas du cheval résciinant sous la voûte, 
etc., etc.; quelques secondes après, la reine entre... elle est en 
costume de cheval. 



SCÈNE III 
LA REINE, CERGLEUX, MOHAMMED. 

LA REINE. 

Je VOUS demande pardon, monsieur, je vous ai fait 
attendre. Oh! je suis contrariée vraiment. Vous m'ex- 
cusez! 

CERCLEUX. 

Votre Majesté plaisante. 

L.V REINE. 

A rhabitude, je suis plus exacte vraiment; mais, 
figurez-vous, j'ai eu des aventures extraordinaires. Je 
suis sortie ce matin, à neuf heures, pour essayer une 
jument, au Bois, et le marchand qui veut me la vendre 
me dit : « C'est une bête très douce, un enfant monte- 
rait dessus ». Je n'étais pas en selle depuis dix minutes, 
elle prend la peur et s'emballe. Réellement, si je n'ai 
pas été tuée, c'est que Dieu m'a protégée. Alors, je 
raconte au marchand. Devinez ce que l'audacieux me 
répond : « La bête est jeune, c'est de la gaieté, elle 
s'amuse ». Dites-moi quoi? De la gaieté! J'ai pensé as- 
sommer cet homme. 

CERCLEUX. 

ïl n'aurait eu que ce qu'il méritait. 

LA REINE. 

N'est-ce pas? C'est donc ça qui m'a mise en retard; 
mais j'avais donné des instructions à Mohammed. 



ACTE PREMIER 201 

CERCLEUX. 

Il les a suivies de point en point. i 

LA REINE. 

Qu'est-ce que tu fais là, Mohammed ? Ça t'intéresse 
ce que nous disons? (Mohammed rit.) Viens donc ici... plus 
près... Et ta boucle d'oreille ? 

MOHAMMED, avec aplomb. 

Perdue ! 

LA REINE. 

Non, tu ne l'as pas perdue, tu mens. Je parie que tu 
Tas encore dans ta poche. 

MOHAMMED, avec moins d'assurance. 

Perdue. 

LA REINE 
Approche. (Elle fouille dans la poche de Moliammed et en relire 

la boucle d'oreille.) Tieus ! voilà Comment elle est perdue. 
(Elle lui donne une gifle.) Ça t'apprendra à mentir. 

MOHAMMED. 

Moi, pas esclave. 

LA REINE, à Cercleux. 

Comprenez-vous qu'il ne veut pas mettre sa boucle 
d'oreille, parce que, dans son pays, c'est un signe de 
servitude... (a Mohammed.) Ah! Ah! tu ne veux pas avoir 
l'air d'un esclave; tu es déjà un socialiste. Va-t'en, 
chaque fois que je te verrai sans ta boucle d'oreille, tu 
seras à l'amende de dix sous. 

MOHAMMED, marchandant. 

Beaucoup trop dix sous... un sou. 

LA REINE. 

Entendez comme il me répond : voilà un scandale ! 
Et c'est partout la même chose, les domestiques, les 
cochers de fiacre, c'est vraiment trop de république. 
Tu vas mettre ta boucle d'oreille tout de suite, ^loham- 



20*2 ÉDUCATION DE PRINCE 

med, ou je te donne le fouet. (Mohammed met sa boucle 

d'oreille.) Va-t'en maintenant. 

Mohammed sort en tirant la langue derrière la reine. 



SCÈNE IV 
LA REINE, CERCLEDX. 

LA REINE, qui n'a pas vu le gcs-te de Mahammrd, 

Il est gentil. Je vous demande pardon de cette 
petite scène. ^. 

CERCLEUX. 

Elle était indispensable. 

LA REINE. 

Asseyez-vous, je vous en prie. 

CERCLEUX. 

Mais... 

LA REINE. 

Je ne m'assieds jamais,, ne faites pas attention à 
l'étiquette. Moi, je parle en marchant, j'ai besoin de 
remuer... il faut que je me dépense, sans ça j'éclate! 
Asseyez- vous... fumez, je vous en prie. 

CERCLEUX. 

Non, merci. 

LA REINE. 
Moi, oui. (Elle allume une cigarette.) Avaut de VOUS dire 

pourquoi je vous ai prié de venir, je dois vous mettre 
au courant de la situation. Vous avez sans doute 
entendu parler de mon époux, l'infortuné roi de Silis- 
trie? 

CERCLEUX. 

Parfaitement : Bojidar XIV ou XXIII, je crois? 



ACTE PREMIER 203 

LA REINE. 

Non, XXII, Bojidar XXII. 

CERCLEUX. 

Ah! XXII, que Votre Majesté veuille bien m'ex- 
cuser, je n'ai pas la mémoire des chiffres. 

LA REINE. 

Moi non plus; mais XXII, les deux cocottes, c'est 
bien simple. 

CERCLEUX. 

En effet. 

LA REINE. 

Vous VOUS rappellerez, Bojidar XXII. Là, d'ailleurs, 
est son portrait par Ghartran. 

CERCLEUX. 

Je l'ai admiré tout à l'heure. C'était un bel homme. 

LA REINE. 

Un bel homme, il faut le dire. 

CERCLEUX. 

Je le dis... et ses traits, chose fréquente d'ail- 
leurs chez les souverains de la péninsule des Balkans, 
expriment un rare mélange d'intelligence, de finesse, 
d'énergie et de bonté. 

LA REINE. 

Vous avez absolument raison... mais comme vous 
avez deviné son caractère! sauf pour l'énergie; il n'en 
avait aucune... aucune. Mais, imaginez- vous l'homme 
le meilleur, le monarque le plus libéral... on l'avait sur- 
nommé le Père au peuple; quand un roi s'est attiré 
un tel surnom... 

CERCLEUX. 

Il est perdu... ça ne pardonne pas. 

LA REINE. 

Il avait donné aux Silistriens le suffrage universel.- 



204 ÉDUCATION DE PRINCE 

ce fut sa perte et la leur, comme je vous Texpliquerai 
plus tard. Enfin, le roi accorda au peuple tant de li- 
bertés que la révolution éclata et Bojidar fut renversé, 
chassé... quelle ingratitude ! 

CERCLEUX. 

J'ai entendu parler de ces tristes événements. 

LA REINE. 

Voilà dix ans de ça... dix ans... déjà! 

CERCLEUX. ■ 

Gomme le temps passe ! 

LA REINE. 

Obligés de quitter notre patrie, nous vînmes à 
Paris... que faire? 

CERCLEUX. 

Évidemment. 

LA REINE. 

Le roi supporta sans philosophie cet exil. Il tomba 
dans un état de langueur incroyable et mourut au bout 
de dix-huit mois, me laissant veuve avec un jeune 
enfant qu'il avait eu de sa première femme, mon beau- 
fils par conséquent. 

Gaëlan entre en ce moment poussant devant lui un petit bar roulant. 
GAETAN, solennel. 

Le cocktail de Sa Majesté. 

Il prononce cock-taille. 

[la reine. 

C'est bien. (Sur un geste de la reine/Gactan est sorti.) VouS 

avez entendu comme il prononce : cock-taille. Quelle 
épouvante! Je dois le renvoyer, n'est-ce pas? 

CERCLEUX. 

C'est intolérable! Pourtant, si Votre' Majesté en]^est 
satisfaite sous d'autres rapports... 



'ACTE PUEMIER 205 



LA REINE. 



Très satisfaite, c'est un excellent serviteur. Vous 
avez raison, je dois le garder. Vous permettez que je 
fasse le cocktail moi-même? C'est un soin que je ne 
laisse à personne; aucun domestique ne sait réelle- 
ment préparer une boisson convenable. Voulez-vous. 
faire cocktail avec moi ? 

CERCLEUX. 

Je suis confus de tant de bonté... Votre Majesté est 
trop... 

LA REINE. 

Oui, beaucoup trop, il faut le dire; mais, que vou- 
lez-vous? Ici, sur la terre d'exil, l'étiquette est très... 
comment dites-vous, une chose qui signifie comme ça... 

Geste. 

CERCLEUX. 

Élastique. 

LA REINE. 

Absolument, l'étiquette est en élastique. (Eiie fait le 
cocktail.) Qu'est-ce que je vous disais? 

CERCLEUX. 

Que le roi, en mourant, vous laissait veuve avec un 
jeune enfant... Mais Votre Majesté va se fatiguer... si. 
Elle voulait me permettre ?... 

LA REINE. 

Savez-vous secouer? Tout est dans le secouement. 
Si on ne secoue pas assez, toute la glace ne fond pas : 
alors, c'est une horreur! 

CERCLEUX. 

Je ferai de mon mieux. 

LA REINE. 

Je continue à vous raconter, n'est-ce pas ? Ça ne vous 
gêne pas : vous pouvez écouter et secouer? 
1. 18 



•2Q6 EDUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

Pour moi, ce n'est qu'un jeu! Écouter en secouant 
ou secouer en écoutant, telle est ma devise. 

LA REINE. 

Dieu vous bénisse ! 

CERCLEUX, à part. 

Je n'ai pas éternué. 

LA REINE. 

Le prince, mon beau-fils, qui avait sept ans lorsque 
la révolution éclata, est aujourd'hui un jeune homme 
-de dix-sept ans. Il est très instruit : il connaît le latin, 
le grec, l'anglais, l'allemand, les mathématiques, il a 
passé par deux baccalauréats et, tandis qu'il appre- 
nait l'escrime, l'équitation et les arts de la guerre, sous 
la direction du colonel Braoulitch, un autre homme 
•éminent lui démontrait la science économique et poli- 
tique. Je crois que la glace est fondue à présent. 

CERCLEUX. 

Elle doit l'être. 

LA REINE. 

Alors, vous pouvez verser. (Cercleux verse le cocktail dans le 

verre que lui tend la reine.) Vcrsez pour VOUS, maintenant, 
et buvez... Ça me fera plaisir. Gomment le trouvez- 
vous ? 

CERCLEUX. 

Très bon... un peu fort. 

LA REINE. 

Un peu fort... réellement ?(Eiie rit.) C'est un mélange à 
moi': c'est tout simplement du whisky, du gingembre 
let de la poudre. 

CERCLEUX. 

Bravo ! 

LA REINE, se vergant un deuxième yen-e. 

Je VOUS disais donc que le prince avait travaillé sous 



ACTE PREMIER 207 

le direction d'un homme très émineot... Vous connais^ 
sez peut-être le comte de Ronceval? 

CERCLEUX. 

Je connais ce nom-là. 

LA REINE. 

C'est un vieux gentilhomme du Béarn qui, désespé- 
rant de voir jamais le roy, son roy, remonter sur le 
trône de la France, a passé sa vie à instruire des jeunes 
princes étrangers, à les préparer à ainsi dire pour la 
royauté, quand leurs peuples les rappelleront... C/est 
un Machiavel... 

CERCLEUX. 

In partibus. Combien a-t-il eu d'élèves reçus? 

LA REINE. 

Aucun, il faut le dire. C'est une vocation... il fait 
ça pour rien... c'est un original, vous le verrez tout à 
1 heure. Mais, si le comte de Ronceval a appris au prince 
Alexandre les moyens véritables comment il faut ré- 
gner, en revanche, son élève ne connaît rien du monde : 
il est timide, un peu sauvage même; son intelligence 
est cultivée, mais il s'habille mal. Je voudrais qu'il soit 
très élégant... Et puis, ce que je vais vous dire est 
assez déhcat : naturellement il ne connaît rien des 
femmes, vous comprenez? 

CERCLEUX. 

Très bien. 

LA REINE. 

Alors, je voudrais qu'il fût dirigé pour connaître les. 
femmes. 

CERCLEUX. 

On ne les connaît jamais ! 

LA REINE. 

Vous êtes un sceptique. Il faut que le prince devienne 
un mauvais sujet... c'est ça, un mauvais sujet... un 



â08 ÉDUCATION DE PRINCE 

peu, pas trop, les peuples aiment ça, j'ai remarqué. 
Enfm, le prince doit faire la noce. Moi, je ne peux réel- 
lement pas le guider dans les mauvais lieux ; sans ça, je 
le ferais, je vous assure. Alors, j'ai pensé à vous. 

CERCLEUX. 

Ce choix m'honore. 

LA REINE. 

J'ai pris des renseignements sur vous, ils sont épou- 
vantables. 

CERCLEUX. 

Oh! 

7^ A REINE. 

Ne protestez pas... j'aime mieux... mauvais, par 
conséquent bons... vous comprenez? 

CERCLEUX. 

Non, pas du tout. 

LA REINE. 

Ça ne fait rien. Vous avez été 'renvoyé de trois 
lycées. 

CERCLEUX. 

C'est exact. 

LA REINE. 

Vous avez mené la vie d'un bâton de chaise. 

CERCLEUX. 

' D'un bâton de chaise? Je ne me serais pas beaucoup 
amusé. 

LA REINE. 

C'est une manière de parler. ; 

CERCLEUX. 

C'est bien comme ça que je le prends. 

LA REINE. 

Vous avez obtenu un conseil judiciaire. * 



ACTE PREMIER 209 

CERCLEUX. 

Je ne l'avais pas demandé. 

LA REINE. 

^ C'est donc plus méritoire de l'avoir obtenu. Vous 
avez eu cent bonnes fortunes, et, maintenant que je 
vous vois, ça ne m'étonne pas... ça ne m'étonne pas. 
Vous avez été marié deux fois et, deux fois, le divorce 
a été prononcé contre vous qui aviez tous les torts. 
Tout cela vous désigne à nos yeux pour achever l'édu- 
cation du prince, mon beau-fils... brigand ! 

CERCLEUX. 

Votre Majesté me flatte infiniment; mais, malgré 
tous ces titres, je ne sais si je dois accepter une pareille 
responsabilité. 

LA. REINE. 

Vous devez accepter. 

CERCLEUX. 

Je demande à réfléchir. 

LA REINE. 

Réfléchir quoi? Songez que, si le prince recouvre son 
royaume, vous serez comblé d'honneurs. 

CERCLEUX. 

Je n'y tiens pas. • 

LA REINE. 

Vous entrerez dans l'Histoire. 

CERCLEUX. 

Je n'ai jamais pu l'apprendre, [je ne mérite pas d'y 
entrer. 

LA REINE. 

Vous nous accompagnerez peut-être un jour là-bas... 
vous connaîtrez les Silistriennes... ce sont les Parisiennes 
de l'Orient. 

18. 



210 EDUCATION DE PRIiNCE 

CERCLEUX. 

J*ai renoncé à Tamour. 

LA REINE. 

Vous serez colonel de mon régiment. 

CERCLEUX. 

Pour un maréchal des logis de dragons, Tavance- 
ment serait vertigineux. 

LA REINE. 

Vous serez chevalier de Tordre de la Guzla. 

CERCLEUX. 

Entends la guzla, holà! Tous ces honneurs dont on 
veut me combler ne sauraient me séduire. J'hésite, je 
balance. 

LA REINE. 

Ne vous balancez pas trop longtemps : le prince peut 
être appelé à régner d'un moment à l'autre. 

CERCLEUX. 

Ça, je ne crois pas. 

LA REINE. 

Il faut le croire. C'est même un miracle qu'on n'ait 
pas encore fait la contre-révolution. Dites-moi quoi? 
En dix ans, savez-vous combien de ministères? Vingt- 
sept! Quelle épouvante! Et de scandales? Savez-vous 
combien de scandales? 

CERCLEUX, sans hésitation. 

Vingt-sept ! 

LA REINE. 

Comment avez- VOUS deviné ?... 

CERCLEUX. 

C'est enfantin... sous les régimes parlementaires, il- 
faut corrtpter un scandale au moins par ministère. 



ACTE PREMIER 21t* 

LA REINE, riant. 

Vous êtes un comique. 

CERCLE UX. 

Un modeste observateur. ■ 

LA REINE. 

Je ris; mais il y a là véritablement de quoi pleurer. 
Oui, vingt-sept gros scandales, sans compter les petits. 
Bref, il n'y a pas de temps à perdre. Il n'y a pas un jour 
qui ne soit marqué par quelque trouble. Tenez... encore 
ce matin. (EUe prend Le Figaro et lit.) « Ghoscs de Silistric. Un 
scandale épouvantable a éclaté hier à la Chambre : 
M. Glaucopis, le leader des socialistes, est monté à la 
tribune et, interpellant le gouvernement, a formelle- 
ment accusé le président du Conseil et les autres mi- 
nistres d'avoir trempé dans le pétrole. M. Mavroïnesco, 
le chef des modérés, lui a lancé son encrier à la tête, 
puis ses bottines. Tous les modérés ont imité son 
exemple. Bientôt, les députés se précipitèrent dans 
l'hémicycle et en vinrent aux mains. Le président 
agitait en vain sa sonnette. Alafm, ayant reçu un coup 
de pied dans l'estomac, il mit son chapeau et la séance 
fut levée, aux cris de : A bas les jouisseurs ! Le soir, les 
amis de l'ordre ont organisé une manifestation tumul- 
tueuse sur la place Nationale. Deux escadrons de Cki- 
petars ont chargé, sabre au clair, la foule qui se refer-^ 
mait derrière eux, en criant : Vivent les Ckipetars ! » 

CERCLEUX. 

Ils n'ont vraiment pas de rancune. 

LA REINE. 

Aucune. Les Silistriens commencent toujours par 
faire des émeutes pour s'amuser. Souvent ça tourne 
mal, parce que la police s'en mêle; autrement, ils ren- 
verseraient des ministères, des'/ois_même, sans la 
moindre aorimonie. 



212 ÉDUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

Ils s'amusent, quoi... C/est de la gaieté; c'est comme 
la jument que Votre Majesté a essayée tout à Theure 
et qui a failli lui casser la figure. La vieille gaieté silis- 
trienne... entends la guzla, holà! 

LA REINE. 

Il n'y a donc pas de temps à perdre. Voulez-vous 
guider le prince dans la noce... oui? 

CERCLEUX. 

J'ai depuis quelques instants une idée... Ce qui me 
déterminerait, c'est l'originalité de ces nouvelles fonc- 
tions. La mission qui m'est confiée est peut-être plus 
importante encore que Votre Majesté elle-même ne se 
l'imagine. Et puis, que suis-je? Un oisif, un inutile... je 
ne rends aucun service à mon pays... si, en achevant 
l'éducation du prince, je croyais, du moins, pouvoir 
être utile à la Silistrie... 

LA REINE. 

N'en doutez pas. 

CERCLEUX. 

Alors, j'accepte. 

LA REINE. 

Dieu vous bénisse ! 

CERCLEUX. 

Merci. Éternuerais-je sans m'en apercevoir? 

LA REINE. 

Dieu vous bénisse d'accepter. Voulez-vous voir votre 
élève ? Le plus tôt sera le mieux. 

CERCLEUX. 

Volontiers. 

LA REINE. 

Il prend sa dernière leçon avec le comte de Ronce- 
val. Je vais le faire appeler, (ëiic sonne, Gaétan paraît.) Allez 
dire à Son Altesse et au comte de Ronceval que je les 



ACTE PREiMIER 213 

prie de venir. Si le colonel Braoulitch est dans la mai- 
son, priez-le aussi de venir. 

GAETAN. 

Oui, Majesté. 

Gaétan est sorti. 

CERCLEUX. 

J'ai oublié de poser à Votre Majesté une question qui 
a bien son importance. 

LA REINE 

Posez donc. 

CERCLEUX. 

Combien Votre Majesté compte-t-elle donner à 
Son Altesse pour le nouveau genre d'existence. 

LA REINE. 

Ah! par exemple, je n'avais pas pensé à ça; non, 
je n'y avais pas pensé du tout... le comte de Ronceval 
fait l'éducation... (Geste.) comment dites-vous. 

CERCLEUX. 

A l'œil. 

LA REINE. 

A l'œil, il faut le dire. 

CERCLEUX. 

Oh! je ne parle pas pour moi... j'ai de quoi vivre... 
l'honneur me suffit. Mais avec son érudition et quelques 
bouquins, le comte de Ronceval pouvait s'en tirer, tan- 
dis que le nouveau genre d'existence que Son Altesse va 
mener nécessitera des frais. 

LA REINE. 

Que voulez-vous ? Voilà dix ans que nous vivons sur 
notre capital, en attendant une restauration. Je don- 
nerai au prince mille francs par mois. Dieu fera le 
reste. 



-214 f DUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

Avec son aide, Majesté, et des dettes, on peut tou- 
jours s'arranger. 

Sur ces derniers mots, le prince Alexandre et le comte de RoBceval 
sont entrés. 



SCÈNE V 

LA REINE, CERCLEUX, LE PRINCE ALEXANDRE, 
M. DE RONCEVAL, puis BRAOULITCH. 

LA REINE. 

Je vous ai prié de venir, comte de Ronceval ; je tenais 
à vaus présenter moi-même M. René Gercleux, qui 
veut bien se charger de compléter, sous certains rap- 
ports, l'éducation du prince Alexandre. 

M. DE RONCEVAL, à Gercleux. 

Enchanté, monsieur, de vous toucher la main. 

CERCLEUX. 

Monsieur, enchanté. 

LA REINE, à son beau-fils. 

Altesse, je vous présente votre nouveau professeur. 

(Lc prince et Gercleux se serrent la main. Cependant Braoulitch est entré. 

La rsine présente.) Le coloncl Braoulitch, M. René Gercleux. 
(Les deux hommes se saluent.) Le comtc de Rouccval a enscigné 
au prince la sciei^ce politique et le colonel lui a ensei- 
gné l'art de la guerre 

BRAOULITCH. 

Beaucoup plus utile. 

RONCEVAL. 

Permettez, coloneL ^ 



ACTE PREMIER 215 

BRAOULITCH. 

Beaucoup plus utile, étant donné un roi qui doit 
conquérir son royaume. 

RONCE VAL. 

Laissez-moi vous faire observer... 

LA REINE. 

Messieurs, je vous en prie... 

RONCE VAL, s'iocliflant. 

Majesté! 

BRAOULITCH. 

Chosko ! chosko ! 

LA REINE. 

M. René Cercleux dirigera Son Altesse pour con- 
naître les femmes. 

BRAOULITCH. 

Dieu vous bénisse, Majesté... ces choses-là s'ap- 
prennent bien toutes seules, sans professeur... C'est 
comme pour nager, la meilleure leçon de natation est 
encore de vous flanquer mon gaillard à l'eau et qu'il se 
débrouille. 

LA REINE. 

Oui, oui, on sait que vous n'y allez pas par quatre 
chemins. 

BRAOULITCH. 

Il n*y en a pas quatre non plus. Ah! ah! ma pre- 
mière maîtresse... je la revois encore... C'était une cer- 
taine Dafmka... employée chez mon père à mettre du 
caviar dans des petits tonneaux. Je n'avais que quinze 
ans... mais, nom d'un esturgeon!... je lui ai fait deux 
jumeaux. 

LA REINE. 

C'est bon, Braoulitch, on ne vous demande pas tout 
ça... vous parlez pour ne rien dire. 

BRAOULITCH. 

Pour ne rien dire... deux jumeaux, Majesté. 



216 ÉDUCATION DE PRINCE 

LA REINE. 

Pajalsta! 

BRAOULITCH. 

Chosko ! chosko ! 

RONCEVAL, à Cercleux. 

Je remets donc, monsieur, mon auguste élève entre 
vos mains : ma tâche est terminée, la vôtre commence. 
Si, pour fixer les idées, j'ose comparer Son Altesse à un 
jeune arbre, je puis dire qu'Elle a pris dans le terrain 
des sciences économiques et politiques des racines pro- 
fondes et qu'elle élève déjà dans l'air des branches 
pleines de promesses. 

BRAOULITCH. 

Des racines, des branches. Ça ne vaut pas vingt 
mille hommes de bonnes troupes. 

LA REINE. 

Encore une fois, taisez-vous. 

BRAOULITCH. 

Chosko ! chosko ! 

RONCEVAL. 

Vous êtes appelé à diriger le prince de Silistrie dans 
des voies différentes; vous êtes appelé à lui donner une 
éducation mondaine; mais vous n'oublierez pas que 
votre élève est un futur roi et qu'il est marqué au 
front du sceau divin... Vous me le promettez, mon- 
sieur? 

CERCLEUX. 

Je vous le jure. 

RONCEVAL, au prince. 

Quant à vous, monseigneur, connaissez les femmes 
puisque telle est la volonté de Sa Majesté; mais, au 
sein des plaisirs, dans le tourbillon des fêtes, ayez tou- 
jours les yeux fixés vers l'Orient, où est votre royaumxe... 
cependant que j'irai moi-même là-bas échauffer le zèle 
de nos amis, nouer des iûtrigues, fomenter des troubles. 



ACTE PREMIER 217 

LA REINE. 

Vous ferez ça? 

RONCE VAL. 

Je le ferai... je pars tout à Fheure. 

BRAOULITCH. 

Je vous accompagnerai, Ronceval. 

RONCEVAL. 

Vous me gêneriez, colonel, avec votre caractère em- 
porté... pour le gâchis préparatoire, il faut un organi- 
sateur... 

BRAOULITCH. 

Chosko ! chosko ! 

LA REINE. 

Merci, comte, m.erci... notre reconnaissance... 

RONCEVAL. 

Trop heureux. Majesté, trop heureux... je n'ai plus 
que quelques mots à dire. Monseigneur, ceux qui veulent 
gagner les bonnes grâces d'un prince ont coutume de 
lui offrir ce qu'ils possèdent de plus rare, ou ce qu'ils 
croient être le plus de son goût, comme des pierres 
précieuses, des étoffes d'or, des chevaux et des armes 
d'un prix proportionné à la grandeur de ceux à qui ils 
en font hommage. Le désir que j'ai de me séparer de 
vous avec un gage de mon dévouement, ne m'a fait 
trouver parmi tout ce que je possède rien que j'estime 
davantage que la connaissance des actions des hommes 
célèbres, connaissance acquise par une longue expé- 
rience des temps modernes, et par la lecture des anciens. 
Les observations qu'il m'a été donné de faire, je les ai 
rassemblées dans ce petit volume que je vous dédie. « 

BRAOULITCH. 

A quelle heure est votre train, Ronceval ? 

RONCEVAL. ; ' 

^ Ne vous occupez pas de ça... j'ai le temps. Tous ne 
I. 19 



218 EDUCATION DE PRINCE 

trouverez dans cet opuscule, monseigneur, ni un style 
brillant et pompeux, ni aucun de ces vains ornements 
dont les auteurs cherchent à embellir leurs ouvrages. 
Si le mien a le bonheur de vous intéresser, ce sera uni- 
quement par l'importance du sujet et, peut-être aussi, 
pour la solidité des réflexions autant que pour la vérité 
des faits qui y sont rapportés. 

LA REINE. 

Comment vous remercier... 

RONCEVAL, la coupant. 

J'ose donc espérer que vous accueillerez ce faible 
hommage, en appréciant l'intention qui me fait vous 
l'offrir et que vous satisferez le désir ardent que j'ai de 
vous voir remplir avec éclat les hautes destinées aux- 
quelles votre fortune et vos grandes qualités vous ap- 
pellent. 

Lorsque M. de Ronceval a commencé de parler, Cercleux le consi- 
dère avec stupeur; puis il sourit... deux ou trois fois, même il se 
retourne pour rire tout à fait... il se défend contre le fou rire ^ui 
le gagne, mais c'est en vain : il est obligé à la fin de cacher sa 
figure da^s son mouchoir, en tournant le dos au comte de Ron-^ 
ceva1. 

LA REINE. 

Je vous remercie, monsieur de Ronceval, du cadeau 
réellement princier que vous voulez bien faire à Son 
Altesse... 

BRAOULITCH. 

^hus direz ce que vous voudrez, mais je prétends 
que vingt mille hommes de bonnes troupes... 

LA REINE. 

Ne trouvez-vous pas, monsieur Cercleux, que c'est 
une attention d'une délicatesse incroyable ? (cercieux, 

sans se retourner, fait signe de la main qu'on le laisse et qu'il ne peut 

parler.) Qu'avez-vous, au nom du Père?... Il pleure, je 
crois. 

RONCEVAL. 

Cette cérémonie, bien simple pourtant, l'a touché 
sans doute. 



ACTE PREMIER 219 

LA REINE. 

Elle était fort émouvante. 

RONCE VAL. 

Majesté, ce jeune homme a du cœur... le prince est en 
bonnes mains. Altesse, je vous dis adieu. 

Il embrasse le prince 

LA REINE. 

Quoi ? Adieu. . . Au revoir. . . 

RONGEVAL. 

Majesté, je ne vous re verrai pas avant longtemps, 
des mois, des années peut-être... je vais là-bas échauffer 
le zèle de nos amis, nouer des intrigues, fomenter des 
troubles. 

LA REINE. 

Échauffez donc, monsieur de Ronceval, nouez, 
fomentez... et Dieu vous garde ! 

Elle lui donne sa main à baiser. 

BRAOULITCH. 

Je vous accompagne, Ronceval. 

RONCEVAL. 

Non, mon bon ami, laissez-moi prendre les devants... 
je vais pour intriguer, vous viendrez pour combattre. 

BRAOULITCH. 

Je vous accompagne jusqu'à la gare. 

RONCEVAL, à Cercieux. 

Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. 

LA REINE. 

Monsieur Cercieux ! 

RONCEVAL. 

Laissez-le, laissez-le... venez- vous, Braoulitch? 

Il sort avec le prince. 



22i3 ÉDUCATION DE PHLNCE 

BRAOULITCH. 

Je VOUS suis. 

Il vient pour prendre congé de la reine. 
LA REINE. 

Tu vas encore te griser... toutes les occasions te 
sont bonnes. 

BRAOULITCH. 

Majesté, le nouveau précepteur ne me plaît pas... il a 
Tair de se moquer du monde. 

LA REINE. 

Tiens-toi tranquille, et mêle-toi de ce qui te regarde. 
Oubiraïl tschortt ! 

BRAOULITCH. 

Chosko ! chosko ! 

Il sort. 

SCÈNE Vï 

LA REINE, GERGLEUX, puis LE PRINCE. 

CEilCLEUX. 

Il est parti, Machiavel? 

LA REI^\E. 

Pleuriez-vous réellement?... vous avez de grosses 
larmes. 

CERCLEUX. 

Je vous demande pardon... c'est absurde de rire 
comme ça... je n'ai pas pu m'en empêcher. 

LA REINE. 

Quoi! vous riez? Que trouvez-vous de drôle dans 
tout cela? 



ACTE PREMIER -221 

CERCLEUX. 

Tout, Majesté, ces gens sont extraordinaires... 
vous y êtes habituée... vous n'y faites pas attention, 
mais cet homme avec son petit livre et ce colonel qui 
répète sans cesse : chosko... chosko... avec un air fu- 
rieux... 

LA REINE. 

C'est vrai... vous ne savez pas... c'est un mot silis- 
trien, un mot énergique, militaire. 

CERCLEUX. 

Mais qu'est-ce qu'il signifie ? 

LA REINE. 

Comment vous dire... il signifie qu'il vaut mieux 
mourir que de se rendre... vous comprenez ? 

CERCLEUX. 

Très bien... Un général fameux a exprimé la même 
idée en français, sous une forme également elliptique. 

Cependant le prince est rentré. 

L\ REINE. 

Mais je vous laisse avec votre élève : vous devez 
faire connaissance. 

Elle sort. 



SCÈNE VIT 
LE PRINCE, CERCLEUX. 



CERCLEUX. 

Monseigneur, vous venez de prendre votre première 
leçon d'irrévérence, sachez en profiter. Maintenant, 
soyons sérieux. J'ai laissé parler ce vieillard sans l'in- 
terrompre; d'ailleurs, j'en aurais été incapable; mais 
'^ 19. 



222 ÉDUCATION DE PRINCE 

je dois vous tenir un tout autre langage. Je suis chargé 
de vous apprendre la vie... la vie, rien que ça! A Paris, 
par les temps que nous traversons, ça coûte cher, et 
nous disposons de sommes fort modestes. 

LE PRINCE. 

Je croyais que nous étions riches. 

CERCLEUX. 

Ça ne me fait pas cet eiîet-là. Il faut pourtant 
que vous teniez un rang honorable dans la haute noce 
parisienne, et voici le problème qui se pose : étant 
donné un prince, lui faire mener une existence prin- 
cière, ce qui serait la chose la plus aisée du monde si 
votre père, au lieu d'être roi de la Silistrie, avait été 
roi du sucre, du caoutchouc ou de la fécule. 

LE PRINCE. 

Comment faire? 

CERCLEUX. 

Il faut nous occuper au plus tôt d'une installation... 
vous ne pouvez pas rester ici... vous devez d'abord être 
chez vous. La reine m'a dit qu'il n'y avait pas de temps 
à perdre ; nous chercherons cet après-midi un atelier. 

LE PRINCE. 

Un atelier... de quoi? 

CERCLEUX. 

De peinture... enfin, un atelier. 

LE PRINCE. 

Mais je ne peins pas, je ne suis pas artiste. 

CERCLEUX. 

Raison de plus : avec un atelier, vous aurez l'air de 
vous occuper d'art, ce qui n'est pas mauvais pour un 
prince sans travail. Vous aurez toujours, dans cet ate- 
lier, sur un chevalet de bataille, quelques études de 
paysages ou de têtes... Je vous recommanderai un de 



ACTE PKEMIEH 223 

mes amis, un garçon très intéressant qui a la spécialité 
de faire des ébauches de chefs-d'œuvre pour gens du 
monde. 

LE PRINCE. 

Il a du talent, votre ami? 

CERCLEUX. 

Je crois bien... du talent... c'est quelqu'un... il n'est 
pas maladroit... il connaît son affaire. 

LE PRINCE. 

Pourquoi fait-il ce métier-là, alors ? Il me semble qu'à 
sa place j'aimerais mieux faire des tableaux que je 
signerais. 

CERCLEUX. 

Ah! voilà... lui aussi, aimerait mieux... mais il n'a 
du talent que pour ébaucher... il ne peut pas finir... ça, 
il ne faut pas le lui demander. 

LE PRINCE. 

Soyez tranquille, je ne lui en parlerai même pas. 

CERCLEUX. 

Maintenant, passons au personnel. Pour commencer, 
vous n'avez pas besoin de plus d'un domestique et 
demi. 

LE PRINCE. 

Qu'entendez- vous par ces paroles ? 

CERCLEUX. 

Pa,r ces paroles, j'entends un valet de chambre ad- 
mirablement stylé... le style, c'est le valet de cham.bre... 
et un groom, par exemple ce jeune Égyptien que }'ai 
vu tout à l'heure. 

LE PRINCE. 

Mohammed ? 

CERCLEUX. 

Oui... Mohammed... je pense que la reine voudra J3ien 
nous le donner. 



2-2i ÉDUCATION DE PKINCE 

LE PRINCE. 

C'est une excellente idée. 

CERCLE UX. 

^ Il faudra aussi que je vous mène chez un tailleur... 
vous n'êtes pas habillé. 

LE PRINCE. 

Comment ça?... 

CERCLEUX. 

J'entends bien... vous êtes vêtu, mais vous n'êtes 
pas habillé : ce petit complet est d'une couleur cho- 
quante, il va mal, c'est de la confection. Plus vous irez, 
plus vous devrez vous rapprocher de la façon impeccable 
dont ils s'habillent en Angleterre. J'espère même que, 
dans très peu de temps, vous serez tout à fait ridicule. 
Mais, en pareille matière, il ne faut pas craindre d'être 
ridicule et rappelez- vous ce mot bien français du jeune 
duc de Fontenoy : « Ça m'est égal d'avoir l'air bête, 
pourvu que j'aie le chic anglais. )> 

LE PRINCE. 

A-t-il vraiment dit cela? Vous ne vous moquez pas 
un peu de moi? 

CERCLEUX. 

Oh! pas le moins du monde, monseigneur... Seule- 
ment, je n'ai pas la même manière que M. de Ronceval, 
et d'ailleurs, mon enseignement n'est pas le m.ême. Pour 
moi, à l'heure présente, il s'agit moins de boufîonner, 
que de frapper fortement votre im.agination. Ah! 
j'aurai beaucoup de choses à vous dire sur la toilette, 
le linge, la chaussure... vous n'en avez pas la moindre 
idée. Vous parlerai-je de la cravate qui, non seulement 
doit s'adapter aux milieux, aux circonstances, mais 
qui doit être, en quelque sorte, le miroir de l'âme, re- 
fléter les sentiments les plus subtils... de la cravate qui 
sera tour à tour mélancolique, attendrie, ironique, désa- 
busée, enjouée, timide, pressante, provocante... insigni- 
fiante, jamais! 



ACTE PREMIER -225 

LE PRINCE. 

C'est difficile tout ça. 

CERCLEUX, lyrique. 

Que direz-vous donc, quand nous arriverons au cha- 
pitre des chapeaux et que nous parlerons du chapeau 
de soie qui doit jeter des éclairs, comme un sabre! Ah! 
monseigneur, si vous sortez avec une femme et qu'elle 
ne puisse pas, ayant oublié sa petite glace, arranger ses 
cheveux, se mettre de la poudre, en un mot faire un 
raccord devant votre chapeau, alors, autant valait 
rester chez vous, car vous aurez un chapeau; mais 

vous n'aurez pas le chapeau! (ll prend son chapeau et le prc- 

senio au prince.) Tcucz, monseigueur, regardez-vous là- 
dedans. 

LE PRINCE. 

C'est admirable ! 

CERCLEUX. 

Quelquefois, je m'am.use à me coiffer devant mon 
chapeau, comme cet amiral qui, dans son canot, se 
rasait devant les plaques de son cuirassé. 

LE PRINCE. 

C'est incroyable! Comment arrivez-vous à un tel 
résultat ? 

CERCLEUX. 

Oh! c'est un secret, un tour de main... c'est un mé- 
lange... c'est en le frottant moi-même avec une cer- 
taine étoffe que je vous dirai et dont j'ai constaté les 
vertus, après en avoir essayé plus de cent. 

LE PRINCE. 

Quelle patience ! 

CERCLEUX. 

Ah! dame, il faut du temps et de l'observation. C'est 
comme pour le ph. 

LE PRINCE. 

Quel pH ? 



226 ÉDUCATION DE PRI^XE 



CERCLEUX. 



Le pli du pantalon... vous avez dû remarquer que 
j'ai un pli à chaque jambe de mon pantalon. 

LE PRirs'CE. 

En effet, mais à quoi ça sert-il ? 

CERCLEUX. 

A rien, absolument à rien, seulement, c'est chic. On 
dit de moi que j'ai le pli... et savez- vous comment je 
l'obtiens ? 

LE PRINCE. 

En le pliant. 

CERCLEUX. 

Il y a aussi les extenseurs, à ce compte-là; mais alors 
le pli est raide et cassant... cela n'a pas d'âme. Non, 
chaque soir, avant de me coucher, j'étends mon panta- 
lon par t erre, sur le tapis de mon cabinet de toilette et 
je pose dessus, devinez quoi? 

LE PRINCE. 

Je ne sais pas, moi... des livres. 

CERCLEUX. 

Précisément, mais quels livres ? 

LE PRINCE. 

' Ah! ça... n'importe lesquels, je suppose. ' 

CERCLEUX. 

Le dictionnaire de Larousse. Mais pourquoi ce dic- 
tionnaire-là et non un autre? Parce que je le connais, 
je l'ai manié et que, selon le degré de fatigue du vête- 
ment, la plus ou moins grande souplesse du drap, je 
varie le nombre des volumes de cette admirable ency- 
clopédie, de façon à avoir toujours le même pli, en un 
mot, mon pli à moi... 

LE PRINCE. 

- M. de Ronceval me disait qu'un homme n'avait 



ACTE PREMIER 227 

pas besoin d'être recherché dans sa mise, pourvu qu'il 
fût inteUigent et travailleur. 

CERCLEUX. 

'"" M. de Ronceval était très coupable : c'est avec de 
tels principes qu'on fausse les idées des jeunes gens. 

LE PRINCE. 

Je commence à comprendre que j'ai perdu dix ans 
de ma vie. 

CERCLEUX. 

Mais en voilà assez pour aujourd'hui, je craindrais 
de vous fatiguer. 

LE PRINCE. 

Je ne suis pas fatigué du tout, et cette première 
leçon me parait très agréable. 

CERCLEUX. 

Votre Altesse est trop indulgente ; je n'ai pas l'inten- 
tion de vous faire un cours, mais de vous meubler l'es- 
prit et de vous donner sujet de réfléchir, par de fami- 
lières causeries comme celle-ci, tantôt au Bois, tantôt 
aux courses, au théâtre, dans le monde, un peu par- 
tout. A ce propos, je dois vous dire que dans certaines 
maisons où la reine m'a prié de vous conduire, un trop 
grand cérémonial pourrait surprendre et même prête- 
rait à rire. Je ne peux pas toujours vous appeler monsei- 
gneur ou Votre Altesse. N'avez- vous pas un petit noi» 
dont on vous appelle dans l'intimité ? 

LE PRINCE. 

On m'appelle Sacha... c'est un diminutif d'Alexandre, 

CERCLEUX. 

Sacha, c'est très gentil... vous serez bientôt connu 
sous le nom de Sacha. 

Sur ces derniers mots, la reine est rentrée, 



228 ÉDUCATION DE PRINCE 

SCÈNE VIII 
CERCLEUX, LE PRINCE, LA REINE. 

LA REINE. 

Eh bien! monsieur Cercleux, comment trouvez- 
vous votre élève ? 

CERCLEUX. 

Je crois, Majesté, que nous nous entendrons à mer- 
veille. 

LA REINE. 

Dieu soit loué! Laissez-nous seuls, Sacha, je dois 
causer avec votre professeur. 

LE PRINCE. 

Au revoir, monsieur. 

CERCLEUX. 

Au revoir, monseigneur. Au fait, quand re verrai- je 
Votre Altesse ? 

LE PRINCE. 

Mais ne devez-vous pas me mener tantôt visiter un 
atelier, puis chez un tailleur? 

CERCLEUX. 

C'est juste, auguste... prince. 

Le prince est sorti 

SCÈNE IX 
LA REINE, CERCLEUX. 

LE PRINCE. 

Le trouvez-vous réellement intelligent? 

CERCLEUX. 

Monseigneur a l'esprit très ouvert, mais il a tout à 
apprendre. 



ACTE PREMIER 229 

LA REINE. 

Il sera un joli roi, vous ne pensez pas? 

CERCLEUX. 

Si, si, tout à fait un joli roi. 

LA REINE. 

Ah! dites-moi quoi, mon cher Gercleux? J'ai beau- 
coup réfléchi... je vous ai averti, je crois, que le prince 
était un vierge... Vous souriez? Comment faut-il dire? 
Si je dis mal, vous devez me reprendre. J'écris pourtant 
bien le français, je ne sais pas pourquoi je le parle en 
faute. C'est comme souvent, avec la plus grande faci- 
lité du monde, je dis des choses qu'il ne faut pas dire, 
des choses énormes, sans le savoir, je vous jure, puisque 
je ne suis même pas rouge... Alors, vous devez aussi me 
reprendre : c'est réellement un service à me rendre. 
Qu'est-ce que je disais? Ah! oui, que le prince est un 
vierge. 

CERCLEUX. 

J'aime mieux ça que s'il avait déjà chanté : il aurait 
pu être mal commencé. 

LA REINE. 

Chanté? Ah! Oui... Oh!... vous avez beaucoup d'es- 
prit... d'esprit parisien.. Vous êtes de Paris? 

CERCLEUX. 

Non, de Dijon. 

LA REINE. 

Ça ne fait rien. J'ai beaucoup réfléchi : oui, je me 
préoccupe beaucoup de ces choses. Vous comprenez, 
je ne voudrais pas que le prince montât sur le trône 
dans cet état-là... C'est d'abord ridicule et puis j'ai la 
superstition que ça lui porterait malheur. Si mon mari, 
l'infortuné Bojidar, est mort en exil, c'est parce qu'il 
^tait monté comme ça sur le trône... ne pensez- vous pas 
aussi ? 

I. 20 



230 EDUCATION DE PRINCE 

CERGLEUX. 

C'est très possible. 

LA REINE. 

Je vous assure. Alors, il fg^ut que le prince ait une 
maîtresse... sans ça, je ne suis pas tranquille. Que vou- 
lez-vous, je suis superstitieuse. 

CERGLEUX. 

Mais, ce soir même, si Votre Majesté le désire. 

LA REINE. 

Non, pas ce soir, entendez-moi bien, c'est trop vite : 
je pense que la première fois est aussi importante pour 
un jeune homme que pour une jeune fille. 

CERGLEUX. 

Plus importante, peut-être. 

LA REINE. 

Dites- vous comme moi parce que je suis la reine, 
ou si vous pensez réellement aussi. 

CERGLEUX. 

Je pense réellement aussi. 

LA REINE. 

Oui, l'idée qu'unjeune hommes^fait de l'amour ,et de 
la femme dépend aussi de la première fois. Je suis donc 
très soucieuse quelle sera la première maîtresse du 
prince. Alors, tous ces temps-ci, aux courses, aux Aca- 
cias, au sentier de la Vertu, j'ai attentivement exa- 
miné les grues... c'est comme ça qu'on dit. 

CERGLEUX. 

On dit aussi ces demoiselles. 

LA REINE. 

Si vous voulez; j'ai examiné ces demoiselles grues. 

CERGLEUX. 

Cet examen leur a-t-il été favorable? 



ACTE PREMIER 231 

LA REINE. 

Terrible... je les déteste... elles ont toutes l'air 
commun, bête et cruel. 1 

CERCLEUX. 

\'otre Majesté est sévère, il y en a de charmantes. 

LA REINE. 

Très peu, je vous assure. D'ailleurs, les hommes ne 
voient pas la même chose que les femmes. 

CERCLEUX. 

Heureusement pour les femmes. 

LA REINE. 

Oui, heureusement. Enfin, j'en ai remarqué une qui 
m'a beaucoup plu, réellement. Elle est très jolie et elle 
a l'air d'une bonne personne. On m'a dit son nom; 
mais je ne me le rappelle plus. Elle conduit elle-même 
un boggy à roues jaunes, avec im caniche café au lait à 
côté d'elle, et un trotteur alezan qui file commue une 
flèche. 

CERCLEUX. ] 

Je vois qui vous voulez dire... C'est Raymonde 
Percy, 

LA REINE. "^ 

Absolument... Raymonde Percy... Ah! la belle bête... 
je pense au cheval... m.ais la femme aussi est jolie. 

CERCLEUX. 

J't'écoute... (se reprenant.) j'écoutc Votre Majestc. 

LA REINE. 

Certainement, vous m'écoutez... elle a beaucoup de 
« viens ici ». Chaque fois que je la rencontre, comme 
je la regarde avec bienveillance, elle me sourit avec 
bonté. Je voudrais que le prince la connaisse. Mais 
pensez-vous que c'est une femme pour un commen- 
çant ? Je veux dire, elle n'est pas une rosse ? 



232 ÉDUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. , 

Raymonde?...Oh!pas du tout... C'est une femme très 
sentimentale; elle fait son métier, évidemment... ça ne 
l'empêche pas d'être très petite fleur bleue. 

LE REINE. 

Vous la connaissez ? 

CERCLEUX. 

Très bien. 

LA REINE. 

Alors, vous pouvez la présenter au prince ? 

CERCLEUX. 

Rien de plus facile... elle sera enchantée. 

LA REINE. 

Ça me fait plaisir... ça me fait plaisir que Percy 
ait la fleur bleue... oui, mais comprenez-moi bien, je 
ne voudrais pas que le prince eût une aventure banale... 
Je voudrais qu'il fût aimé d'une façon romanesque... 
comm.e j'ai aimé le roi Bojidar. Vous connaissez com- 
ment j'ai aimé Bojidar? 

CERCLEUX. 

Non, ?viajesté. 

LA REINE. 

En ce cas, je dois vous raconter, parce que c'est réel 
lement original. Quand le roi Bojidar perdit sa pre- 
mière femme, il eut une grande douleur et tomba dans 
une si effrayante maladie noire que les médecins lui 
conseillèrent de voyager pour se distraire.il se mit donc 
à parcourir l'Europe avec un aide de camp. Un soir que 
je chantais Carmen au théâtre de Prague, ils entrèrent. 
Ah! monsieur, c'est bien vrai que l'amour est enfant 
de Bohême! Il faut vous dire qu'à Prague le public 
m'aimait beaucoup ; il me traitait en enfant gâtée et me 
passait toutes mes fantaisies... toutes... vous ne pou- 
vez pas vous faire une idée. Vous n'avez pas en France 
ce culte pour les actrices chanteuses. 



ACTE PREMIER !233 

CERCLEUX. 

Pourtant, nous leur tolérons bien des petites choses. 

LA REINE. 

Donc, ce soir-là, le roi était dans une petite baignoire, 
sur la scène... je ne savais pas que c'était le roi, puis- 
qu'il voyageait incognito, mais je l'avais remarqué, 
parce qu'il était réellement un bel homme... d'ailleurs, 
là est son portrait par Chartran. Alors, au moment, 
vous savez, où je dois jeter une fleur à ce nigaud de don 
José qui est en train d'arranger son épinglette, j'ai jeté 
au roi la fleur que je tenais dans ma bouche. Dites-moi 
quoi ? Il l'a reçue en plein dans l'œil. 

CERCLEUX. 

Heureux monarque ! 

LA REINE. 

A l'entr'acte suivant, il se fit présenter sous un faux 
nom, et ce n'est que le lendemain matin que je vis qu'il 
avait une couronne... sur sa tabatière... il me nomma 
comtesse de Razgrad et, un mois après, il m'épousait : 
c'est donc romanesque. 

CERCLEUX. 

Tout à fait. 

LA REINE. 

Je voudrais ça po ur le prince. 

CERCLEUX. 

Oui, vous voudriez une femme qui eût un béguin pour 
lui. 

LA REINE. 

Qu'est-ce que béguin? Petit bonnet? 

CERCXEUX. 

Non, petite passion. 

LA REINE. 

C'est ça, un béguin... Je voudrais ça pour le prince... 
■un béguin... vous avez connu beaucoup de femmes? 

20. 



23i EDUCATIO^ DE PRINCE 

CERCLE UX. 

Quelques-unes. 

LA REINE. 

Racontez-moi. 

CERCLEUX. 

Ce serait bien long. 

LA REINE. 

Je ne vous demande pas de raconter toutes; mais une 
seule... la première. 

CERCLEUX. 

Oh ! ça n'est pas très intéressant. 

LA REINE. 

Vous devez me raconter... je suis très curieuse de ces 
choses, réellenLent. Moi, je vous ai bien raconté com- 
ment j'ai connu Bojidar, je ne m.e suis pas fait prier... 
si vous ne voulez pas, je serai contrariée, fâchée 
même. 

CERCLEUX. 

Oh ! qu'à cela ne tienne, ]\Iajesté ! 

LA REINE. 

Mais, vous savez... avec tous les détails. 

CERCLEUX. 

Je dois avertir Votre Majesté que ce qui m'est ar- 
rivé est tellement extraordinaire... c'est à peine 
croyable. 

LA REINE. 

Oh ! tant mieux... il me vient de l'eau dans la bouche. 
Quel âge aviez-vous d'abord? 

CERCLEUX, résolument. 

Douze ans et demi. 

LA REINE. 

Oh! quelle épouvante! Quand je pense qu'à cet âge, 
le prince, si innocent, aurait pu... Ah! mon pauvre 
petit Sacha... Vous aviez douze ans et demi?... 



ACTE PREMIER 235 

CERCLEUX. 

J*ai de qui tenir : ma mère, il faut que vous le 
sachiez, était créole, nature pleine d'expansion, dirai- 
je, coloniale, et mon père était un Bourguignon salé; 
à quatre-vingts ans, mon grand -père remplissait encore 
ses devoirs conjugaux '^nvers ma grand'mère et même 
la trompait. Voilà comment on est dans la famille. 

LA REI?îE. 

C'est très noble ! 

CERCLEUX. 

A l'époque dont je vous parle, j'étais interne au 
lycée Henri IV... j'avais pour correspondants des amis 
de ma mère, des créoles, des gens de la Réunion qui 
réunissaient chez eux, tous les dimanches, un tas de 
petites filles avec leurs parents. Mais ces jeunes per- 
sonnes, bien que fort précoces, ne me disaient pas grand' 
chose et, comme il arrive d'ordinaire à cet âge, je devins 
éperdument amoureux de la mère de l'une d'elles. 

LA REINE. 

Elle était jolie? 

CERCLEUX. 

Très jolie... C'était une femme longue, mince, avec 
des yeux bleus et des cheveux noirs comme la nuit. 

LA REINE. 

Comment s'appelait-elle? 

CERCLEUX. 

Dolorès... Je lui écrivais des vers. 

LA REINE. 

Vous êtes un poète ? 

CERCLEUX. 

Hélas! non... je copiais des poésies dans une antho- 
logie. 

LA REINE. ' 

Je n'airne pas beaucoup que vous avez fait ça. 



236 ÉDUCATION DE PRINCE 

CERCLE UX. 

Moi non plus... mais j'avais douze ans. 

LA REINE. 

C'est vrai. . . et alors ? 

CERCLEUX. 

Ce jeu ne déplaisait pas autrement à Dolorès. Un 
dimanche, elle demanda à mes correspondants de me 
confier à elle. J'arrive donc le matin chez cette femme : 
elle me fait entrer dans son cabinet de toilette, me 
prend sur ses genoux, me fait mille caresses et, finale- 
ment, enlève son peignoir sous lequel elle était toute 
nue. 

LA REINE. 

Oh! quelle impudeur! Ce n'est pas possible. Alors, 
qu'avez-vous fait? 

CERCLEUX. 

Rien. 

LA REINE. 

Rien? 

CERCLEUX. 

Rien... j'ai eu des scrupules. Avant de me juger, 
apprenez. Majesté, que le mari de Dolorès était aussi 
élève d'Henri IV. 

LA REINE. 

'' En même temps que vous ? 

CERCLEUX. 

Oh ! non, bien avant... c'était un ancien élève. 

LA REINE. 

Alors, quel rapport ça a-t-il avec scrupules? 

CERCLEUX. 

Je ne voulais pas tromper un camarade de collège. 

LA REINE. 

Vous étiez un brave enfant chevaleresque. 



ACTE PP.EMIEU 237 



CERCLEUX. 



Mais Dolorès ne se tint pas pour battue... elle fit 
comme si de rien n'était; nous déjeunâmes ensemble, 
puis elle me conduisit à la Comédie-Française où Fon 
donnait une matinée et, le soir, elle m'emmena dîner 
au restaurant dans un cabinet particulier. 

LA REINE. • 

Ah ! mon Dieu ! 

CERCLEUX. 

Dolorès se montrait maternelle.., je ne me méfiais 
plus... lorsque tout à coup (La reine suis\utc.) cllc éteint les 
bougies, comme dans la Chronique du règne de 
Charles IX. 

LA REINE. 

Oui, j'ai lu... j'ai lu... 

CERCLEUX. 

Je sens deux lèvres brûlantes sur mes lèvres, et... 

LA REINE, haletante. 

Et?... 

CERCLEUX. 

Plusieurs points; quand je revins à moi, ma mai- 
tresse était penchée sur moi, ses beaux yeux pleins de 
reconnaissance. 

LA REINE. 

Que vous a-t-elle dit ? 

CERCLEUX. 

Elle m'a dit : « Tu vas me mépriser ». 

LA REINE. 

Ah! pauvre femme! 

CERCLEUX. 

Alors je me suis souvenu du mari, de l'ancien élève 
d'Henri IV ; je lui ai répondu : « Parbleu ! » comme dans 
Mo nsie u r de Ca mo rs... 



238 ÉDUCATION DE PRINCE 

LA REINE. 

Oui, j'ailu... j*ailu... 

CERCLEUX. 

Elle a payé raddition comme dans Francillon. 

LA REINE. 

Oui, j'ai vu... j'ai vu... 

CERCLEUX. 

Et je suis rentré au lycée... mais qu'avez- vous ? 

LA REINE. 

Ce n'est rien... ne faites pas attention, ce n'est rien, j 

CERCLEUX. 

Vous êtes toute pâle, Majesté. 

LA REINE. 

Oui, c'est cette histoire si vécue et en même temps si 
romanesque qui m'a troublée... au moment où cette 
Dolorès a éteint les bougies, j'ai pensé que moi-même 
j'aurais fait autant. Comprenez, il y a dix ans que je 
suis une veuve et, alors, rien qu'à les raconter, ces 
choses me bouleversent. Tâtez mes mains comme elles 
sont froides. 

CERCLEUX. 

En effet, elles sont glacées. 

LA REINE. 

Glacées, ilj faut le dire. Tout le sang est au coeur. 
Mais c'est fini, maintenant, c'est fini. J'aurais tant 
désiré une aventure semblable pour le prince. 

CERCLEUX. 

Je pourrai organiser ça. 

LA REINE. 

Je vous en prie, organisez. 

Cependant Gaétan est entré. 



ACTE PREMIER 239 

GAETAN, annonçant. 

Sa Majesté est servie ! 

LA REINE. 

Monsieur Gercleux, vous déjeunez avec nous. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté est trop gracieuse, mais... 

LA REINE. 

Mais quoi? Il est une heure et demie... vous devez 
mourir de faim... vous n'avez pas le temps de redes- 
cendre dans Paris... Si... si... vous déjeunez avec nous, 
je le veux... Vous me raconterez encore de vos amours. 

CERCLEUX, désignant le prince qui est entré. 

Devant Son Altesse ? 

LA REINE. 

Certainement, ça l'instruira. Allons! votre bras, 
colonel ! 

CERCLEUX. 

Colonel ? 

LA REINE. 

Ne vous ai- je pas nommé colonel de mon régiment? 

CERCLEUX. 

Pardonnez-moi, Majesté, je l'avais complètement 
oublié. 

Ils passent dans la salle à manger. 

Rideau^ 



ACTE DEUXIÈME 



Quelques semaines après, au mois d'août, à Vaucottes, aux bords 
de la mer, en Normandie; saian élégant avec une large baie sur 
la mer très verte. Tentures claires, ameublement anglais. Les 
portes nécessaires. Au lever )]u rideau, Raymonde Percy et sa 
tante, M™* Garantie, sont assises devant une grande table ronde. 
— Raymonde consulte un atlas, ouvert devant elle; M""' Garantie 
fait une réussite. 



SCÈNE i^RE^JIÈRE 
RAYMONDE, MADAME GARANTIE. 

RAYMONDE. ' 

Eh bien ! ma tante, cette réussite, ça marche ? 

MADAME GARANTIE. 

Certainement. 

RAYMONDE. 

C'est la réussite de Marin- Antoinette ? 

MADAME GARANTIE. 

Oui. Où est donc Son Altesse ? 

RAYMONDE. 

Sacha? il est en train de développer ses plaques. Tu 
sais, les photographies qu'il a faites hier... quand il nous 
a prises, toutes les deux, su4' la falaise. 



ACTE DEUXIÈME -2il 

MADAME GARANTIE. 

Crois-tu qu'il voudra m'en donner une ? 

RAYMONDE. 

Bien sûr... si tu lui demandes poliment. 

MADAME GARANTIE. 

Monseigneur est si gentil... Dire que moi, ta tante, 
j'aurai mon portrait tiré par une altesse... Quand je 
montrerai ça à mes connaissances... 

RAYMONDE. 

Voilà de quoi mettre la rue Lepic en émoi ! 

MADAME GARANTIE. 

Ah ! il n'est pas fier, il ne me pa,rle pas avec mépris... 

RAYMONDE. 

H ne m.anquerait plus que ça ! 

MADAME GARANTIE. 

C'est égal... tu as eu des amis... enfin, je veux dire, 
j'ai rencontré chez toi des hommes réputés très chic,, 
mais sans éducation et qui, parce qu'ils étaient riches, 
me parlaient comme... je ne sais pas, moi... comme je 
parle à ma femme de ménage. Vois-tu, ma petite Ray- 
monde, un véritable gentleman, ça se connaît toujowrs. 

RAYMONDE. 

Sais- tu que tu as très bonne mine... tu vas mieux. 

MADAME GARANTIE. 

Oui, grâce à toi qui m'as invitée à venir'ici. L'air de 
la mer me fait beaucoup de bien... Ah ! tu es une bonne 
fille, toi... tu n'oublies pas ta famille... aussi, n'a,ie pas 
peur, tu seras récompensée. 

RAYMONDE. 

Alors, tu es heureuse ? 

I. 21 



242 ÉDUCATION DE PRINCE 

MADAME GARANTIE. 

Écoute, je serais tout à fait heureuse, je vais te dire, 
si j'avais pu amener mon perroquet. 

RAYMOND E. 

C'est toujours la grande passion. 

MADAME GARANTIE. 

Que veux-tu? Je ne suis pas toujours avec toi, 
n'est-ce pas? Et puis... ça fait bien de la saleté, je sais 
bien, mais ça vient des parents... on y tient... 

Sur ces derniers mots, Sacha est entré par une porte de gauche. 



SCÈNE II 

RAYMONDE, SACHA, MADAME GARANTIE. 

SACHA. 

J'ai tiré les photographies... M^^^ Q^rantie est très 
bien venue... Toi, Raymonde, c'est moins bien. 

RAYMONDE. 

Oh ! moi, je viens très mal. 

SACHA, à la tante. 

Vous faites une réussite ? 

MADAME GARANTIE. 

Oui, pour vous, monseigneur. 

SACHA. 

Pour moi ? Et dans- quel but ? 

MADAME GARANTIE. 

Pour savoir si vous monterez bientôt sur le trône de 
vos ancêtres.'' 



ACTE DEUXIÈME Wd 

SACHA. 

C'est fort délicat. Eh bien? 

MADAME GARANTIE. 

Eh bien ! je Fai bouclée. 

RAYMONDE. 

Oh! la réussite de Marie- Antoinette, ça ne rate ja- 
mais... Où donc est Cercleux? 

SACHA. 

Cercleux est monté dans sa chambre... il éprouvait 
le besoin, après déjeuner, de faire une petite sieste. 

RAYMONDE. 

Je comprends ça, par cette chaleur! 

SACHA. 

Je croyais que ta sœur était ici. 

RAYMONDE. 

Elle est en train de défaire ses malles. 

SACHA. 

Elle est charmante, ta sœur... Elle a Tair très réservé. 

RAYMONDE. 

Espère un peu; pendant le déjeuner elle était inti- 
midée; mais, quand elle se sera familiarisée, tu m'en 
diras des nouvelles. 

MADAME GARANTIE, se levant. 

Je vais aller écrire quelques lettres. 

RAYMONDE. 

• Oui, tu vas ôter ton corset. 

MADAME GARANTIE. 

Voyons, Raymonde... Elle est terrible; monseigneur, 
n'en croyez pas un mot... Oh! je vous fais toutes mes 
excuses... 



214 ÉDUCATION DE PRiNCE 

SACHA. 

Mais pourquoi, madame Garantie, allez donc ôter 
votre corset ! 

MADAME GARANTIE, entre haut et bas. 

C'est incroyable ! un prince ! 

Elle sort par la porte du fond. 



SCENE III 
RAYMONDE, SACHA. 

SACHA. 

Qu'est-ce que tu regardes donc là avec tant d'atten- 
tion? 

RAYMONDE. 

C'est un atlas que j'ai acheté. 

SACHA. 

Tu as acheté un atlas ? Pourquoi faire ? 

RAYMOND E. 

Tu ne vas pas te moquer de moi, chéri : c'est pour 
voir ton royaume sur la carte; mais je ne peux pas 
mettre la main dessus, 

SACHA. 

Moi non plus... tu cherches peut-être mal. 

RAYMONDE. 

Mais non, je cherche dans les Balkans... tu vois, pé- 
ninsule des Balkans. Où diable est-il fourré ton 
royaume ? 

SACHA. 

Il est là... là... tout près de la mer Noire. 



ACTE DEUXIÈME n\ 



RAYMONDE. 



Ah! oui, j'y suis maintenant... oui, oui, Silistrie, c'est 
bien ça... dis donc, c'est tout petit! 

SACHA. 

Naturellement, ce n'est pas la Chine. Et puis ça pa- 
raît petit sur la carte ; mais c'est encore assez grand. 

RAYMONDE. 

Faut pas te fâcher, je n'ai pas dit ça pour t'etre désa- 
gréable, chéri. 

SACHA. 

N'empêche que le prince de Bismarck a dit que ce 
petit peu de Silistrie mettrait peut-être un jour le feu à 
l'Europe. 

RAYMONDE. 

Ah! il a dit ça, Bismarck! Il y a un tas de hachures, 
c'est assommant, on se crève les yeux, on ne peut pas 
lire les noms. 

SACHA. 

Les hachures représentent des montagnes : c'est ua 
pays très montagneux. 

RAYMONDE. 

C'est comme la Suisse... ce n'est pas grand, mais c'est 
haut; alors, ça revient au même. C'est un pays en hau- 
teur. 

SACHA. 

Je ne trouve pas ça drôle du tout. 

RAYMONDE. 

Si ça t'ennuie, je ne dirai plus rien. D'abord ce n'est 
pas parce que tu étais l'héritier du royaum.e de Silistrie 
que je t'ai aimé, puisque je t'ai aimé incognito. 

SACHA. 

C'est vrai? 

21. 



246 ÉDUCATION DE PRINCE 

RAYMONDE. 

Bien sûr, puisque cet imbécile de Cercleux t'avait 
présenté comme un jeune étudiant pauvre, obligé de 
donner des leçons pour vivre. 

SACHA. 

L'as-tu vraiment cru? J'ai toujours soupçonné Cer- 
cleux de t'avoir prévenue... voyons, maintenant, tu 
peux bien l'avouer. 

RAYMONDE. 

Non, chéri, je t'assure... je croyais vraiment que tu 
étais un étudiant pauvre et tu me plaisais beaucoup... 
sans ça! Voyons, tu te rappelles, quand tu as pris les 
billets pour Fontainebleau, j'ai absolu m.ent voulu que 
tu prennes des secondes, tellement je te croyais dans la 
purée. 

SACHA. 

C'était très gentil. 

RAYMONDE. 

C'est-à-dire que j'ai été la dernière grisette... et 
Ton est descendu dans un tout petit hôtel. 

SACHA. 

Ah! qu'im.porte l'hôtel pourvu qu'on ait l'ivresse!... 
et elle ne s'est pas fait prier, l'ivresse. 

RAYMONDE. 

Toute la nuit, nous avons empêché nos voisins de 
dormir... C'étaient deux jeunes mariés qui faisaient 
Ileur voyage de noces... Ils n'ont pas pu fermer l'œil... 
Is étaien t furieux... tu te souviens ? 

SACHA. 

(î)ui, j^e me sou vie ns. 

RAYMONDE. 

Non, tu sais, chéri, cette nuit-là, tu peux dire que tu as 

été aimé pour toi-même. Ne bouge pas : il y a plus d'une 

altesse qui voudrait en dire autant. Plus tard, quand tu 



ACTE DEUXIÈME 247 

tomberas sur des demoiselles qui te diront à un certain 
moment : « Sire, qu'éprouvez- vous? » en roulant les 
yeux et les R,, tu verras la différence et tu éprouveras 
le besoin de t'en aller. 

SACHA. 

J'en ai peur. 

RAYMOND E. 

Non, le soir de Fontainebleau, j'étais à cent lieues 
de me douter que tu étais une altesse. C'est toi-même 
qui t'es trahi, le lendemain, quand nous avons visité le 
château et que le gardien nous a montré cet horrible 
petit guéridon sur lequel l'empereur premier a signé 
son abdication. 

SACHA. 

Eh bien? 

RAYMOND E. 

Eh bien! tu as pleuré, parce que ça te rappelait ton 
père, le roi... comment donc déjà? Bolivar, objet 
d'art... 

SACHA. 

Bojidar. 

RAYMOND E. 

Ah! oui, Bojidar. 

SACHA. 

Tu exagères... je n'ai pas du tout pleuré. 

RAYMOND E. 

Je ne te dis pas que tu as fondu en larmes, mais 
tu étais très ému. 

SACHA. 

C'était ridicule ? 

RAYMOND E. 

Mais ne t'en défends donc pas, imbécile chéri, 
c'était charmant au contraire, et je ne t'en ai aimé 
que davantage. 

SACHA. 

Ma chère petite Raymonde ! 



248 ÉDUCATION DE PRINCE 

RAYMONDE. 

Je ne suis pas comme Cercleux qui blague tout le 
temps. Je comprends ces sentiments- là... moi aussi, 
j'ai pensé à mon père. 

SACHA. 

Il n'a pas abdiqué, ton père. 

RAYMONDE. 

Non, chéri, il a été révoqué... c'est aussi triste. 

SACHA. 

Qu'est-ce qu'il faisait ton père? 

RAYMO>JDE. 

Il était chef de gare. 

SACHA. 

Tu ne m'en avais jamais parlé. 

RAYMONDE. 

Parce que ça ne s'est pas trouvé... et puis, je ne 
voulais pas avoir l'air de poser... mais je suis d'une très 
bonne famille. 

SACHA. 

Pourquoi ne serais-tu pas d'une bonne famille? 
Alors, ton père a été révoqué? Raconte-moi... 

RAYMONDE. 

Oh ! c'est toute une histoire, et pas gaie. 

SACHA. 

Je pense bien... voyons, raconte... 

RAYMONDE. 

Eh bien, il faut te dire que mon père s'était remarié, 
comme le tien, et il avait épousé en secondes noces 
une femme très jolie, mais très légère... une chanteuse 
de café-concert. C'est curieux, n'est-ce pas? comme il 
y a des analogies entre ta famille et la mienne! 



ACTE UEUXIEiME 2i9 

SACHA. ' '^" 

Des analogies? 

RAYMONDE. 

Oui... enfin... ta belle-mère, la reine, est aussi une 
ancienne chanteuse. 

SACHA. 

Une grande cantatrice... ça n'est pas la même 
chose. 

RAYMOND E. 

Évidemment, toutes proportions gardées... tu n'e!»i 
pas fâché? 

SACHA. 

Mais non, mais non, continue. 

RAYMOND E. 

Enfm, ma beîle-mère était très coquette. Après 
quelques mois de mariage, mon père soupçonnait sa 
femme d'avoir des relations avec un employé aux 
expéditions, chéri. 

SACHA. 

Oh! 

RAYMOND E. 

Un jour l'express de dix heures sept arrive en gare... 
Mon père n'était pas à son poste sur le quai, mais on 
entend des cris épouvantables... c'était mon père qiti 
rossait l'employé aux expéditions qu'il avait surpris 
avec sa femme. Tu comprends, ça a fait un scandale 
fou... d'autant plus qu'il y avait dans le train un ins- 
pecteur principal. Il a dit à mon père que les services 
publics devaient passer avant les vengeances pri- 
vées, et on l'a révoqué. 

SACHA. 

En effet, c'est épouvantable! 

RAYMOND E. 

Plus que tu ne le crois. Ça m'a empêché de me 
marier, cette affaire-là... J'avais un fiancé quand 



QSO ÉDUCATIOIS DE PRINCE 

c/est arrivé... Ses parents, qui étaient de bons bour- 
geois, n'ont plus voulu naturellement de ce mariage... 
depuis, personne ne s'est présenté... Alors, pour ne 
pas re.ster fille, je le suis devenue. 

SACHA. 

Oh! 

RAYMONDE. 

Je ne me fais pas d'illusions, c'est la vérité. Ce n'est 
pas juste tout de m.ême. Comprends-tu, maintenant, 
pourquoi j'ai été très touchée le jour de Fontainebleau ? 

SACHA. 

Oui, je comprends... tu es délicieuse, Raymonde. 

RAYMONDE. 

Tu m'aimes ? 

SACHA. 

iJe t'adore. 

RAYMONDE. 

Que vcux4u?... on ne choisit pas sa belle-mère, 
n'est-ce pas? Tu n'as toujours pas de nouvelles de la 
reine ? 

SACHA. 

Je ne sais même pas où elle est. Je lui écris réguliè- 
rement à Parjs, en mettant « faire suivre )>. Elle ne 
répond pas. 

Sur ces derniers; mots, Alberttne, la femme de chambre, est entrée. 



SCÈNE IV 
RAYMOMJE, SACHA, ALBERTINE. 

RAYMONDE. 

Qu'est-ce qii-^ c'est? 

AI.BERTINE, portant un paquet. 

Madame, on apporte des costumes de bain à essayer 
pour Mohammed. 



ACTE DEUXIÈME 25 1 

RAYMONDE. 

C'est bien. Posez ça là. 

ALBERTÏNE. 

Mais, madame, c'est qu'il y en a trois à choisir... 
le garçon a des ordres pour attendre et remporter 
ceux que madame ne prend pas... Il vient d'Étretat... 
il a sa facture acquittée. 

RAYMONDE. 

La confiance règne. C'est bien, Albertine... défaites 
le paquet... Appelez-moi Mohammed... il va essayer 
tout de suite. 

Albertine sort. 

SACHA. 

Tu as acheté un costume à Mohammed? 

RAYMOiSDE, dépliant les costumes. 
Oui, je veux qu'il se baigne. (Elle étale sur ses genou 

un costume orange.) Combien paries-tu qu'il choisit celui- 
là? 

SACHA. 

Ah! ça c'est couru. Est-ce qu'il sait nager? 

RAYMONDE. 

Tous les nègres savent nager; nous irons le voir bar- 
boter dans l'eau; ce sera une charmante diâtraction-. 

Cependant Moha mmed est entré, costume égyptien cr. coutil ficelle. 



SCÈNE V 
RAYMONDE, SACHA, MOHAMMED. 

RAYMONDE. 

Arrive ici, Mohammed... je t'ai acheté un costume 
de bain. 



252 ÉDUCVTION DE PRINCE 

MOHAM>r:D, enchanté. 

Merci, madame, merci. 

11 lui baise la main et veut emporter le paquet. 
RAYMONDE. 

Mais je ne t'en paye pas trois : tu vas en choisir 
un et l'essayer tout de suite. Lequel veux-tu? 

MOHAMMED, désignant le costume orange. 

Beau, ça, madame, très beau. 

RAYMONDE. 

Oui, il est très beau. Tu vas l'essayer là, à côté, et 
puis tu reviendras ici me montrer s'il te va... tu as 
compris ? 

MOHAMMED. 

Oui, madame, moi essayer, mais moi pas montrer à 
madame. 

RAYMONDE. 

Quoi? pas montrer? tu feras ce que je te dis... 
Allons, va... 

MOHAMMED, emporlant le costume oraDije. 

Moi, pas montrer. 

Il sort. 

RAYMONDE. 

Il est étonnant, ce Mohammed, il ne veut pas qu'on 
le voie en costume de bain; il a une pudeur extraordi- 
naire, pour un nègre ! 

SACHA. 

Mais tous les nègres sent pudiques, c'est bien 
connu... 

Cependant Chocholte est entrée. 



ACTE DEUXIÈME 253 

SCÈNE IV 
RAYMONDE, SACHA, CHOCHOTTE. 

RA.YMONDE. 

Ah! voilà Ghochotte... Eh bien, Chochotte, tu t'es 
installée ? 

CHOCHOTTE. 

Oui, oui, tout est rangé. Albertine m'a aidée. Oh! 
ça n'a pas été bien long... je n'ai pas emporté grand' 
chose... je ne suis pas venue ici pour faire du chic, 
mais pour me reposer, pour mener la vie de famille. 

RAYMONDE, prenant son ouvrage. 

Tu as bien raison... il n'y a encore que ça de vrai. 

CHOCHOTTE, qui a pris aussi son ouvrage. 

Qu'est-ce que tu fais donc, toi? 

RAYMONDE. 

Des petits chaussons. 

CHOCHOTTE. 

Déjà!... est-ce que?... 

RAYMONDE. 

Oh! non... le ciel n'a pas encore béni notre union. .♦ 
c'est pour une de mes amies... tu la connais d'ailleurs, 
Suzanne Grégeois... elle va avoir un bébé. 

CHOCHOTTE. 

De qui? 

RAYMONDE. 

Elle hésite beaucoup. 

CHOCHOTTE. 

On verra bien à qui il ressemble. 

I. 22 



^4 ÉDUCATION DE PRINCE 

RAYMO>'DE. 

Ce n'est pas toujours une raison. 

CHOCHaTTE. 

Vous êtes bien ici... vous voyez la mer. 

RAYMOND E. 

Tant que nous voulons... elle se laisse voir. 

CHOCHOTTE. 

Je ne connaissais pas Vaucottes... mais c'est char- 
mant!... Qu'est-ce qui vous a indiqué ce patelin-là? 

RAYMO^^DE. 

C'est Cercleux... nous lui avions demandé de nous 
trouver un endroit tranquille. 

CHOCHOTTE. 

Pour cacher vos amours. 

RAYMONDE. 

Tu Tas deviné. Alors il a loué cette villa... nous 
l'avons eue pour un morceau de pain. 

CHOCHOTTE. 

De ménage. 

RAYMONDE. 

Elle appartient à un de ses amis qui ne l'habite 
pas cette année et qui, d'ailleurs, ne l'habitera plus. 

CHOCHOTTE. 

Ah! Pourquoi? 

RAYMONDE. 

Il l'avait fait construire pour une femme qu'il 
aimait, avec qui il était depuis douze ans... il pensait 
que c'était pour la, vie. 

CHOCHOTTE. 

Après douze ans, il y avait des chances. 



ACTE DEUXIÈME 255 

RAYMONDE. 

Eh bien, pas du tout... ils y sont venus l'été der- 
nier... elle y est restée quinze jours... et puis, elle 
est partie. 

CHOCHOTTE. 

C'est peut-être qu'elle avait des douleurs... si les 
plâtres n'étaient pas secs. D'ailleurs, j'ai remarqué, 
les maisons neuves, les installations, ça fiche la cerise. 
J'ai été vendue plus de douze fois... chaque fois qu'un 
homme n'a remise dans mes meubles, on s'est fâché 
et ce n'est jamais avec lui que j'ai pendu la crémail- 
lère. Gomment expliques-tu ça? 

SACHA. 

Alors, vous avez déjà pendu beaucoup de crémail- 
lères, mademoiselle Ghochotte? 

CHOCHOTTE. 

C'est-à-dire, monseigneur, que, si on les mettait 
les unes au bout des autres, on pourrait monter au 
Righi. Qu'est-ce que vous faites ici? 

RAYMONDE. 

Nous nous aimons d'abord. 

CHOCHOTTE. 

Oui, je veux dire : après, entre vos repas? 

RAYMONDE. 

Nous nous promenons dans la campagne. 

CHOCHOTTE. 

A griffes ? 

RAYMONDE. 

Oui, à pied... je traduis pour Sacha. ..nous faisons 
nos douze kilomètres par jour. 

CHOCHOTTE. 

Tu veux maigrir... tu n'en as pas besoin. 



256 ÉDUCATION DE PRINCE 

RAYMONDE. 

Non, mais ça nous amuse... et puis nous nous 
baignons, nous allons pêcher des crevettes à marée 
basse. Si tu veux, vers cinq heures, quand la mer 
sera retirée, nous irons. 

CHOCHOTTE. 

C'est une excellente idée... mais je n'ai pas dé 

costume. 

RAYMONDE. 

Je te prêterai une vieille jupe, une vieille jaquette. 

CHOCHOTTE. 

A la bonne heure ! vous menez une vie saine... aussi, 
vous avez des mines épatantes. Ce que je suis con- 
tente d'être avec vous, ce que je respire, loin de mon 

négociant ! 

SACHA. 

•Votre ami est dans le commerce? 

CHOCHOTTE. 

Pas tout à fait... au Conseil d'État seulement; 
mais, comme c'est lui qui raque, je dis mon négociant. 



Qui raque? 
Oui, qui... 

Geste. 

AU! bien. 



SACHA. 
CHOCHOTTE. 

SACHA. 



RAYMONDE. 

Ton négociant? Je croyais que tu parlais de Roulier. 

CHOCHOTTE. 

Ah! Roulier, c'est autre chose... il est dans le 
commerce, c'est vrai... mais lui, c'est le cœur, le 
sentiment 

RAYMONDE. 

Tu vois toujours Plénair? 



ACTE DEUXIÈME 257 

CHOCHOTTE. 

Ah! lui, c'est encore autre chose... c'est mon pre- 
mier amant... on a été ensemble dans la mouise, ça 
ne s'oublie pas. 

SACHA. 

Dans la mouise? 

CHOCHOTTE. 

Dans la dèche, si vous aimez mieux. 

SACHA. 

Vous n'aimez pas être seule, à ce que je vois? 

CHOCHOTTE. 

J'ai horreur... j'ai peur la nuit. 

RAYMO'DE. 

Mais avec ça, tu es tranquille... ça te suffit. 

CHOCHOTTE. 

Oui, je suis lestée, je peux tenir la mer. 

RAYMOND E. 

Tu ne veux pas qu'on te fasse cuire deux œufs? 

CHOCHOTTE. 

Non, merci. 

RAYMOND E. 

Tu t'instruis, Sacha?... parce qu'il faut te dire que 
Sacha ne sait rien de la vie., il ne connaît pas le monde. 

CHOCHOTTE. 

Votre Altesse le connaîtra toujours assez tôt... 
vous verrez qu'il n'est guère joli. 

SACHA. 

Comme vous êtes sceptique, mademoiselle Cho- 
chotte ! 

CHOCHOTTE. 

J'ai beaucoup souffert, monseigneur. 

22, 



258 ÉDUCATION DE PRINCE 

SACHE. 

Pas de la solitude, toujours. 

CHOCHOTTE. 

Très joli... vous m'en enverrez une caisse, (euc laisse 

tomber son peloton de soie. Sacha se précipite pour le ramasser.) 

Oh ! pardon, merci, il ne fallait pas que Son Altesse 
se dérangeasse... ce n'est pas comme ça qu'on dit?... 
Oh! moi, quand je parle à la troisième personne, je ne 

sais plus mes verbes... (Et, comme Sacha la regarde travailler.) 

Vous regardez mon alliance... Que voulez-vous ? l'habi- 
tude des tables d'hôte ! 

SACHA. 

Non, je regarde ce que vous faites. 

CHOCHOTTE. 

C'est un chemin de table, monseigneur. 

SACHA. 

Vous travaillez comme une fée. 

CHOCHOTTE. 

Votre Altesse est trop indulgente, (a Raymonde qui 

rit aux éclats.) Qu'cst-CC que tU aS ? 

RAYMONDE. 

Moi, je me tords. 

CHOCHOTTE. 

Je le vois bien; mais dis-nous pourquoi... que nous 
en profitions, au moins. 

RAYMONDE. 

C'est les grands airs que tu prends avec Sacha : 
oui, monseigneur..., non. Votre Altesse... tu es im- 
payable dans ce rôle-là. 

Elle rit à nouveau. 

CHOCHOTTE, l'imitant. 

Hi ! hi ! hi ! Ha ! ha ! ha ! Ne ris pas comme ça, tu vas 



ACTE DEUXIÈME 259 

te faire mal à l'estomac... c'est vrai, elle ouvre ime 
bouche, on voit ses poumons. Comment veux-tu que 
je lui dise? Je ne trouve rien de drôle là-dedans. 

RAYMONDE. 

Je suis bien tranquille, ça ne va pas durer. 

CHOCnOTTE. 

Pourquoi donc que ça ne durerait pas? 

RAYMONDE. 

Je ne te donne pas jusqu'à diner avant de le tutoyer. 

CHOCHOTTE. 

Cause toujours. 

RAYMONDE. 

Écoute, Chochotte, je ne voudrais pas te froisser, 
mais d'ordinaire... tu as plus de laisser- aller. 

CHOCHOTTE. 

Ça dépend des gens avec lesquels je me trouve. 

(Elle croise les jambes assez haut et se gratte.) Oh ! je Crois qUC j'ai 

une puce. 

RAYMONDE. 

Tu n'étais pas aussi cérémonieuse avec La Roche- 
aux-Mouettes. 

SACHA. 

Le duc de La Roche-aux-Mouettes... vous l'avez 
connu, mademoiselle? 

CHOCHOTTE. 

Oui, monseigneur, c'est lui qui m'a lancée. 

RAYMONDE. 

Dis plutôt qu'il avait toutes les peines du monde 
à te retenir, 

CHOCHOTTE. 

D'abord, il n'était pas prince, il n'était que duc. Et 
puis, c'était mon amant, ce n'est pas la même chose» 



260 ÉDUCATION DE PRINCE 

S'il fallait se gêner avec ses amants! D'ailleurs, ils 
n'aiment pas ça. J'ai remarqué : plus un homme est 
haut placé, plus il aime qu'on le traite avec familiarité. 

SACHA, à Raymonde. 

Oli ! elle est très bien. 

Sur ces derniers mots, Albertine est entrée. 



SCÈNE VII 
RAYMONDE, CHOCHOTTE, SACHA 

ALBERTINE, puis, derrière la porte, MOHAMMED. 
ALBERTINE. 

Madame, le garçon s'impatiente, il demande si on 
a essayé le costume. 

RAYMONDE. 

C'est vrai, au fait, j'avais complètement oublié 
Mohammed... il me semble qu'il y met le temps. Il 
faut que j'aille voir ce qu'il fait. (Eiie va à la porte qu'elle 
trouve fermée à clef.) Mohammed!... il s'est enfermé à clef, 
l'animal... Mohammed! veux-tu ouvrir? 

MOHAMMED, derrière la porto. 

Non, madame, pas ouvrir. 

RAYMONDE. 

Je te défends de t'enfermer à clef... qu'est-ce que 
c'est que ces manières-là? Si tu n'ouvres pas, je te 
renvoie au Caire où tu seras conducteur de tramways. 
Je veux voir si ce costume te va. 

MOHAMMED, entr'ouvrani la porte et passant sa tête. 

•Il va, madame, il va. 

II referme la porte. 



ACTH DEUXIÈME 26Î 

RAYMONDE. 

Eh bien! arrive ici, qu'on te voie! 

MOHAMxMED. 

Il va, madame, il va. 

SACHA. 

Puisqu'il te dit qu'il va. 

RAYMONDE. 

Il va... il va... est-ce que je sais, moi! Est-ce que* 
tu te figures que je m'en rapporte à lui! Mohammed, 
veux-tu ouvrir, à la fm? 

MOHAMMED, passant sa tête. 

Non, madame, non... moi pas montrer, défendu ça^ 
madame... pas beau, ça, madame... défendu. 

11 referme la porte. 

RAYMONDE. 

J'entrerai bien pourtant. (Elle essaye d'ouvrir la porte, Mo- 
hammed, de l'autre côté, oppose une résistance désespérée.) Je U.Q pCUX 

pas en venir à bout : il est fort comme un Belge, ce 
petit Turc. Venez donc m'aider, vous autres, au lieu 
de rire comme des tourtes. 

CHOCHOTTE. 
Je viens, je viens. (Elle prend Raymonde par la taille et tire avec- 

elle.) Je ne peux pas... je n'ai pas de forces... je ris trop..^ 
Sire, Majesté... Altesse. 

RAYMONDE. 

Sacha, voyons, Sacha, viens à notre secours. 

Sacha vient prendre Chochotte par la taille et tire brusquomenf. La 
porte cède, Sacha loiiihe sur un siè^c. Chochotte sur Sacha. Ray- 
monde entre dans la pièce à côté. 

CHOCHOTTE. 

Oh! pardon, mon vieux, je ne t'ai pas fait mal? 



262 ÉDUCATION DE PRINCE 

SACHA. 

Pas du tout. 

CHOCHOTTE. 

Ciel! qu'ai-je fait? Je vous ai tutoyé, monseigneur. 

SACHA. 

ïl n'y a pas d'offense. 

CHOCHOTTE. 

Après tout, vous êtes mon beau-frère. 

SACHA. 

Mais certainement. 

Cependant, par la porte du fond, Ccrcleux est entré. 



SCENE VIII 

EAYMONDE, CHOCHOTTE, SACHA, CERCLEUX. 

CERCLEUX, tendant à Sacha des lettres et des journaux. 

Tenez, Sacha, voici le courrier qui vient d'arriver. 
{a chochotte.) Qu'y a-t-il donc? Vous en faites un va- 
•carme; pas moyen de dormir tranquillement, ici. 

CHOCHOTTE. 

C'est Mohammed qui essaye un costume de bain. 

CERCLEUX. 

11 a l'essayage plutôt tumultueux, Mohammed. 

CHOCHOTTE, à Raymonde qui est entrée. 

Eh bien? 

RAYMONDE. 

Je n'ai pas pu l'attraper; il est grimpé sur la grande 
armoire normande... impossible de l'en faire descendre. 



ACTE DEUXIEME 26î 

GHOCHOTTE. 

Il faut le laisser. 

RAYMOND E. 

C'est bien ce que je fais... Albertine, vous rendrez; 
les deux autres costumes et vous payerez. 

ALBERTINE. 

Bien, madame. .; 

Elle sort. 

RAYMONDE. 

Ah! le courrier est arrivé... (a Sacha.) Tu n'as toujours 
pas de nouvelles de la reine ? 

SACHA. 

Non; mais, en revanche, je reçois une lettre do 
Silistrie. 

GHOCHOTTE. 

Voulez-vous me donner le timbre, Altesse? 

RAYMONDE. 

Chochotte!... 

CHOCHOTTE. 

Quoi? C/est pour le fils de mon concierge qui fait 
collection. 

SACHA, lui tendant l'enveloppe. 

Tenez, prenez... justement, c'est un nouveau timbre. 

CHOCHOTTE. 

J'ai de la chance. 

SACHA. 

Une chance relative : tous les deux mois, le gou- 
vernement silistrien émet de nouveaux timbres. 

RAYMONDE. 

Pourquoi fait-il ça ? 

GERCLEUX. 

Ça lui rapporte... les philatélistes sont légion dans 
le monde entier... c'est un moyen d'équilibrer le 
budget. 



Î6i ÉDUCATION DE PRINCE 

SACHA. 

Un moyen! Dites un expédient... Le colonel Braou- 
jitch m'écrit que ça ne va pas bien du tout, là-bas. 

RAYMONDE. 

■Qui est-ce, Braoulitch? 

SACHA. 

L'ancien écuyer de mon père, et un ami dévoué... 
Oui, il m'écrit que ça ne va pas bien du tout. 

CERCLEUX. 

Mais encore... 

SACHA. 

11 me conseille de me tenir prêt à monter à cheval. 

CERCLEUX. 

Parbleu! un ancien écuyer, il ne peut pas vous con- 
seiller autre chose... Mais cette lettre ne vous apprend 
rien de nouveau? 

SACHA. 

Non, il n'y a rien de nouveau, évidemm.ent. C'est 
toujours la même chose : le nombre des mécontents 
augmente tous les jours, avec le chiffre des impôts... 
On vient encore d'établir une surtaxe sur les lettres 
anonymes, qui est très impopulaire. 

CERCLEUX. 

Pourtant, c'est une mesure républicaine : elle atteint 
toutes les classes. 

SACHA. 

Je ne vous dis pas; mais, ce qui est plus grave, c'est 
•qu'il est question d'imposer les nids d'hirondelles. 

RAYMONDE. 

Les nids d'hirondelles?... 

SACHA. 

Oui... il y a chez nous une poétique superstition : 



ACTE DEUXIÈME 2G5 

c'est que, lorsqu'une hirondelle fait son nid sous un 
toit, c'est du bonheur pour la maison, et naturellement, 
dans les villes et dans les campagnes, toutes les mai- 
sons ont leur nid. Or, sous prétexte d'abolir la supers- 
tition, de poursuivre l'obscurantisme jusque dans ses 
derniers retranchements, le gouvernement veut se 
faire une source de revenus; mais le peuple, à la fin, se 
révoltera. 

CERCLE UX. 

Ne croyez donc pas ça... rappelez-vous les scandales 
rjcents : le caviar et le pétrole; le peuple ne s'est pas 
révolté... rappelez-vous le président, M. Mavroïnesco, 
jeté dans un bassin sur la promenade publique, tandis 
que, sur les bords du bassin, on violait sa femme et 
ses deux filles. Eh bien! il n'a nullement considéré 
ça comme un signe d'impopularité, et il est resté. 

CHOCIIOTTE. 

Dans le bassin? 

CERCLEUX. 

Non, sur son fauteuil. 

SACHA. 

Vous ne connaissez pas les Silistriens; l'accapare- 
ment et la concussion peuvent les laisser indulgents; 
mais, si l'on touche à leurs traditions, à leurs croyances, 
si l'on touche aux nids d'hirondelles, ils peuvent 
devenir terribles. 

CERCLEUX. 

Nous n'en sommes pas là; mais, si la révolte éclatait, 
que feriez-vous? 

SACHA. 

Gomment, ce que je ferais? Mais, je partirais, et je 
me présenterais à mon peuple qui m'acclamerait 
comme le descendant de ses anciens rois. Vous verrez, 
Cercleux, il pourrait bien se faire que ce petit peu de 
Silistrie, comme l'a dit un jour un grand politique, 
fût l'allumette qui mettrait le feu à l'Europe. 
I. 23 



2(36 ÉDUCATION DE PRINCE 

RAYMOND E, éleclrisée. 

Tu as raison, chéri, moi, je t'approuve; si tu pars, 
je t'accompagnerai. 

CHOCHOTTE. 

Moi aussi. 

RAYMONDE. 

D'abord, je suis royaliste, j'ai le nez bourbon. 

CERCLEUX. 

Allons, voilà les femmes qui s'en mêlent, à présent, 

RAYMONDE. 

Vous avez beau ricaner, Cercleux, c'est un homme 
au moins, ce petit-là. 

Chochotte tâle les bras de Sacha. 
SACHA. 

Laissez donc! 

CHOCHOTTE, à Raymonde, avec admiration. 

Ah! oui, tu sais... il est là, il est là... 

RAYMONDE. 

Mais oui, il a des... il a du... enfin, il parle en maître. 

CERCLEUX. 

Et vous? 

RAYMONDE. 

Moi, je parle en maîtresse. 

CERCLEUX. 

Vous voulez donc mettre le feu à l'Europe! Dire 
que les destinées de notre vieux continent sont peut- 
être entre les mains de Raymonde et de ce petit peu 
de Chochotte; mais vous êtes tous des enfants. Vous 
ne vous rendez pas compte une minute de la situation. 
Alors, vous vous figurez que monseigneur entrerait 
comme ça, tout de go, dans sa capitale ? Mais il serait 
arrêté à la frontière, et bel et bien conduit en prison 



ACTE DEUXIÈME 237 

entre deux brigands comme un gendarme... n'oublions 
pas que nous sommes en Silistrie. 

RAYMONDE. 

Oh! non, alors... il nV a rien de fait... je ne veux pas 
qu'on fasse du mal à mon coco. 

CERCLEUX. 

Hein? ça refroidit votre enthousiasme, Raymonde. 
Enfin, heureusement qu'il n'est pas question de ça 
pour le moment ; mais je crois, monseigneur, que l'heure 
est venue de vous dire la vérité que l'on doit aux princes. 

SACHA. 

Parlez. 

CERCLEUX. 

Monseigneur, vous ne monterez jamais sur le trône 
de Silistrie... Je vous afflige? 

SACHA. 

Vous venez de m.e porter un rude coup. 

RAYMONDE. 

Pauvre chat! 

CERCLEUX. 

Il le fallait. 

CHOCHOTTE. 

Quelle chose terrible que la politique ! 

SACHA. 

Voulez- vous dire que je dois renoncer à mon titre de 
prétendant? 

CERCLEUX. 

Prétendez toujours, au contraire, mais prétendez 
sans prétentions... Soyez présomptif, ne soyez pas pré- 
somptueux; saisissez- vous la nuance? 

SACHA. 

Ce n'est pas drôle ce que vous me dites là. 



268 ÉDUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

On s'y fait; il y en a plus de sept, en Europe, qui 
sont dans votre cas; ils n'en meurent pas, ils en vivent, 
au contraire. Prenez exemple sur vos petits cama- 
rades. 

SACHA. 

Quel rôle piteux ! 

CERCLEUX. 

Détrompez-vous; bien prétendre est difficile. Rap- 
pelez-vous votre cousin de Symrie qui, pendant vingt- 
cinq ans, en bottes éperonnées sur la terre d'exil, s'est 
tenu prêt à mionter à cheval, tandis que, dans sa patrie, 
un cheval tout sellé attendait le royal fardeau. Cinq 
chevaux sont morts en l'attendant... lui-môme est 
mort avant le sixièm.e, et, à l'heure actuelle, c'est une 
des gloires les plus pures du parti. Méditez cette grande 
leçon. 

CIIOCHOTTE. 

Moi, j'aurais pu le connaître, le roi de Symrie. 

RAYMONDE. 

Comment ça? 

CIIOCHOTTE. 

Parfaitement. Un jour, imagine- toi, je sortais de 
chez mxon couturier, rue de la Paix... Il y avait un jeune 
homme qui m'attendait à la porte... c'était son secré- 
taire. Alors, il m'a montré une perle dans un écrin, 
oh! mais tu sais, une perle magnifique, si je voulais 
passer une heure avec Sa Majesté. Alors j'ai répondu à 
son secrétaire : « Vous direz à votre roi que c'est un 
charcutier... il n'avait qu'à m'écrire... je serais peut- 
être venue ; mais, sa perle, il peut se la mettre en épingle 
de cravate. » 

CERCLEUX. 

C'est qu'elle a de la dignité, Chochotte. 

CHOCHOTTE. 

Ah! pensez-vous. Et puis, à ce moment-là, il faut 
tout dire, j'aimais en Savoie. 



ACTE DEUXIÈME 269 

SACHA, comme sortant d'un rêve. 

Alors, je dois renvoyer l'argent. 

RAYMONDE. 

Quel argent ? 

SACHA. 

Cinq étudiants silistriens, réunis au café Soufflot, 
m'envoient vingt-sept francs pour la cause... Si je ne 
dois jamais régner, ces vingt-sept francs me brûlent 
les mains. 

CERCLEUX. 

Renvoyez-leur cet argent ou donnez-le aux pauvres. 

SACHA. 

Le pauvre, ce sera bientôt moi. Si ça continue, je 
serai peut-être bien content, un jour, de trouver vingt- 
sept francs. 

RAYMONDE. 

C'est vrai, mon pauvre loup, comment vas-tu faire? 
Si tu travaillais?... j'ai dit une bêtise. 

SACHA. 

Il y a trop de métiers qu'un prince héritier ne peut 
décemment exercer. Ma situation de prétendant me 
ferme bien des carrières, y compris celle de la royauté. 

CERCLEUX. 

Vous pouvez être allumeur dans un cercle. 

SACHA. 

Allumeur? 

CERCLEUX. 

Oui, vous pouvez allumer la partie. 

SACHA. 

Ça ne me plairait pas beaucoup. 

CERCLEUX. 

Ou bien encore, vous pourriez vous entendre avec 

23 



270 ÉDUCATION DE PRINCE 

un homme sans scrupules qui trusterait tout le caviar 
du bas Danube et qui mettrait sur ses barils : Caviar 
de Silistrie, avec vos armes où un bandit à cheval est 
représenté. 

RAYMONDE. 

Tu as donc des bandits dans ta famille, chéri?... tu 
ne m'avais pas dit ça. 

CERCLEUX. 

Il y a toujours, à Torigine des grandes dynasties, des 
hommes d'action. 

SACHA. 

Jamais mon ancêtre, le czikos, qui galopait dans la 
puzta, ne sera représenté sur un baril de caviar. 

CERCLEUX. 

Il est fâcheux que vous repoussiez d'une façon 
-systématique les moyens que je vous propose pour 
vous tirer d'embarras. 

SACHA. 

Proposez-m'en d'honorables. 

CERCLEUX. 

C'est que je n'en vois pas. 

RAYMONDE. 

Avez-vous fini, Cercleux, de donner à ce petit des 
conseils abominables? Ne t'inquiète pas, chéri, quand 
nous n'aurons plus le sou, nous irons vivre à la cam- 
pagne. Moi, j'ai des goûts très simples, tu verras. J'ai 
toujours rêvé de vivre dans une ferme. 

CHOCHOTTE. 

Ta parole? 

RAYMONDE. 

Oui... j'aurai des jolis petits tabliers à bavette, je 
cultiverai des fleurs et je donnerai mon nom à une 
rose. 



ACTE DEUXIÈME 271 

CERCLEUX. 

Et moi, qu'est-ce que je ferai pendant ce temps-là? 

CHOCHOTTE. 

Vous, vous vous occuperez des fruits ; vous donne- 
rez votre nom à une poire. 

RAYMO^'DE. 

En attendant, si nous voulons pêcher des crevettes, 
il est temps de nous apprêter... La mer est retirée main- 
tenant. Venez-vous avec nous, Cercleux? 

CERCLEUX. 

Moi!... Oh! non, ça ne me tente pas... ce n'est plus 
de mon âge. 

CHOCHOTTE. 

Vous êtes trop paresseux, vous allez encore dormir. 

Sur ces derniers mots, Madame Garantie est entrée. 
CERCLEUX. 

Non, je vais faire un bésigue avec M"^^ Garantie. 

RAYMOND E. 

C'est ça... faites un bésigue. 

Raymonde, Chochotte et Sacha sont sortis. 



SCENE IX 
CERCLEUX, MADAME GARANTIE. 

ÎIs jouent au bésigue en prononçant psr intervalles les paroles adéquates. 
On entend la sirène d'un automobile. 

MADAME GARANTIE. 

Entendez-vous?... un auto? 

CERCLEUX. 

En effet, je reconnais le cri de ce volatile. 



272 ÉDUCATION DE PRINCE 

MADAME GABANTIE. 

Il n'en passe jamais pourtant par ici. 

CERCLEUX. 

Quelque original ! 

MADAME GARANTIE. 

On dirait qu'il s'arrête à la porte. 

CERCLEUX. 

C'est son affaire. 

MADAME GARANTIE. 

Comme le prince est gentil ! 

CERCLEUX. 

Je crois que vous êtes un peu amoureuse de lui. 

MADAME GARANTIE. 

C'est égal, je n'en reviens pas. 

CERCLEUX. 

D'où? De quoi? 

MADAME GARANTIE. 

Qu'il soit si simple. 

CERCLEUX. 

Il n'y a rien de plus simple que les princes... surtout 
quand on les prend jeunes... il ne faudrait pas que ça 
grandisse, c'est comme les lions... tant qu'ils sont lion- 
ceaux, on en fait ce qu'on veut. 

MADAME GARANTIE. 

Tiens, voilà une dame qui vient par ici. 

CERCLEUX. 

Laissez-la venir et jouez, je vous en prie. 

Sur ces derniers mots, la reine est entrée, tenue d'automobile, cas- 
quette, cache-poussière, etc. 



ACTE DEUXIÈME 273 

SCÈNE X 

LA REINE, CERGLEUX, MADAME GARANTIE. 

LA REINE. 

Dites-moi quoi? On entre ici comme dans un moulin. 
Personne donc pour vous recevoir. 

CERGLEUX. 

Quoi ? c'est vous, Majesté ? 

LA REINE. 

Oui, c*est moi. Bonjour! comment allez-vous? Ça me 
fait plaisir de vous voir. Vous jouiez à cartes? 

CERGLEUX. 

Oui, Majesté, je faisais un bésigue avec M™^ Garantie. 

(Madame Garantie veut faire la révérence, mais elle est si émue qu'elle 
manque de tomber. Cercleux se précipiîe pour la retenir.) VoyOUS, 

prenez sur vous, prenez sur vous. 

MADAME GARANTIE. 

Excusez-moi, Majesté, la surprise, Témotion... mes 
pauvres jambes ne peuvent plus me porter... je crois 
que je vais m'évanouir. 

LA REINE. 

Pas devant moi, je vous prie. 

MADAME GARANTIE. 

Je m'évanouirai où il plaira à Votre Majesté... j'aurai 
la force de monter jusqu'à ma chambre. 

LA REINE. 

C'est ça, ayez la force jusqu'à votre chambre, je 
préfère. 

Madame Garantie sort en chance'ant comme une femme ivre et en 
s'appuyant à tous lei meubles, ce qui, au théâtre, signifie un trouble 
extrême. 



•274 EDUCATION DE PRINCE 

LA REI^'E. 

Qui est cette dame ? 

CERCLEUX. 

C'est M "^6 Garantie, la tante de Raymonde Percy, 
■une personne très comme il faut. 

LA REINE. 

Très comme il faut, mais pas solide sur ses pauvres 
jambes... Et le prince, comment va-t-il? 

CERCLEUX. 

Monseigneur va très bien; il est ici, je vais le faire 
appeler. 

LA REINE. 

Non, non, pas tout de suite, nous devons causer 
d'abord. Vous ne vous attendiez pas à me voir... 
Tant mieux, je voulais vous surprendre : on se rend 
mieux compte, si on arrive à Timproviste. Il faut vous 
dire que je fais de l'automobile. Je suis partie ce matin 
<ie Dunkerqne, j'ai déjeuné à Amiens et je dîne ce soir 
à Rouen. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté a déjeuné à Amiens... belle cathédrale. 

LA REINE. 

Je n'ai pas vu... je n'ai pas eu le temps, je traverse 
seulement les villes. Comprenez, moi, j'ai besoin de 
mouvement, je ne peux pas rester en place, par cette 
chaleur surtout... je suis une nature comme ça. Je vais 
toujours à la plus grande vitesse, quatre-vingts à 
l'heure, c'est moi qui conduis; oui, je parcours toute 
la France en automobile... c'est le seul moyen de 
connaître un pays. 

CERCLEUX. 

A cette allure-là, si Votre Majesté ne s'arrête nulle 
part et, surtout, tient le volant, elle ne doit pas jouir 
des beautés de la route. 



ACTE DEUXIÈME 275^ 

LA REINE. 

Taisez- VOUS, vous n'y entendez rien. 

CERCLEUX. 

Et puis, ce n'est pas prudent, un accident est si 
vite arrivé. 

LA REINE. 

Que faire ? Mourir en vitesse, c'est mourir en beauté- 
Dans les premiers temps, j'avais toujours la sensation 
que je tombe et que je me casse les dents; mais, à 
présent, je n'ai plus que le plaisir d'aller vite. Ah! la 
vitesse, c'est un enivrement; on respire beaucoup 
d'air, beaucoup d'oxygène, le sang circule, le cœur bat 
fort... on vit, on vit. L'oxygène, c'est presque un> 
amant! Je suis très heureuse. 

CERCLEUX. 

Tant mieux. 

LA REINE. 

Oui, tant mieux, vous avez raison; mais ce n'est 
pas de moi qu'il s'agit. Parlons un peu de votre élève. 
Ah! à ce propos, j'ai bien reçu la lettre par laquelle 
vous m'annonciez que le prince avait connu l'amour à 
Fontainebleau, dans des circonstances romanesques. 
Ça m'a fait plaisir. J'avais tellement peur que Sacha 
montât sur le trône comme son père, sans avoir connu 
l'amour... c'était une grande préoccupation pour moi. 
Je dois aussi vous remercier... Gomment ça s'est-iï 
passé ? 

CERCLEUX. 

Je l'ai écrit à Votre Majesté. 

LA REINE. 

Oui, mais vous ne m'avez donné aucun détail,\vous. 
savez que j'aime tous les détails. 

CERCLEUX. 

Je ne sais pas, moi, je n'étais pas là. 



276 ÉDUCATION DE PRINCE 

LA REINE. 

Mais le prince aurait pu vous dire... 

CERCLEUX. 

Il ne m'a rien dit. 

LA REINE. 

C'est un gentilhomme. Alors, vous deviez demander 
à la femme. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté n'y pense pas... on ne demande pas 
ces choses-là. 

LA REINE. 

Vous avez raison, vous êtes aussi un gentilhomme. 
Dites-moi quoi? Cette femme, comment l'appelez- 
vous déjà? 

CERCLEUX. 

Raymonde Percy. 

LA REINE. 

Oui... où est-elle maintenant? 

CERCLEUX. 

Mais elle est ici. 

LA REINE. 

Alors Sacha est avec elle. 

CERCLEUX. 

Pour le moment, oui. 

LA REINE. 

C'est donc un collage ? 

CERCLEUX. 

Le mot est un peu gros... un gommage tout au plus... 

LA REINE. 

Collage, gommage, c'est égal. Enfin, ils ont un bé- 
guin? 

CERCLEUX. 

C'est ça même. 



ACTE DEUXIÈME 277 

LA REINE, 

Ça me fait plaisir, parce que je n'aurais pas aimé 
pour Sacha, surtout pour commencer, une aventure 
passagère. Je trouve gommage plus poétique, et vous? 

CERCLEUX. 

C'est une idylle et voilà tout. 

LA REINE. 

Voilà tout. Il faut les laisser comme ça le plus long- 
temps possible. 

CERCLEUX. 

Le temps qu'il plaira à Votre Majesté. 

LA REINE. 

Un prince a si rarement l'occasion de connaître 
Tamdur véritable. 

CERCLEUX. 

Hélas! 

LA REINE. 

Alors, ils s'embrassent bien? 

CERCLEUX. 

lis ne font que cela. 

LA REINE. 

Ça doit être gentil. 

CERCLEUX. 

Ce n'est pas répugnant. 

LA REINE. 

Ils s'embrassent aussi devant vous? 

CERCLEUX. 

Il y a des fois... ça dépend comment ça se trouve. 

LA REINE. 

Et vous pouvez voir ça! 

CERCLEUX. 

Il le faut bien. 

I. 24 



278 ÉDUCATION DE PRINCE 

LA REINE. 

Je veux dire... vous pouvez rester avec le spectacle 
du béguin sous les yeux, sans être troublé, sans avoir 
envie de faire autant ? 

GERCLEUX. 

Je n'y pense même pas. 

LA REINE. 

Vous êtes froid alors... vous m'avez raconté des his- 
toires : vous ne tenez pas de votre père qui était salé 

dans la Bourgogne. (Elle va à la fenêtre et regarde la campagne.) 

C'est joli ici, ces arbres, tout près de la mer... cette 
maison cachée dans la verdure ; vous avez choisi pour 
les amoureux un véritable nid. Ils sont là, bien tran- 
quilles... et puis la vieille dame évanouie dans sa 
chambre, avec qui vous faisiez le bésigue quand je 
suis arrivée... tout cela est très doux, très enveloppant. 

GERCLEUX. 

Je suis heureux que Votre Majesté soit satisfaite. 

LA REINE. 

Mais, dites-moi, au milieu de tout ça, le prince n'ou- 
blie pas qu'il doit régner? 

GERGLEUX. 

Il ne l'oublie pas un seul instant. D'ailleurs, je suis 
là pour le lui rappeler : nous avons eu tout à l'heure 
une longue conversation à ce sujet... et nous en aurons 
encore. 

LA REINE. 

C'est votre devoir... Le prince a-t-il lu le petit livre 
que le comte de Ronceval lui a laissé en partant? 

GERCLEUX. 

Il le sait par cœur. 

LA REINE. 

C'est bien. A propos, vous savez ce qui arrive au 
comte de Ronceval ? 



ACTE DEUXIEME 279 

CERCLEUX. 

Non, Majesté. 

LA REINE. 

Il était allé en Silistrie pour s'assurer des véritables 
sentiments du peuple à l'égard du prince Alexandre. 
A la frontière, les douaniers de la république lui de- 
mandent s'il n'a rien à déclarer. Alors, le vieux roya- 
liste répond : « Je déclare que votre gouvernement me 
dégoûte ! » On l'a conduit en prison... c'est malheureux, 
mais il n'avait pas besoin de répondre ça aux douaniers 
de la république. 

CERCLEUX. 

Certainement. 

A ce moment, Raymondc entre... Elle a un costume pour aller à la 
pêche. 



SCÈNE XI 

LA REINE, CERCLEUX, RAYMONDE, 
puu SACHA, puis GHOCHOTTE. 



RAYMONDE. 

Au revoir, Cercleux, à tout à l'heure, nous partons, 

(Apercevant la reine.) Oh! pardon. 
Elle veut s'en aller. 

LA REINE. 

Monsieur Cercleux, présentez-moi donc made- 
moiselle ? 

CERCLEUX. 

Quoi, Majesté, vous voulez? 

LA REINE. 

Puisque je vous le demande. 

CERCLEUX, présentant. 

Mademoiselle Raymonde Percy. 



280 ÉDUCATION DE PRINCE 

LA REINE. 

Approchez, mademoiselle Percy. 

RAYMONDE. 

Vraiment, Majesté, je suis confuse... je n'ai pas un 
costume... 

LA REINE. 

Ça ne fait rien, ça vous va très bien. Je vous avais 
déjà remarquée aux Acacias, aux courses... 

RAYMONDE. 

Moi aussi, Majesté. 

LA REINE. 

Vous êtes trop aimable. Je suis contente que vous 
soyez belle et que vous vous portiez bien... vous devez 
continuer. 

SACHA, qui est entré. 

Oh! mamascha, vous êtes là? 

LA REINE. • 

Bonjour, Sacha... embrassez-moi et n'ayez pas Tair 
gêné. Je suis venue vous voir en passant. Vous avez 
bonne mine, ça me fait plaisir. Je vous fais tous m^es 
compliments : votre concubine est très jolie. 

SACHA, balbutiant. 

Oh ! vraiment, vous trouvez ? 

LA REINE. 

Vous ne devez pas vous ennuyer... j'en suis ravie pour 
vous... Mon Dieu... quel bruit! comme on fait du bruit, 
à côté ! 

RAYMONDE. 

Majesté, c'est Mohammed qui est grimpé sur l'ar- 
moire normande... Alors, ma sœur tâche de l'en faire 
descendre. 



ACTE DEUXIEME 281 

Au même moment, Mohammed, dans son costume de bain couleur do 
feu, entre dans le salon qu'il traverse en bondissant... Ghochotte 
qui le poursuit s'arrête sur la porte, pétrifiée. Un silence pénible. 
La reine regarde sévèrement Cercleux. 

CERCLEUX, avec un geste qui résume la situation. 

Voilà! 

LA REINE, désignant Ghochotte. 

Et qu'est-ce que c'est que ça? 

RAYMONDE. 

C'est ma sœur, Majesté. 

LA REINE. 

Ah! c'est votre sœur... comment vous appelez-vous, 
mademoiselle ? 

GHOCHOTTE. 

Ghochotte, Majesté. 

LA REINE. 

C'est un joli nom. (Regardant Cercleux.) Ah! ah! je Com- 
prends maintenant, je comprends. Et où allez- vous avec 
les robes courtes ? 

RAYMONDE. 

Nous allions pêcher des crevettes, Majesté. 

LA REINE. 

C'est parfait... il ne faut pas que je vous retienne... 
Allez! 

Raymonde fait une belle révérence. 

GHOCHOTTE. 

Au revoir, Majesté, j'ai bien l'honneur... 

LA REINE. 

Vous aussi, Sacha, vous pouvez aller. 

SACHA. 

Mais pas du tout, mamascha, je veux rester auprès 
de vous. 

LA REINE. 

Non, non, allez pocher des crevettes, dans la mer, 

24. 



Î82 ÉDUCATION DE PRINCE 

avec M"^ Percy et jVpi^ Ghochotte. D'ailleurs, moi 
aussi, je m^en vais, je dîne tout à Theure à Rouen. Je 
voulais vous voir, je vous ai vu, je n'ai rien à vous 
dire et je dois parler avec votre professeur. 

SACHA. 

■Comme vous voudrez. 

Il lui baise la main et sort. 



SCÈNE XII 
LA REINE, CERCLEUX. 

LA REINE. 

Dites-moi... cette Ghochotte? elle est votre maî- 
tresse ? 

CERCLEUX. 

Pas du tout. 

LA REINE. 

Ne mentez pas, elle est votre maîtresse... ce n'est 
pas à moi qu'il faut dire le contraire, et j'ai le flair 
pour ces sortes de choses. D'ailleurs, je le savais... on 
me l'a dit. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté est mal tuyautée. 

LA REINE. 

Ah! je comprends maintenant pourquoi vous pou- 
vez rester avec le spectacle de l'amour sous les yeux : 
ça vous excite pour Ghochotte, vous avez aussi un 
gommage. 

CERCLEUX. 

Encore une fois, Votre Majesté est absolument dans 
l'erreur. 



ACTE DEUXIÈME 283 

LA REINE. 

Silence ! 

CERCLEUX. 

Je ne peux pourtant pas laisser supposer ce qui 
n'existe pas... l'honneur d'une femme est en jeu. 

LA REINE. 

Ah! ah! l'honneur de Chochotte!... Alors, que fait- 
elle, ici? 

CERCLEUX. 

Elle \^ent voir sa sœur... il n'y a là rien que de très 
naturel. 

LA REINE. 

Elle a l'air effronté... elle n'a pas baissé les yeux. 

CERCLEUX. 

Elle regarde les gens en face... c'est l'indice d'une 
conscience pure. Chochotte est une bonne petite fille, 
bien tranquille... elle a d'ordinaire cinq ou six amants 
et elle ne cherche pas d'autres aventures. Elle est venue 
ici pour se reposer... elle est arrivée ce matin. 

LA REINE. 

Si elle n'est pas votre maîtresse, elle le sera, (un silence. 

La reine va près de la table et prend l'ouvrage de Chochotte.) Qu CSt- 

ce qui fait ça ? 

CERCLEUX. 

C'est l'ouvrage de Chochotte. 

LA REINE, prenant les petits chaussons. 

Et ça? 

CERCLEUX. 

C'est des petits chaussons que Raymonde tricote 
pour... 

LA REINE. 

Pour son enfant? Elle est enceinte avec Sacha, 
maintenant ! 



284 ÉDLCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

Mais non, Majesté, c'est pour une de ses amies qui 
va avoir un bébé. Vous voyez quelle existence fami- 
liale on mène à Vaucottes. 

LA REINE. 

Vaucottes? Pourquoi avez-vous choisi ce trou, 
quand il y a Dieppe, Trouville, Dinard, Aix-les-Bains 
et toutes les places d'eaux. Je n'aime pas l'existence 
familiale. Je vous ai appelé comme professeur auprès 
du prince pour lui apprendre la grande vie, la fête, la 
noce, et non pas pour la vie bourgeoise, en famille, 
pour le bésigue avec la tante et la popote avec Gho- 
chotte ! 

CERCLEUX. 

Je ne pouvais pas empêcher ça... Chaque fois que 
Raymonde aime quelqu'un, elle lui fait connaître sa 
famille : c'est, chez elle, la conséquence d'un amour 
véritable. 

LA REINE. 

Et qu'est-ce que c'est, quoi? je vous prie, une Ray- 
monde qui tricote des petits chaussons! D'ailleurs, ça 
me déplaît, une liaison qui dure déjà depuis un mois... 
c'est beaucoup trop long. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté disait tout à l'heure qu'il fallait les 
laisser ensemble... 

LA REINE. 

Je disais une chose tout à l'heure, j'en dis une autre 
maintenant; c'est mon droit : je suis la reine. 

CERCLEUX. 

Il n'y a rien à répondre à cela. 11 suffit que vous 
soyez une femme pour que vous ayez le droit de 
changer d'avis d'un moment à l'autre. 

LA REINE. 

Je change d'avis, parce que j'ai vu les petits chaus- 



ACTE DEUXIÈME 285 

sons... ça m'inquiète... c'est un pressentiment qui a 
traversé mon cœur... j'ai peur que le prince épouse 
M^iepercy. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté exagère. 

LA REINE. 

Non, je n'exagère pas. Gommage d'abord, collage 
ensuite, après mariage, c'est dans l'ordre. Je veux qu'on 
les sépare dès demain. 

CERCLEUX. 

C'est un peu brusque. 

LA REINE. 

Je payerai une indemnité à la Percy. 

CERCLEUX. 

Sans doute, mais il n'est pas question d'argent. 
Songez qu'ils s'aiment et, si vous les séparez, ils en 
auront de la peine. 

LA REINE. 

Elle tricotera... 

CERCLEUX. 

Pour s'étourdir; de ses grandes douleurs, elle fera 
des petits chaussons. 

LA REINE. 

D'ailleurs, dans l'intérêt de cette Percy... si le prince 
ne voit qu'elle, il s'en lassera... c'est l'histoire de tou- 
jours perdrix. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté s'alarme à tort : les amours de Ray- 
monde et du prince ne sont que des amours d'été, 
c'est bien ainsi que ça a été convenu. Si, par hasard, 
nos amoureux faisaient des projets d'avenir, je les ra- 
mènerais au présent, je les préparerais à la séparation, 
mais gentiment, doucement. Nous avons encore deux 
mois devant nous. Vous avez voulu pour le prince une 
initiation gentille, sentimentale... il faut en admettre les 



286 ÉDUCATIOIN DE PRINCE 

conditions. Quand on sera rentré à Paris, au mois 
d'octobre, je lancerai monseigneur dans le tourbillon, 
et je vous promets qu'on parlera de lui. 

LA REINE. 

Je veux bien attendre le mois d'octobre, mais pas 
plus tard. 

CERCLEUX. 

C'est entendu. 

LA REINE. 

Nous verrons. Adieu! je m'en vais. Ne me recondui- 
sez pas, c'est inutile... (Elles'en va en disant sur la porte.) Quelle 

honte ! une Ghochotte qui existe. 

Et, quand elle est partie, Raymonde, Chocholte, Sacha et Madame Ga- 
rantie rentrent dans le salon. 



SCENE XIII 

RAYMONDE, GHOCHOTTE, MADAME GARANTIE, 
CERCLEUX, SACHA. 

RAYMONDE. 

Elle est partie? 

CERCLEUX. 

Tiens! vous êtes donc là? Je vous croyais à la 
pêche. 

GHOCHOTTE. 

Pensez-vous? Comme si on avait le cœur à pêcher 
avec des émotions pareilles. 

SACHA. 

Elle avait l'air en colère. 

CHOCHOTTE. 

Elle a fait du schproom. 

RAYMONDE. 

Après qui en avait-elle ? 



ACTE DEUXIÈME 287 

CHOCHOTTE. 

Après moi, sûrement... elle ne doit pas m'avoir à 
la bonne... ce qu'elle m'a rechâssée! Ah! non, je n'aime 
pas ça. 

CERCLEUX. 

La vérité est que Sa Majesté en a après tout le monde. 
Elle nous reproche de mener ici une existence trop 
bourgeoise, trop familiale. 

MADAME GARANTIE. 

Ah ! mon Dieu ! 

CERCLEUX. 

Enfin, mes pauvres amis, elle veut qu'en rentrant à 
Paris, au mois d'octobre, votre haison cesse... elle dit 
que c'est l'histoire de toujours perdrix. 

SACHA. 

Il faudra que je quitte Raymonde ? 

CERCLEUX. 

C'est la volonté de la reine. 

Sacha et Raymonde commencent à pleurer. 
MADAME GARANTIE. 

Ils étaient si gentils... si j'allais trouver la reine, si 
je me jetais à ses genoux, en lui tendant un placet! 

CERCLEUX. 

"" Encore une victime de l'histoire par l'image! Vous 
en seriez quitte pour vous relever, ma pauvre ma- 
dame Garantie... la reine serait inflexible. 

CHOCHOTTE. 

Pourquoi que vous leur dites ça maintenant, puisque 
ce n'était que pour le mois d'octobre ? 

RAYMONDE. 

Oh! maintenant ou plus tard, mon cher Cercleux, il 
aurait toujours fallu que vous nous en parliez. D'ail- 
leurs, vous m'aviez prévenue ; vous m'aviez bien dit : 
« Nous voulons une femme d'été », ce qui signifie : à la 
chute des feuilles on se borde, on s'en va chacun de son 



288 ÉDUCATION DE PRINCE 

côté, (a Sacha.) Mais c'est la vie, ça, mon pauvre chéri; 
tu es trop jeune... tu ne peux pas n'avoir qu'une maî- 
tresse. En tout cas, j'aurai été ta première... il me res- 
tera le souvenir et l'honneur de t'avoir commencé. 

CERCLEUX. 

Et admirablement commencé! A la bonne heure, 
Raymonde, je vois que vous êtes raisonnable. 

RAYMONDE, à Chochotle. 

Et puis, j'ai lu la vie des grandes favorites, et je sais 
ce qui nous attend lorsque nous sommes aimées par 
des princes. Aussi, quand l'heure de la séparation sera 
venue, je ne ferai pas de tableaux, je te le promets... je 
me souviendrai de M^^^ de La Vallière dont j'ai lu les 
amours encore ce matin... je ferai comme elle. 

CHOCHOTTE. 

Tu ne vas pas entrer en religion? 

RAYMONDE. 

Sois tranquille. Je veux dire que je me résignerai... 
et puis, rien ne m'empêchera de rester ton amie. 

SACHA. 

Ah ! la reine veut que je fasse la fête... Eh bien ! je la 
ferai. 

RAYMONDE. 

Ah ! pour ça, je t'aiderai. 

CHOCHOTTE. 

Moi aussi ! 

SACHA. 

Et, d'ici peu, je veux être le prétendant le plus 
salement fêtard dont la chronique parisienne se soit 
occupée. 

CERCLEUX. 

A la bonne heure, Sacha, je vois que, vous aussi, 
êtes raisonnable. Si Sa Majesté vous entendait, elle 
serait bien heureuse. 

Rideau. 



ACTE TROISIÈME 



Quelques mois après, dans la première semaine de janvier, îe 
jour des Rois, chez le prince de Silistrie. Un atelier très vaste; 
au fond, une large baie communiquant avec un petit salon. 
Au-dessus de la baie, une loggia où seront tout à l'heure les 
musiciens. A gauche de la baie, une petite porte dérobée dans 
la muraille et s'ouvrant sur un escalier secret. Dans le pan de 
gauche, une porte sous une draperie communiquant avec une 
chambre de repos. Dans le pan de droite, une autre porte com- 
muniquant avec l'antichambre, et au fond, dans l'angle ûe 
droite, une tente orientale. Au milieu de Vatelier, une table de 
quatorze couverts est dressée. Tout cela pittoresquement éclairé 
et fleuri aux couleurs de Silistrie. — Au lever du rideau, Cer- 
cleux dispose des cartons sur les verres. Raymonde surveille 
cette opération. 



SCENE PREMIÈRE 

RAYMONDE, GERGLEUX, puis MOHAMMED, 
puisTROYBEMOLLES. 

GERCLEUX. 

Gomment allons-nous les placer? 

RAYMONDE. 

Sacha ici, moi en face... Le docteur à ma droite, vous 

à ma gauche, Transe. Troybemolles, Moitrinet, Gar- 

dène. Ah! le docteur a dit qu'on ne l'attende pas... il a 

été appelé auprès de Suzanne Grégeois... Il tâchera de 

I. 25 



'm ÉDUCATION DE PKINCE 

venir nous rejoindre... (cependant Mohammed est entré par la porte 
«Je droite. Il est vêtu d'un costume de Mamcluck.) Ail! VOici Moham- 
med ! il est très beau, il a Tair féroce... Tu vas te mettre 

îà, (Elle le poste à l'entrée de la tente.) et, si qUClqu'un s'ap- 

proche, tu lui passeras ta lance au travers du corps. 

MOHAMMED, riant à cette idée. 

Oui, madame, oui. 

Pendant qu'elle donne ces instructions à Mohammed, un domestique 
est venu parler bas à Gercleux qui disparaît par la porte dérobée. 
Cependant Troybcmolles, entr'ouvrant la grande baie du fond, passe 
1.1 tête et entre dans l'atelier. 

TROYBEMOLLES. 

Vous savez que vos invités s'impatientent de l'autre 
eôté. Il est minuit! 

RAYMONDE. 

Que voulez-vous que j'y fasse ? Et d'abord, qui vous 
a permis d'entrer? Vous êtes insupportable, Troybe- 
moîles... vous êtes d'un sans-gêne!... 

TROYBEMOLLES. 

A qui le dites-vous? Aucun9 femme n'est encore 
arrivée... il n'y a que des hommes par là... Alors, c'est 
crevant. 

RAYMONDE. 

Voulez-vous rentrer dans le salon? 

TROYBEMOLLES. 

Non... C'est très bien arrangé ici... Oh! vous avez un 
goût. (Désignant la tente.) Et là-dessous, qu'cst-cc qu'il y a? 
On peut voir? Tiens! mais c'est ce vieux Mohammed. 
Bonjour, Mohammed, je ne te remettais pas sous ce 
eostume. 

MOHAMMED. 

Pas approcher, nioussu, pas approcher, défendu, ça, 
moussu, défendu. 

Il lui met la pointe de sa lance sous la ligure. 
TROYBEMOLLES. 

' 0h ! non, très peu pour moi. 



ACTE THOISIÈME 29t 

RAYMONDE. 

C'est bien fait ! 

TROYBEMOLLES. 

Cet enfant du désert est terrible... il a l'air de garder 
un sérail. 

Cependant Gercleux a reparn. 

RAYjVîONDE. 

Où étiez-vous donc passé ? 

GERCLEUX. 

J*étais allé parler aux musiciens... Rentrez dans le 
salon avec Troybemolles, on va servir tout de suite. 

RAYMONDE. 

Vous avez entendu, Troybemolles? 

TROYBEMOLLES. 

Je vous suis... je vous suis. 

Raymonde et Troybemolles rentrent dans le salon. Pendant ces rS- 
pliques, un maître d'hôtel et deux domestiques ont disposé des 
huîtres sur la table. 

GERCLEUX, au maître d'hôtel. 

Alcide, ayez l'obligeance de me laisser seul, une 
minute... Allez-vous-en avec votre monde... fermez la 
porte, et, quand je sonnerai, vous annoncerez que Son 
Altesse est servie. 

ALCIDE. 

Bien, monsieur. 

Il sort avec les deux domestiques. 

GERCLEUX. 

Et toi, Mohammed, sois muet sur ce que tu vas 
voir et entendre... Si tu dis un mot, je te renvoie dans 
ton pays où tu seras conducteur de tramways. Re- 
tourne-toi d'ailleurs... là... et ne bouge plus. (puIs a 
va ouvrir la porte dérobée.) Majesté, vitc, vitc, veucz miainte- 
nant. (La reine entre très voilée.) Je VOUS demande pardoîi 



292 ÉDUCATION DE PRINCE 

de vous avoir fait attendre dans ce petit escalier : il 
n'est pas très confortable... c'est un escalier d'adultère. 

LA REINE. 

D'adultère, expliquez-moi. 

CERCLEUX. 

Oh! nous n'avons pas le temps. 

LA REINE. 

Ça ne fait rien : je suis si contente de voir la fête 
parisienne... c'est tellement romanesque, n'est-ce pas? 

CERCLEUX. 

C'est surtout imprudent... Enfin, vous l'avez voulu, 
mais dépêchez- vous... entrez là, dans cette chambre 
de repos. Dissimulée derrière la draperie, vous pourrez 
tout voir sans être vue. 

LA REINE. 

[ Je dois entrer là? 

CERCLEUX. 

Oui, vous devez... et, quoi qu'il arrive, ne vous 
montrez pas, Majesté. 

LA REINE. 

Soyez tranquille, je suis si contente de voir la fête 
parisienne. 

Elle disparaît derrière la draperie. 

Gercleiix va sonner, puis il appelle vers la loggia. 

CERCLEUX. 

Dumont! (Le chef d'orchestre apparaît, longue tunique brodée, 
bonnet de peau de mouton, etc.) DumOUt, VOUS pOUVCZ VOUS 
installer avec vos hommes. (Les musiciens, en costumes silis- 
triens, se placent dans la loggia. Le maître d'hùlcl est entré.) Jlit VOUS, 

Alcide, vous êtes prêt? 

ALCIDE. 

Oui, monsieur Gercleux. 



ACTE TROISIÈME 293 

CERCLEUX. 

Alors, on peut commencer. 

Alcide ouvre la porte du fond à deux battants et annonce : 
ALCIDE. 

Son Altesse est servie. 

Musique... les convives passent dans l'atelier. 



SCENE II 

RAYMONDE, SACHA, CERCLEUX, TROYBEMOLLES, 
TRANSE, GARDÈNE, MOITRIiNET, MOHAMMED, 
puis CHOCHOTTE, MARIETTE PRINTEMPS, JULIA 
RADLER, BLANCHE DE LIVRY, LUCIENNE VIL- 
LEDO. YVONNE D'OSTENDE, puis Le Docteur 
COURTOIS. 

LE CHŒUR DES CONVIVES. 

C'est très bien arrangé — tout aux couleurs de la 
Silistrie. — Un, deux, trois, cinq, six verres — c'est 
un souper à six verres — on va joliment s'amuser. — 
Et les musiciens, ils sont très pittoresques. 

RAYMONDE. 

Vous savez que ce sont des vrais caldarari que nous 
avons fait venir. 

LE CHŒUR. 

Comment dites-vous? des caldarari? — ce n'est 
pas banal. Seulement, ça manque toujours de linge 
— il n'y a pas de femmes — pas de femmes, pas de 
femmes. — Nous ne nous mettrons pas à table sans les 
femmes. — Au contraire, mettons-nous à table, ça 
les fera venir. — D'abord, il y a quatorze couverts : 
ceci cache un mvstère. t 

25. 



29i ÉDL'GATION DE PRINCE 

RAYMOND E. 

Messieurs, je réclame une minute de silence. 

UNE VOIX. 

Vous Tavez. 

RAYMONDE. 

Vous savez que c'est aujourd'hui le jour des Rois; 
nous allons donc procéder à la cérémonie tradition- 
nelle : nous allons tirer les Rois. 

MOITRINET. 

Où est la galette ? 

RAYMONDE. 

Il n'y a pas de galette. 

TROYBEMOLLES. 

Alors, on trompe le peuple. 

RAYMONDE. 

On ne trompe pas le peuple... Vous voyez cette 
tente? (Oui! Ouii) Eh bien, les parts sont là, et c'est 
Mohammed, le plus jeune de nous tous (néiasi), c'est 
l'innocent Mohammed qui désignera celle qui... ou 
plutôt ceux dont... enfm, je veux dire... 

LE CHŒUR. 

Bafouille... dansez-le... mais oui... nous avons tous 
compris... ceux dont auxquels, parfaitement... 

Musique. Cependan!, S;icha est entré sous la lente. 
SACHA, à l'intérieur de la tente. 

Pour qui celle-là? 

RAYMONDE. 

Allons, Mohammed! 

MOHAMMED. 

Moi pas oser, madame... moi, beaucoup gêné. 

RAYMONDE. 

Et une gifle que tu vas recevoir ! 



ACTE TROISIÈME 295 

SACHA. 

Pour qui celle-là? 

MOHAMMED. 

Mossou Gercleux. 

Et Mariette Printemps sort de la tente. 

RAYMONDE, présentant. 

M lie Mariette Printemps... M. René Gercleux. 

MARIETTE. 

Bonjour, mon petit René, je suis contente de yous 
voir. 

GERCLEUX. 

Moi aussi. Le sort m'a favorisé. 

Tous viennent dire bonjour à Mariette. 
SACHA. 

Pour qui celle-là? 

MOHAMMED. 

Mossou Transe. 

RAYMONDE, présentant. 

Mlle Julia Radier... M. Jacques Transe, poète. 

SACHA, toujours sous la tente. 

Pour qui celle-là? 

MOHAMMED. 

Pour le gros mossou, là... le gros mossou. 

RAYMONDE. 

Il a un nom, le gros mossou... il s'appelle Moitrinet^ 

MOHAMMED. 

Mossou Moitrinet. 

RAYMONDE, présentant. 

Ma sœur, Ghochotte. 

MOITRINET. 

Eh bien, je suis très content, moi... Ah! aliî ah! 



29^ ÉDUCATION DE PRINCE 

CHOCHOTTE. 

Quoi, ah! ah! ah! ne riez pas comme ça, vous me 
Mtes de la peine... Je n'ai vraiment pas de chance. 

MOITRINET. 

Merci. 

CHOCHOTTE. 

De rien... Je vais bien m'amuser, moi. 

SACHA. 

Pour qui celle-là? 

MOHAMMED. 

Mossou Troybemolles. 

RAYMOND E, présentant. 

y[me Yvonne d'Ostende... M. Troybemolles. 

YVONNE. 

Vous n'allez pas me faire des blagues, vous? 

TROYBEMOLLES. 

Soyez tranquille. 

YVONNE. 

C'est que je vous connais... je me méfie... on m'a 
faconté de vos blagues... je ne les trouve pas drôles 
du tout. 

TROYBEMOLLES. 

Moi non plus... je les trouve stupides. 

SACHA. 

Pour qui celle-là? 

MOHAMMED. 

Mossou Gardène. ' ; 

RAYMOND E, présentant. 

M^^e Lucienne Villedo... M. Gardène, peintre. 

MARIETTE, à Cercleux. 

H est très bien comme ça, Mohammed. 



ACTE TROISIÈME -297 

CERCLEUX. 

Vous le regardez avec beaucoup de complaisance. 

MARIETTE, avec mélancolie. 

Au fond, on aime les nègres. 

SACHA. 

Et enfin, pour qui celle-là?... C/est la dernière. 

RAYMOND E. 

Il n'y a plus d'homme... ce sera pour le docteur 
Courtois... Il a dit qu'on ne l'attende pas... il a été 
appelé auprès d'une cliente, (a Blanche de Livry.) Mais il doit 
venir nous rejoindre; il est chez Suzanne Grégeois qui 
est en train d'accoucher. Ça vous' est égal ? 

BLANCHE DE LIVRY. 

Absolument égal... et même, s'il ne vient pas, vous 
savez!... 

SACHA. 

C'est fini... la tente est vide. 

RAYMOND E. 

Messieurs, comme vous l'avez sans doute deviné, 
chacune de ces dames représente une part du gâteau 
des Rois... Maintenant, c'est à vous de vous faire 
aimer, et celui d'entre vous qui sera aimé avant la 
fin du souper sera proclamé roi ! 

CHOCHOTTE. 

Ils n'ont pas beaucoup de temps... Est-ce qu'on 
peut changer ? 

RAYMOND E. 

A l'amiable, bien entendu. 

CHOCHOTTE. 

A la bonne heure; sans ça, je m'en allais : j'ai assez 
ri dans ce coin-là. 



298 EDUCATION DE PRLNCE 

MOITRINET. 

Vous êtes gentille! 

CHOCHOTTE. 

De rien, mon vieux ; restez donc couvert. Qui veut 
changer avec moi? 

JULIA RADLER. 

Moi! 

CHOCHOTTE. 

Vous, Radier, qu'est-ce que vous ofîrezen échange? 

JULIA RADLER. 

Un poète. 

CHOCHOTTE. 

Vous êtes dégoûtée... Un poète, ça colle. 

JULIA RADLER. 

Et moi, je vaLs faire la cour à M. Moitrinet. 

MOITRÎ>'ET. 

Je suis très flatté. 

JULIA RADLER. 

Il y a longtemp.7 que je désirais vous connaître, 
nous avons des amis communs. 

MOITRI>'ET. 

Oui, oui, je sais, mon père m'a beaucoup parlé de 
vous. 

CHOCHOTTE, a Transe. 

Tslais peut-être regrettez-vous?... 

TRANSE. "ÎTi 

Pas du tout, mademoiselle, cette dame m'en impo- 
sait, tandis que je suis sûr que vous me mettrez tout 
de suite à votre aise. 

CHOCHOTTE.^ 

Vous auriez perdu votre temps... Avec Julia Radier, 
l'amour, c'est à la cote. 



ACTE TIIOISIÈME 299 

TRANSE. 

Et avec vous? 

CHOCHOTTE. 

C'est au mutuel. 

TRANSE. 

J'aime mieux... Alors, vous serez très bonne pour 
moi. 

CHOCHOTTE. 

La part du bon Dieu... Je ne peux pas mieux dire. 

MARIETTE PRINTEMPS. 

Raymonde, pourrais-je vous dire un m.ot? 

RAYMOND E. 

Mais certainement. 

MARIETTE. 

Voilà... moi, je suis la part de Cercleux... c'est un 
charmant garçon que j'aime beaucoup; mais il y a si 
longtemps que je le connais'. Alors, je désirerais 
changer... Je lui en ai parlé. Il consent. 

RAYMONDE. 

C'est parfait. Voyons, qui pourrais-je vous donner? 
Ah! vous me faites faire là un joli métier! Avez- vous 
une préférence? \'oulez-vous Garàène? 

MARIETTE. 

Je le connais aussi. 

RAYMONDE. 
Et TroybemolleS ? (Mariette détourne la tête en baissant les yeux.) 

Écoutez, dites-moi qui vous ne connaissez pas, ce 
sera plus vite fait. 

MARIETTE. 

C'est comme un fait exprès... Je les connais tous, 
sauf... 

RAYMONDE. 

Sauf Mohammed, ça viendra. 



300 ÉDUCATION DE PRINCE 

MARIETTE. 

Non, sauf le prince... Est-ce vrai que vous n'êtes 
plus que des amis, des camarades, le prince et vous? 

RAYMONDE. 

C/est vrai. 

MARIETTE. 

Alors ? 

SACHA. 

Eh bien, Raymonde, on n'attend plus que toi. 

MARIETTE. 

Nous parlions de vous, monseigneur. 

RAYMONDE. 

Sacha, ofîre ton bras à Mariette... aie bien soin 
d'elle... je te la confie... Et maintenant, que la fête 
commence ! 

On s'installe. 

BLANCHE DE LIVRY. 

Nous ne pouvons pas nous mettre à table... nous 
sommes treize! 

LE CHŒUR. 

C'est vrai, nous sommes treize — c'est à cause du 
docteur... 

RAYMONDE. 

Il va venir... 

LE CHŒUR. 

Mais en attendant — et s'il ne vient pas. — Il ne 
viendra plus maintenant. — Oh! moi, pour rien au 
monde. — Vous y croyez? — Si j'y crois. — Tenez, 
dernièrement, chez Dolly Sweed, nous étions treize à 
table. — Eh bien? — Mon chien est mort dans la 
semaine. 

RAYMONDE. 

Gomment faire? 

CERCLEUX. 

C'est bien simple : Mohammed va souper avec nous. 



ACTE TROISIÈME 301 

LE CHŒUR. 

Ah! ah! Au fait, pourquoi pas? — Moi j'aime mieux 
ça. — Le fils du concierge, si on veut — du moment 
qu'on est quatorze, ça m'est égal. — C'est une excellente 
idée! il est très sympathique, d'ailleurs, Mohammed. 

RAYMO>'DE. 

'": Alors, vous voulez bien? 

LE CHŒUR. 

Oui, oui! 

RAYMOND E. 

Eh bien, Mohammed, assieds-toi là... assieds-toi... 
Qu'est-ce que tu attends? On te ne fera pas de mal. 

Mohammed, timide ft myonnrjnt, s'assied à la place du docteur. 
BLANCHE DE I.IVRY, à Mohammed. 

Prenez garde, vous êtes sur ma robe. 

MARIETTE. 

Mohamm.ed fait très bien à la place du docteur. 

TROYBEMOLLES. 

Le docteur est plus instruit, mais Mohammed est 
mieux habillé. 

GARDÉ NE. 

Ça donne à ce festin beaucoup de couleur... ça met 
une note à la Véronèse, très chaude. 

RAYMONDE. 

On sonne... C'est lui. 

TROYBEMOLLES. 

Véronèse ? 

RAYMONDE. 

Mais non, le docteur. 

BLANCHE DE LIVRY, à Mohammed. 

Vous pouvez vous en aller, mon'garçon. 

I. 26 



302 ÉDUCATION DE PHINGE 

I.E CHŒUR. 

Ah! non, ce pauvre gosse. — Blanche, vous n'êtes 
pas gentille. Il va pleurer — maintenant qu'il est là 
— ce serait cruel. — Je demande que Mohammed 
reste avec nous. — Oui, oui, certainement. — On va 
mettre un couvert, nous nous serrerons. — C'est le doc- 
teur qui va être épaté... 

Les domestiques mettent un couvert. Cof CTïdant le docteur est entré. 
LE DOCTEUR. 

Je VOUS demande pardon, niais le devoir profes- 
sionnel... 

LE CHŒUR. 

Ça s'est bien passé — c'est un-^ fille, un garçon — 
la mère et l'enfant se portent bien ? 

LE DOCTEUR. 

C'est une fille. 

CHOCHOTTE. 

Ah! moi, si j'avais un enfant, d'abord, je voudrais 
que ce soit un garçon. 

TROYBEMOLLES. 

Vous aurez ce qu'on vous donnera. 

CHOCHOTTE. 

Dites donc, vous ! 

RAYMONDE. 

Mettez-vous là, docteur, entre M'"^ Blanche de 

Ijivry et moi... (Le docteur se met à tabU après avoir fait un salut 

cérémonieux à Mohammed.) Et, maintenant que uous sommes 
au complet, j'espère que vous allez être gais. 

GARDÈNE. 

Oh! ne dites jamais ça... voyez plutôt! 

JULL\ RADLER. 

Quel silence ! 

TRANSE. 

Il y a des huîtres qui passent. 



ACTE TROISIÈME 303 

BLANCHE DE LIVRY. 

Ces côtes rouges sont excellentes. 

MOITRINET. 

On en mangerait. 

TROYBEMOLLES. 

Moitrinet a dit ça pour faire rire la société. 

GARDÈNE. 

Mais personne n'a ri. 

LE DOCTEUR, à Blanche. 

Qu'est-ce que vous regardez donc? 

BLANCHE. 

C'est une manie. Chaque fois que je mange des 
huîtres, je regarde s'il y a une perle. 

LE DOCTEUR. 

Il est très rare de trouver des perles dans les huîtres 
que nous mangeons à Paris; c'est principalement sur 
la côte de Ceylan qu'il y a des huîtres perlières que 
les plongeurs vont chercher... 

GARDÈNE. 

Dans les profondeurs de la mer. 

LUCIENNE VILLEDO. 

Pourquoi dites-vous dans les profondeurs de la mer? 

BLANCHE. 

J'adore les perles... Lorsqu'on veut me faire un 
cadeau, je demande toujours des perles. 

CERCLEUX. 

Et quand on veut vous faire une surprise ? 

BLANCHE. 

Je demande encore des perles. 



304 ÉDUCATION DE PRINCE 

LUCIENNE. 

Vous avez un joli collier, madame. 

BLANCHE. 

Vous trouvez, madame? 

LUCIENNE. 

D'ailleurs, il est célèbre : il n'y en a pas deux comme 
celui-là à Paris. 

BLANCHE. 

Oui, il est assez joli. 

CHOCHOTTE, à son voisin. 

Ce qu'elle a dû plonger pour avoir ce collier-là. 

On rit. 

BLANCHE. 

Qu'est-ce que vous dites? On ne parle pas tout bas. 

RAYMOND E. 

Ghochotte demandait si les plongeurs rapportaient 
une perle à chaque fois. 

Un silence. 

JULIA RADLER, à Moitrinet. 

Et, depuis qu'elle a cet enfant, elle est constamment 
malade... D'ailleurs, l'enfant ressemble beaucoup à 
son père, il est très en retard, il a deux ans et il ne sait 
dire que lapin et maman. 

MOITRINET. 

Lapin ? Voilà qui est surprenant ! 

JULIA RADLER. 

Oui... et maman; on n'a jamais pu lui faire dire 
papa. 

RAYMONDE. 

Ce n'est déjà pas si bête. 

LUCIENNE VILLEDO, à Gardènc. 

Mangez donc au lieu de me regarder comme ça... 
vous me gênez. 



ACTE TROISIÈME 305 

GARDÈNE. 

Je vous regarde, parce que vous me rappelez une 
vierge... 

CHOCHOTTE. 

Ah! ah! 

GARDÈNE. 

Une vierge de Boltraffio qui est au musée Poldi 
Pezzoli. Je me demandais où je vous avais vue... c'est 
ça, c'est au musée Poldi Pezzoli : vous avez l'air d'un 
Boltraffio. 

LUCIENNE. 

Dites donc! pas plus que vous... vous ne vous êtes 
pas regardé... Boltraffio vous-même! 

GARDÈNE. 

Oh! pourquoi me dites- vous ça? 

LUCIENNE. 

Mon cher, quand on m'envoie des boniments, moi, 
j'en réponds. 

GARDÈNE. 



Bien, bien, je suis fixé... Quelle tristesse 



JULIA RADLER, toujours à Moilrinet. 

Moi, c'est bien simple... Au-dessous de cent mille 
francs de rentes, je trouve qu'un homme n'a pas de 
sexe. 

CERCLEUX. 

Nous protestons. ;■; 

TROYBEMOLLES. 

Et vous, madame, vous êtes de cet avis? "] 

YVONNE. 

Absolument. 

TROYBEMOLLES. 

C'est dommage : j'avais rêvé d'une liaison avec 
vous, où le cœur aurait la plus grande part... Vous ne 

26. 



306 EDUCATION DE PRINCE 

savez pas ce que vous faites : vous me rejetez dans les 
bras des filles! 

YVOÎsNE. 

On ne sait jamais si vous parlez sérieusement. 

TROYBEMOLLES. 

Je ne plaisante jamais avec ces choses-là. 

BLANCHE DE LIVRY, à Lucienne Yilledo. 

C'est une opération qui se fait couramment et qui 
n'offre aucun danger? 

LE DOCTEUIÎ. 

Aucun?... Croyez-moi, tous vos malaises viennent 
de là. Si vous supprimez la cause, vous supprimez 
l'effet. 

bLANCHE DE LIVRY. 

Sans compter que vous ne courez plus jamais le 
risque d'avoir des enfants. Songez donc, quel avan- 
tage! 

LUCIENNE. 

" Je crois bien. C'est égal, ça m'ennuie tout de même 
de m'en séparer. 

CHOCHOTTE. 

Tiens ! voilà ces dames qui parlent chiffons. 

GARDE NE. 

Quelle tristesse ! 

Un silence, 

RAYMOND E. 

Ça n'a pas l'air de s'organiser vite les ménages. 

CHOCHOTTE. 

Oui, et vous savez, on n'a qu'une heure. 

GARDÈNE. 

Si ça continue, nous n'aurons pas de roi ce soir. 

MOITRINET. 

C'est comime en Silistrie. 



ACTE TROISIÈME 307 

LE CHŒUR. 

Charmant — c'est un rien : mais c'est bien à sa 
place — la conversation tom.bait — la voilà relevée 
du coup. — Ah! vous avez le doigté. 

CHOCHOTTE. 

Vos parents auraient dû vous faire apprendre le 
piano. 

TROYBEMOLLES. 

Il n'y a pas de roi... alors il faut nommer une reine. 

LE DOCTEUR. 

Il nV aura que des reines. 

LE CHŒUR. 

Le docteur est galant... 

MOITRINET. 

J'ai une idée. 

TROYBEMOLLES. 

Allons, Moitrinet... n'employez donc pas des mots 
dont vous ne^comprenez pas la portée. 

moitri:;et. 
J'ai une idée... Organisons un concours de jambes» 

^le'^chœur. 

De jambes? — Oh! c'est un peu tôt — on n'en est 
qu'au second service — attendez au moins le dessert... 

MOITRirsET, qui suit son idée. 

Chacune de ces dames va monter sur la table, et 
celle qui aura les plus jolies jambes sera la reine. 

LE chœur. 
C'est du dernier valant î 

o 

moitrinet, h Julia Radier. 

Allons, madame, commencez. 



308 ÉDUCATION DE PRINCE 

JULIA RADLER. 

Oh! non, ne comptez pas sur moi pour ce genre 
de sport. 

LE CHŒUR DES FEMMES. 

Ni sur moi... ni sur moi. 

TROYBEMOLLES, à sa voisine. 

Madame d'Ostende. 

YVONNE, éloufifant un bâillement derrière son éventail. 

Quoi donc? 

TROYBEMOLLES. 

Oh!... après vous Le Rire^ quand vous Taurez lu. 

YVONNE. 

Je vous demande pardon... c'est nerveux. 

TROYBEMOLLES. 

Oui, ce n'est pas que vous vous ennuyez... ça vient 

de TestomaC... (Au domestique qui est derrière lui.) RepaSSeZ 

donc la viande froide à madame. 

JULIA RADLER, bâillant à son tour. 

Il n'y a rien de contagieux comme ça. 

CHOCHOTTE. 

Ca tourne à l'orgie. 

YVONNE. 

C'est la faute à vos musiciens... ils jouent une 
marche funèbre. 

SACHA. 

Ce sont des airs silistriens. 

YVONNE. 

Je ne vous dis pas, mais cette musique est lugubre. 

GARDÈînE. 

Elle a l'air de nous plaindre de la vie que nous 
menons. 



ACTE TROISIÈME 309 

CERCLEUX. 

Très profond, ce que vous venez de dire là. 

GARDÈNE. 

Je le sais bien. 

SACHA. 

Tout à l'heure, ils vont jouer des airs plus gais. 

CHOCHOTTE, poussant un cri. 

Ah! 

RAYMOND E. 

Quoi donc? 

CHOCHOTTE. 

Enfin! on me fait du pied sous la table. 

TROYBEMOLLES. 

Transe, dites donc que c'est moi. 

RAYMOND E. 

Voyons, Ghochotte, est-ce qu'on dit ces choses-là? 

CHOCHOTTE. 

Pourquoi pas, je suis très flattée, moi... (a Transe.) à 
moins que vous ne l'ayez pas fait exprès. 

TRANSE. 

On n'a qu'une heure. 

CHOCHOTTE. • 

Vous êtes effronté comme un page. 

MARIETTE. 

Tu en as de la chance d'avoir un voisin qui t'embête. 

CHOCHOTTE. 

J'ai pas dit qu'il m'embêtait... 

MARIETTE. 

Moi, j'ai un voisin qui ne fait pas attention à moi. 



310 ÉDUCATION DE PRINCE 

SACHA. 

Vous regardez tout le temps Mohammed; alors, 
c'est inquiétant... on ne sait pas à quoi vous pensez, 

MARIETTE. 

Buvez dans mon verre, vous le saurez."] 

P.AYxAIOIS'DE. 

A ta santé, Sacha î 

CHOCHOTTE. 

Pigé, mon vieux, tu n'y coupes pas... 

RAYMONDE. 

Chochotte, tu te tiens très mal. 

CHOCHOTTE. 

Je me tiens très bien, au contraire, on n'a qu'une 
heure, faites comme nous. 

TROYBEMOLLES. 

Nous ne demanderions pas mieux; mais ces dames 
ne veulent rien savoir. 

TRANSE. 

Violez-les. 

GARDE NE. 

C'est la première parole sensée qui ait été prononcée 
depuis le commencement de ce souper. 

TroybemoUes se précipite sur Yvonne. 
YVONNE. 

Ah!... holà!... qu'est-ce qui vous prend?.... vous 
me faites mal! 

TROYBEMOLLES. ' "' i 

Je vais vous violer... je vais vous violer... Ah! vous 
avez beau vous défendre, je vous conterai fleurette 
jusque dans vos derniers retranchements. 



ACTE TROISIÈME 311 

YVONNE. 

Cessez cette plaisanterie, mon cher... je vous assure 
qu'elle n'est pas drôle. Voyons, je vous prie de cesser... 
pour qui me prenez-vous? 

TROYBEMOLLES. 

Je vous prends pour moi. 

Il la saisit et l'ambrasse sur la bouche. 
YVONNE. 

Oh! non, ça c'est trop fort... ne recommencez pas, 
ou je vous jette une carafe à la tête! 

LE CHŒUR. 

Voyons, Yvonne, voyons ! 

YVONNE. 

C'est vrai... on n'embrasse pas les gens comme ça 
sur la bouche, malgré eux. 

TROYBEMOLLES. 

C'était pour que vous ne disiez pas que je vous 
quitte à l'anglaise. 

RAYMOND E. 

Voyons, Yvonne, rasseyez- vous? 

YVONNE. 

Je ne veux pas rester à côté de lui. 

TROYBEMOLLES. 

Soyez sans crainte, princesse, vous pouvez vous 
rasseoir... je vais vider ces lieux. 

YVONNE. 

Bon débarras î 

GARDÈNE. 

Quelle tristesse ! 

Pendant ces dernières répliques, et profitant de l'incident, Transe et 
Chocbotte ont quitté la table et sont venus s'asseoir sur le devant 
de la scène. 



31-2 ÉDUCATlOlN DE PRir^CE 

TROYBEMOLLES. 

Je m'en vais du côté de la petite classe... regardez- 
les... ils ont le sens de la vie au moins, ces enfants. 
Regardez Chochotte... on l'embrasse où l'on veut, 
comme on veut, quand on veut. Ah! la brave petite 
fille! 

MARIETTE. 

On ne quitte pas la table comme ça... en voilà des 
manières ! 

CHOCHOTTE. 

Vous faites trop de bruit. 

TROYBEMOLLES. 

C'est étrange : depuis que je ne suis plus à côté de 
]\/[me d'Ostende, j'ai envie de faire mille folies. 

LE CHŒUR. 

Non... non... 

TroybemoUes enlève son habit et le jette à l'autre bout de l'atelier. 
CERCLEUX. 

En voilà déjà une. 

RAYMONDE. 

Il vous en reste neuf cent quatre-vingt-dix-neuf à 
faire. 

TROYBEMOLLES, accablé. 

Je n'y arriverai jamais. 

GARDÉ NE. 

Vous êtes navrant, Troybemolles... remettez donc 
votre habit, vous avez l'air d'un homme de joie. 

TROYBEMOLLES. 

Je m'en rends parfaitement compte. 

CERCLEUX. 

Alors, vous êtes inexcusable... remettez votre habit. 



ACTE TROISIÈME 3t3 

CHOCHOTTE, très amusée. 

Remets donc ton habit, hé, boiite-en-train! 

GARDÊNE. 

Quelle tristesse î 

LE CHŒUR. 

Ah! non, assez, Gardène, avec votre tristesse, c'est 
une scie — la barbe — la jambe — Taverse — c'est un 
leitmotiv. 

TRANSE, à CliochoUe. 

Il doit avoir du succès auprès des femmes, Troybe- 
molles. 

CHOCHOTTE. 

Pourquoi? 

TRANSE. 

Parce que les femmes aiment les rigolos. 

CHOCHOTTE. 

Ça dépend. 

TRANSE. 

Si... si... j'ai remarqué... les rigolos et les costeaux. 

CHOCHOTTE, sur les genoux de Transe. 

Alors, c'est vrai... vous êtes poète? vous m^e ferez 
des vers. 

TRANSE. 

Tout le temps. 

CHOCHOTTE. 

Vous savez, moi, j'adore la poésie. Il y a trois ans, 
je suis allée en Bretagne, avec mon amant qui était 
peintre... c'était une nature si sauvage... 

TRANSE. 

Votre ami? 

CHOCHOTTE. 

Non, pas le peintre, la Bretagne... alors, j'ai lu tout 
Lamartine... et il y en a!... 

I. 27 



314 ÉDUCATION DE PRINCE 

TRANSE. 

Chochotte, vous êtes délicieuse. 

CHOCHOTTE. 

Dites-moi des vers tout bas, pour moi toute seule. 

Allons, je A'-OUS écoute... (Transe lui parle à l'oreille.) Otl ! Ça 

me chatouille... et puis c'est pas des vers. 

TRANSE. 

Je vous demande pardon... des vers libres. 

■ " " CHOCHOTTE. 

f"' Ça me donne la chair de poule... tenez, regardez 
plutôt. 

RAYMOND E. 

Où donc est passé Troybemolles ? 

MOITRINET. 

Il a disparu. 

YVONNE. 

Bon voyage ! 

RAYMONDE. 

Il doit être en train de préparer la seconde folie. 

Au même moment, l'électricité s'éteint. 

LE CHŒUR, dans l'obscurité. 

Que se passe-t-il? — Allons, il ne manquait plus que 
ça — c'est un plomb qui a sauté. — Gaston, fais-moi 
peur. — Hou! hou! hou! — Ah! tu m'as fait peur. — 
Mais non, mais non, mais non ! — Il n'y a qu'à aller au 
secteur — et il n'y a pas une seule lampe dans la mai- 
son, pas une bougie, — la même chose est arrivée avant- 
hier chez le ministre des Finances au moment où l'on se 
mettait à table, imaginez-vous que l'électricité s'est 
éteinte... ;:■ ^^^ 

LA VOIX DE TROYBEMOLLES. 

Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés. 



ACTE TROISIÈME 315 

LE CHŒUR. 

Ah! c'est la seconde folie de Troybemolles. — Tout 
s'éclaire, — c'est une façon de parler. — Moi je n'aime 
pas rester comme ça dans l'obscurité — ça me serre 
Testomac... Rallumez, rallumez. — Mais non — mais 
si. — Attendez, on va donner de la lumière. 

Les lampes se rallument. 

RAYMONDE, à Troybemolles. 

C'est vous qui aviez fermé le compteur? 

YVONNE. 

Comme c'est malin ! 

TROYBEMOLLES. 

Oui, j'ai fait l'obscurité pour provoquer des rap- 
prochements. Que s'agit-il d'obtenir ce soir? Des rap- 
prochements. 

RAYMOND E. 

Malheureusement, c'a n'a rapproché personne. 

MARIETTE. 

Tiens ! Chochotte n'est plus là. 

JULIA RADLER. 

Ni le poète. 

LE CHŒUR. 

Ils ont filé — ils n'auraient pas fait ça î — Oh ! rien ne 
m'étonne de Chochotte... 

SACHA, aux convives. 

Rasseyez-vous, rasseyez-vous. 

TROYBEMOLLES. 

Oh! ce n'est pas la peine... puisqu'ils ont donné le 
signal du départ... N'était-il pas question d'aller ce soir 
à la redoute du Casino ? 

RAYMONDE. 

Oui. Sacha a loué une loge. 



3i6 EDUCATION DE PRINCE 

TROYBEMOLLES. 

Ce sera la loge infernale. 

RAYMO>'DE. 

Qu'est-ce que vous aviez, Gercleux, pendant le 
souper? Vous aviez Tair préoccupé. 

CERCLEUX. 

J'ai un peu de migraine, ce ne sera rien. 

RAYMOXDE. 

Vous venez avec nous, Blanche? 

BLANCHE. 

Oh! non, ma belle, je n'ai pas apporté de domino!... 
Le docteur m'a recommandé de ne pas me coucher 
tard. Je rentre. 

RAYMOND E. 

Et vous, Yvonne? 

YVONNE. 

Excusez-moi, ma chère amie; mais ce monsieur 
Troybemolles est vraiment trop mal élevé, j'ai horreur 
de sortir avec des gens comme ça. 

LUCIENNE. 

Moi, je suis obligée de rentrer, j'ai mon ami qui 
m'attend. 

MOITRINET, à Julia Radier. 

Je vais vous chercher votre vêtement. 

TROYBEMOLLES, a Julia Radier. 

Alors vous nous lâchez, vous lâchez ]\Ioitrinet? 

JULIA R.\DLER. 

Ça ne s'accroche pas avec Moitrinet. 

TROYBEMOLLES. 

Parce que vous ne savez pas vous y prendre... Vous 
comprenez, Moitrinet... je vais vous expliquer sa psy- 



ACTE TROISIÈME 317 

chologie. Oh! ce n'est pas bien complicfué : c'est un 
homme très riche, Moitrinet... Alors, il est habitué à ce 
que les femmes le trouvent beau et spirituel... il est 
blasé... Si vous voulez réussir auprès de lui, il faut au 
contraire le brusquer, le traiter comme le dernier des 
derniers, le mettre plus bas que terre. C'est un homme 
à passions... il adore ça. 

JULIA RADLER. 

Vous croyez ? 

TROYBEMOLLES. 

Essayez... vous verrez ! 

Dans le même moment, Moitrinet apporte un domino à Julia Radier. 
MOITRINET. 

Voici votre manteau. 

JULIA RADLER. 

Tu as mis le temps à aller le chercher... Eh bien, 
aide-moi à le mettre... Qu'est-ce que tu attends? 

MOITRINET. 

^ C'est à moi que vous parlez ? 

JULIA RADLER. 

Non, c'est à Dache... probable que c'est à toi. Tu 
viens au Casino, mon gros. 

MOITRINET. 

Non, je ne crois pas. 

JULIA RADLER. 

11 faut que tu viennes... Tu sais bien qu'il n'y a pas 
de bonne partie sans toi, pochetée! Fais donc atten- 
tion, tu m'accroches les cheveux... Es-tu assez mala- 
droit ! 



MOITRINET. 

C'est mon chapeau qui me gêne.] 



27. 



318 ÉDUCATION DE PRINCE 

JULIA RADLER. 

Eh bien, pose-le là, ton chapeau. Allons ! bon, voilà 
que tu le fous par terre, maintenant. Eh bien, ramasse- 
le. 

MOITRINET, tout à fait interloqué. 

' Mais... mais... certainement. 

Et, pendant qu'il se baisse pour le ramasser, Julia lui allonge un 
grand coup de pied au derrière. 

MOITRINET, se relevant. 

Qu'est-ce qui vous prend ? Je n'aime pas du tout ça. 

JULIA RADLER. 

Tais-toi donc, tu es ravi... Hein! ça t'excite, esclave? 

MOITRINET. 

Oh! mais je m'en vais, moi, j'ai peur des folles... 
j'ai peur des folles. 

RAYMOND E, à Sacha. 

Mariette vient avec nous ? 

SACHA. 

Oui... oui. 

:raymonde. 

Elle te plaît, Ivlariette ? 

'_ SACHA. 

Oui, non, c'est-à-dire... 

RAYMOND E. 

Ne te trouble pas : tu sais bien que je ne suis pas 
jalouse; puisque c'est convenu. Seulement, ne lui fais 
pas la cour devant moi; ça m'est très désagréable. Les 
autres femmes, ça m'est égal; mais Mariette, ça m'en- 
nuie, je te le dis franchement. 

SACHA. 

C'est curieux ! 



ACTE TROISIÈME 319 

RAYMOND E. 

Tu penses bien que j'ai mes raisons... je reconnais 
qu'elle est intelligente, jolie, séduisante... 

SACHA. 

En un mot, tu la détestes. 

RAYMONDE. 

Oh! tu peux te l'offrir si ça te chante; mais, dans 
ton intérêt, pas de lendemain, pas de liaison... je te pré- 
viens, elle te ferait voir du pays. 

SACHA. 

Bien... bien. 

Raymonde s'est éloignée, Mariette vient près de Sacha. 
MARIETTE. 

Qu'est-ce qu'elle vous disait, Raymonde? Elle vous 
faisait une scène. 

SACHA. 

Pas du tout, pas du tout. 

MARIETTE. 

Au contraire. 

Cependant, Raymonde qui a soulevé la portière de la chambre où est 
la reine, revient et rappelle tout le monde d'un geste. 

RAYMONDE. 

Écoutez' donc ? 

LE CHŒUR. 

Quoi ? 

RAYMONDE. 

Chochobte... le poète ! 

LE CHŒUR. 

Eh bien? 

RAYMONDE. 

Ils ne sont pas partis... ils sont là, dans la chambre. 

BLANCHE DE LIVRY. 

Qu'est-ce qu'ils font ? , 



3-20 EDUCATION DE PRINCE 

RAYMOND E. 

Ah! 

GARDE NE. 

Alors c'est le poète qui a réussi à se faire aimer? 

RAYMOND E,. 

Plutôt. 

TROYBEMOLLES. 

Il faut le proclamer roi. 

RAYMOND E. 

Pour sûr qu'il Ta, la fève ! 

TROYBEMOLLES, s'approchanl de la portière. 

Le roi boit ! Le roi boit ! 

LE CHŒUR. 

Le roi boit !... le roi boit ! : 

MARIETTE. 

Je n'aimerais pas qu'on me crie ca dans ces moments- 
là. 

JULL\ R.\DLER."3 """j 

■ Ilsn'osent plus sortir. 

RAYMONDE, tirant brusquement la portière. 

Venez donc. ■ 

CHOCHOTTE, avec un air candide. 

Qu'est-ce que vous avez? 

^[le chœur. 
Vive Ghochotte 1^^» yive Jacques Transe I^^"! 

[CHOCHOTTE. 

: C'est peut-être très drôle, mais je ne comprends pas. 

RAYMONDE. 

Ah ! Ghochotte. cet air étonné te va à ravir.' 



ACTE TROISIÈME 321 



GARDE NE. 



Que faisiez-vous dans cette chambre, mademoi- 
selle? 

CHOCHOTTE. 

Oh! mon Dieu, c'est bien simple, c'est bien simple. 
Figurez-vous, c'est pendant que cet imbécile de... de... 

RAYMONDE. 

Troybemolles. 

CHOCHOTTE. 

Oui, Troymebolles, a éteint le... le... machin, chose 
le truc enfm... 

GARDÉ NE. 

Le compteur. 

CHOCHOTTE. 

Oui, le compteur... ça m'a surprise... je me suis 
trouvée mal... 

RAYMONDE. 

Pas possible ! 

CHOCHOTTE. 

Puisque je te le dis. 

RAYMONDE. 

Et alors? 

CHOCHOTTE. 

Alors, Jacques, M. Transe a eu l'obligeance de me 
transporter dans cette chambre où il m'a prodigué les 
premiers soins. 

RAYMONDE. 

C'est la première fois qu'il vient ici... il ne savait 
pas qu'il y avait une chambre là, et il a pu t'y conduire 
tout de même dans l'obscurité. Et vous. Transe, com- 
ment n'avez- vous pas songé à appeler le docteur? 
Quelle distraction! 

LE DOCTEUR. 

C'est vrai, j'étais là ; ça me regardait. 



322 ÉDUCATION DE PRINCE 

LE CHŒUR. 

Le docteur est galant — le poète est distrait — 
Raymonde^est sans pitié. 

GARDÈNE. 

Et Chochotte n'attend pas. 

LE CHŒUR. 

Chochotte n'attend pas... Chochotte n'attend pas... 

CHOCHOTTE. 

Et puis, zut ! je ne sais pas ce qui s'est passé, puisque 
j'étais évanouie. 

TROYBEMOLLES. 

Chochotte, n'essayez pas d'égarer la justice : nous 
vous nommons reine, et vous ne l'avez pas volé. 

LE CHŒUR. 

Vive Chochotte!... vive Jacques Transe! 

CHOCHOTTE. 

Vous êtes tous des idiots. 

GARDÈNE. 

Chochotte, soyez polie. 

CHOCHOTTE. 

C'est le terme exact, je suis polie... l'exactitude est 
la politesse des reines. 

RAYMOND E. ■ \ 

Eh bien, nous allons au Casino ?J 

TROYBEMOLLES. 

Plus que jamais, et nous porterons Chochotte en 
triomphe jusqu'à la loge infernale. 

Et Gardène, tout à fait amusé maintenant, et Moitrinet enlèvent Cho- 
chotre sur leurs épaules, Troyberaolles, qui a décroché aux murs 
une guzla, les suit en pinçant des accords, puis jette sa guzla sur 
la table. Tous sortent. Après avoir joué une marche entraînante, 
les musiciens quittent la loggia. Les domestiques s'apprêtent à des- 
servir, mais Cercleux les congédie, ferme les portes à clef, et va 
soulever la portière de la chambre où est la reine. 



ACTE TROISIEME 323 

SCÈNE III 
LA REINE, CERCLEUX. 



CERCLEUX. 

Majesté, vous pouvez venir. 

LA REI>'E. 

Ils sont partis ? 

CERCLEUX. 

Oui, ils sont partis... mais qu'avez- vous ? Vous pa- 
raissez tout émue. 

LA. REI^'E. 

Il y a de quoi : j'ai vu Chochotte ! il ne faut pas rire. 
Oui, imaginez-vous, j'étais là, derrière la portière; je 
rega,rdais et j'écoutais ces gens qui soupaient, lorsque 
cette Chochotte, cette Chochotte est entrée avec le 
jeune poète. Je n'ai eu que le temps de me blottir der- 
rière le grand fauteuil et je suis restée immobile, me 
retenant de respirer, et alors, je les ai vus : ils ont eu un 
béguin devant moi. Quel scandale! Cette Chochotte, 
on devrait la fouetter sur la place publique, la préci- 
piter en prison. Et vous, vous devriez être rouge qu'une 
femme, une reine ait pu assister à des spectacles pa- 
reils. Je suis offensée. 

CERCLEUX. 

Je vous fais toutes mes excuses, Majesté... ils igno- 
raient qu'une reine était là. 

L.\ REINE. 

C'est vrai. 

CERCLEUX. 

Je comprends votre indignation; mais pouvais-je 
prévoir ce qui arriverait? Considérez d'ailleurs qu'en 



324 EDUCATION DE PRINCE 

tout ceci je n'ai fait qu'obéir. Votre ]\îajesté a voulu 
s'assurer par elle-même que le prince faisait réellement 
la fête... je me suis incliné devant un royal désir.. 

LA REINE 

Vous avez raison, je suis punie de ma curiosité... 
Personne, au moins, n'a su que j'étais là? 

CERCLEUX. 

Oh ! personne. Majesté, et nul ne le saura jamais. 

LA REINE. ^1 

Cette Chochotte n'est donc pas votre maîtresse? 

CERCLEUX. 

Avouez qu'autrement je serais de bonne composi- 
tion. 

LA REINE. 

C'est bien... Donnez-moi un verre de Champagne... 
je dois me remettre de ces émotions, (cercieux lui tend une 
coupe qu'elle vide d'un trait.) La reine boit ! Ah! je ne suis pas 
comme toutes ces femmes qui ont la maladie d'esto- 
mac et qui boivent de l'eau minérale... Ça va mieux. 

CERCLEUX. 

Oui? 

LA REINE. 

Oui. A présent je ne suis pas fâchée d'avoir vu la 
fête parisienne. Comme c'est bête! C'est donc toujours 
ainsi ? 

CERCLEUX. 

Toujours, non; mais le plus souvent. Quand des 
gens se réunissent pour se divertir, il est rare qu'ils y 
atteignent. 

LA REINE. 

Dites-moi quoi? Aucune de ces femmes, sauf Cho- 
chotte, ne voulait réellement se laisser aimer par les 
hommes; c'est leur métier pourtant; j'ai été étonnée. 



ACTE TROISIÈME 325 

Et les hommes n'avaient pas Tair non plus d'aimer les 
femmes. Quelle drôle de chose. Et cet homme qui di- 
sait toujours : « Que de tristesse ! » 

CERCLEUX. 

C'était peut-être celui qui s'amusait le plus. 

LA REINE. 

Vous croyez? 

CERCLEUX. 

Mais oui, à force de répéter : « Quelle tristesse ! « il 
avait fini par s'amuser beaucoup... 

LA REINE. 

C'est possible. Que de tristesse ! 

Elle rit. 

CERCLEUX. 

Vous voyez bien. 

LA REINE. 

C'est égal, je ne m'imaginais pas comme ça la fête 
parisienne... je croyais voir des femmes qui riaient, 
qui chantaient, disaient des bêtises. 

CERCLEUX. 

Elles en ont dit... il ne faut pas être injuste. 

LA REINE. 

Oui, mais vous me comprenez, des bêtises, je veux 
dire des choses raides; je croyais qu'elles allaient danser, 
s'enivrer, rouler sous la table; mais aucune femme 
n'était ivre ou amoureuse. Que de trktesse ! (Eiie rit.) Et 
celle qui ne voulait pas qu'on l'embrassesur labouche... 
là... 

Elle dcsig^oe la place où était Yvonne d'O^teade. 
CERCLEUX. 

Ah ! Yvonne d'Ostende ? 

LA REINE. 

Oui... elle avait une jolie bouche, pourtant. Il y a 

I. 28 



326 ÉDUGVT ION DE PRINCE 

chez nous une poésie populaire qui dit : « Ta bouche, 
Stoïna, est comme une cerise sauvage, comme une 
fraise des bois. Qu'elle se laisse cueillir comme un fruit 
rouge, et qu'elle ne se défende pas comme une châ- 
taigne ! )) C'est joli, n'est-ce pas? 

■ ^ CERCLEUX. ^7j 

Oui, l'image est très gracieuse. v.^ ■\^ 

'^ M^ LA REINE. -" ■' - - - --- 



Il n'y a que Chochotte dont la bouche n'a pas été 
une châtaigne. Ça m'a fait plaisir... ça m'a fait plaisir., 
elle est intrépide, ne trouvez-vous pas? 

CERCLEUX. ' '^H 

Il est évident que, de ce point de vue-là, Chochotte 
seule est restée dans la tradition française et, parla, 
elle a proposé un gentil exemple à ses compagnes. Na- 
ture primesautière et communicative, elle échappe à 
l'influence des littératures du Nord et, en abandonnant 
sa personne, elle conserve sa personnalité. Parlons net : 
elle n'a pas froid aux yeux. 

LA REINE. 

Ça s'appelle n'avoir pas froid aux yeux ce qu'elle a 
fait : je ne savais pas. Ah! ah! alors toutes les femmes 
avaient froid à leurs yeux. Décidément, Chochotte me 
plaît... Chochotte n'attend pas... je l'aime beaucoup et 
je bois à sa santé... (EUe boit.) Alors, dites-moi, le prince 
fait la fête ? 

CERCLEUX. 

Il le croit... ça revient au même. 

LA REINE. 

Et il a eu des maîtresses dans ces femmes qui étaient 
là?... Racontez-moi. 

CERCLEUX. 

Le prince ne me dit rien. 



ACTE TROISIÈME 327 

LA REINE. 

Et Raymonde Percy n'est pas jalouse ? 

CERCLEUX. 

Cet été, à Vaucottes, je l'avais avertie que Votre 
Majesté s'alarmait d'une liaison trop absorbante. Et 
puis, il faut tout dire, Raymonde, en rentrant à Paris, 
a retrouvé des obligations auxquelles elle ne pouvait se 
soustraire... certaines affections déjà anciennes... et 
qui se sont rouvertes. 

LA REINE. 

Enfin, comment sont-ils ensemble? 

CERCLEUX. 

?;, Eh bien, ils sont restés bons camarades. Le prince a 
conservé une grande tendresse pour Raymonde qui fut 
l'initiatrice, et Raymonde de son côté à gardé à Sacha 
un sentiment très spécial... 

LA REINE. 

Mais comment spécial? 

CERCLEUX. 

C'est assez difficile à définir; ainsi, pour vous en 
donner une idée, ils ont convenu ensemble que le 
prince, chaque fois qu'il aurait une nouvelle maîtresse, 
la tromperait avecRaymonde, et que Raymonde, chaque 
fois qu'elle aurait un nouvel amant, le tromperait avec 
Sacha... 

LA REINE. 

C'est très ingénieux... très délicat... Et cette femme 
brune, avec les bandeaux, à qui Sacha faisait la cour 
ce soir? 

CERCLEUX. 

Mariette Printemps ? 

LA REINE. 

Absolument... elle n'a pas du tout l'air d'une cocotte. 



328 EDUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

C'est une petite personne terrible : elle a déjà envoyô 
trois vieillards au tombeau, avec son sourire angélique. 

LA REINE. 

Quelle épouvante! Mais, si Sacha aime cette mau- 
vaise femme, ne craignez-vous pas qu'il va abîmer sa 
santé ! Vous ne devriez pas le permettre. Pourquoi lui 
laissez-vous connaître cette Printemps?... C'est un 
péché. 

CERCLEUX. 

Il faut qu'un jeune homme connaisse toutes les 
sortes de femmes, Majesté; c'est le moyen qu'à trente 
ans, il soit revenu de toutes et ne soit plus troublé par 
elles. 

LA REINE. 

J'aurais préféré Chochotte. Elle est intrépide. Don- 
nez-moi du Champagne, voulez-vous? (Cerclcux remplit 
une coupe... elle y trempe ses lèvres... un silence, un soupir... puis elle 

se lève lentement.) Quelle hcurc est-il? 

CERCLEUX. 

Deux heures. 

LA REINE. 

Ah! je dois m'en aller, maintenant que j'ai vu la 
fête parisienne. Que de tristesse! (euc rit nerveusement.) Je 
suis toujours mélancolique, d'ailleurs, très. Comprenez, 
je suis si seule dans la vie, à présent surtout que Sacha 
n'est plus auprès de moi! Alors, la maison est bien 
grande, bien vide, les journées sont longues, les soirées 
interminables, les nuits... Ah!!! la plupart du temps, je 
ne puis pas dormir. Vous devez bien dormir, vous. 

CERCLEUX. 

Assez bien... enfin, je gagne ma vie. 

LA REINE. 

Moi pas... je n'ad pas de sommeil. Ainsi, tout à 



ACTE TROISIÈME 329 

l'heure, je vais rentrer dans ma chambre froide, froide 
sentimentalement, parce qu'autrement, il y a du feu 
dans la cheminée. 

CERCLEUX. 

Il y a un bon feu chez Votre Majesté ? 

LA REINE. 

Oui... pourquoi dites-vous un bon feu ? 

CERCLEUX. 

C'est une expression consacrée. 

LA REINE. 

Par qui ? 

CERCLEUX. 

Par l'usage. 

LA REINE. 

Certainement, il y a un bon feu chez moi. Mais je 
dois m'en aller : je vois que vous tombez de sommeil... 
Si, si... d'un autre côté, ça m'ennuie de rentrer... je 
voudrais aller à cette redoute du Casino... et vous? 

CERCLEUX. 

Je la redoute. 

LA REINE. 

Moi, je voudrais y aller. 

CERCLEUX. 

Pourquoi faire ? 

LA REINE. 

Qui sait? J'y rencontrerai peut-être celui qui m'ai- 
mera. 

CERCLEUX. 

Une aventure? Votre Majesté a encore des illusions; 
il n'y a plus d'aventures nulle part. On a supprimé le bal 
de l'Opéra, parce qu'il n'y avait plus d'esprit, plus 
d'intrigues, plus de rendez- vous sous l'horloge. 

28. 



330 ÉDUCATION DE PRIiXCE 

LA REINE. 

Et VOUS, VOUS n'avez pas d'illusions... et puis, vous 
n'aimez pas les aventures. (Eiie le regarde fixement.) Mais 
vous avez raison, je dois rentrer chez moi. ..Il faut que je 
me lève de bonne heure demain ou plutôt aujourd'hui : 
le professeur d'armes vient me donner une leçon, tôt 
dans le matin. 

CERCLEUX. 

Votre Majesté fait donc de l'escrime maintenant? 

LA REINE. 

Oui, comprenez, j'ai besoin d'activité, de mouve- 
ment, je suis une nature comme ça, et l'hiver, je ne 
peux pas toujours faire le footing ou monter à cheval. 
Alors le médecin m'ordonne de faire des armes. 

CERCLEUX. 

Comme dérivatif. 

LA REINE. 

Mais voyez, je n'ai pas pris ma leçon ce matin. Alors, 
ce soir, je suis agitée, très agitée. J'ai eu tort de boire du 
Champagne, je ne dormirai pas cette nuit. Savez-vous 
faire les armes ? 

CERCLEUX. 

Je sais tenir un fleuret comme tout le monde. 

LA REINE. 

Il faudra que nous tirions ensemble : c'est un noble 
exercice, tous les muscles travaillent. Ainsi, j'ai des 
jambes admirables. 

Elle met son pied sur une chaise et relève sa robe. 
CERCLEUX. 

En effet. 

LA REINE. 

Oh ! je ne suis pas comme cette femme qui ne voulait 
pas montrer ses jambes, tout à l'heure. Dites-moi 
quoi? cette grue! J'ai cru sortir et lui crier : « Made- 



ACTE TROISIÈME 3U 

moiselle, vous êtes tout à fait ridicule. » Et j'ai des 
chairs extraordinaires... c'est réellement du marbre... 
On ne peut pas me pincer. 

CERGLEUX. 

En admettant qu'on oserait y prétendre. 

LA REINE. 

Tenez... tâtez plutôt. 

CERGLEUX. 

Je m'en rapporte. 

LA REINE. 

Si, si, tâtez, mon cher. C'est merveilleux, n'est-ce 
pas? 

GERGLEUX. 

Sa Majesté parle. 

LA REINE. 

Certainement, je parle. Mais, dites-moi, comment 
pensez- vous ça? 

GERGLEUX. 

Je pense ça très dur. 

LA REINE. 

Très dur, il faut le dire. 

GERGLEUX. 

Je le dis. 

LA REINE. 

C'est le muscle qui travaille quand on se fend: le 
professeur m'a expliqué. Tâtez encore, ça m'est 
agréable. 

GERGLEUX. 

J'ai peur d'abuser. 

LA REINE. 
Abusez. (Cercleux obéit. La reine soudain pousse un cri.) Ah ! mon 

cher enfant, ne me touchez jamais là, au nom du Père ! 
Vous me feriez tomber en attaque. Vous ne savez donc 
pas? Le médecin dit que j'aurais été un merveilleux 
sujet pour des expériences. 



332 ÉDUCATION DE PRINCE 

CERCLEUX. 

Ça ne m'étonne pas. 

LA REINE. 

Comprenez, j'ai beau faire des armes, je suis veuve 
à trente ans... il y a là absolument de quoi pleurer. 
Ah! si nous étions restés là-bas, en Silistrie, j'aurais pu 
être veuve, même à quarante, à cinquante ans, et les 
meilleurs du pays auraient été à mes pieds, parce que 
les hommes de la Dombrûdja ont chaud dans leurs 
yeux ! Mais ici, à Paris, les hommes sont blasés, fati- 
gués... Pourtant, il y a des instants dans la vie d'une 
femme, qu'elle est en forme, à ainsi dire, pour l'amour 
et qu'elle serait une maîtresse incomparable, même 
pour des gens blasés. Comprenez- vous? 

CERCLEUX. 

Certainement, dans la vie de toutes les femmes, il y 
a des instants... 

LA REINE. 

Non, vous ne comprenez pas; mais ça ne fait rien. 
Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi je vous dis toutes ces 
choses; ça n'a aucune importance... C'est toute cette 
soirée... la Chochotte... et puis ces musiciens qui 
jouaient des airs de là-bas. Quand je pense qu'ils n'ont 
pas aimé cette musique; ils n'ont pas pleuré pendant 
qu'on jouait L'Automne. Ils ont demandé des airs gais. 
Ah! les sauvages! Je veux chanter pour vous L'yliitomwe. 

(Et, prenant la guitare sur la table, elle en tire ijuplques accords.) VOUS 

pourrez dire qu'une ancienne chanteuse de la chambre 
grand-ducale et une reine a chanté pour vous seul. (Puis 

®lle chante en s'accompagnanl, et, quand elle a fini le premier couplet.) 

C'est joh, n'est-ce pas? 

CERCLEUX. 

Ah! Majesté, c'est divin. 

LA REINE. 

Vous avez compris? Ça veut dire, je traduis à peu 



ACTE TROISIÈME 333 

près : — L'automne, notre pauvre jardin se dégarnit; 
— les feuilles jaunies sont emportées par le vent; — 
les étoiles s'allument dans la profondeur bleue, — tu 
penches ta tête... trois fois. 

CERCLEUX. 

Trois fois ? 

LA REINE. 

Oui, on répète trois fois : — Tu penches ta tête sur 
mon épaule. — C'est le premier couplet. Le second 
couplet veut dire : — Mon cœur est triste et joyeux ; — 
silencieusement, je réchauffe tes petites mains ; — silen- 
cieusement, je regarde dans tes yeux, — et je ne puis 
exprimer... trois fois, on répète trois fois : — Et je ne 
puis exprimer comme je t'aime ! — Vous comprenez ? 

CERCLEUX. 

Oui, Majesté. 

LA REINE. 

Quand nous étions en Silistrie, il y avait un aide de 
camp du roi Bojidar qui vous ressemblait un peu. Ah ! 
comme il aimait cette musique! Vous devez aimer la 
musique ? 

CERCLEUX. 

Beaucoup. 

LA REINE. 

Vous avez des yeux de musicien. Moi, j'adore la 
musique; elle m'enveloppe, elle me pénètre... ça me 
prend là, près des cheveux, vous savez, et ça me fait 
froid partout. Cette chanson a vibré dans mon âme, 
comme au creux de cet instrument. Je vibre comme une 
guzla. 

CERCLEUX. 

Une royale guzla ! 

LA. REINE. 

Ah! vous avez bien dit ça. Mais je dois vous chanter 
le second couplet... maintenant que vous connaissez le 



331 EDUCATION DE PRINCE 

sens des paroles, ça vous fera plus de plaisir. (Et eiie chante 

le second couplet, et quand elle a fini.) VoUS aveZ COmpris, Cette 

fois? 

CERCLEUX. 

J*ai mieux suivi... connaissant le sens des paroles. 

LA REINE, avec explosion. 

Non, non, tu n'as rien compris... tu n'as rien com- 
pris ! 

CERCLEUX. 

Majesté! 

LA REINE. 

Pardonnez-moi, mon cher ami, c'est cet air, ma patrie, 
l'aide de camp, Ghochotte, le Champagne. Ah! que je 
suis malheureuse ! Voilà une insulte ! 

CERCLEUX. 

Une insulte!... de moi à vous, Majesté! Gomment 
pouvez-vous avoir une pensée pareille? lorsque, au 
contraire, le plus grand respect... 

LA REINE. 

Si, si, ce respect, c'est justement, comment dites- 
vous? un camouflet, oui, oui, un camouflet; vous me 
jugez dame Putiphar. 

CERCLEUX. 

Nullement. 

LA REINE. 

Si, si, dame Putiphar, et vous, vous n'êtes pas le 
Joseph. Mais voilà, vous craignez les complications... 
ou bien alors, vous vous rappelez l'histoire du collégien 
avec la dame qui éteint les bougies ; eh bien ! vous êtes 
donc resté ce même collégien? 

CERCLEUX. 

C'est possible... ce n'est pas ma faute, je vous assure... 
Je n'ai jamais pu vaincre auprès des femmes une timidité 
absurde, maladive... à plus forte raison, je ne pouvais 
pas penser qu'une reine. . 



ACTE TROISIÈME 335 

LA REINE. 

Une reine n'est pas faite autrement que les autres; 
vous êtes un sceptique, d'ailleurs... une reine, qu'est-ce 
que ça veut dire pour vous ? 

CERCLEUX, 

C'est illogique, je le sais bien, mais c'est ainsi. 

LA REINE. 

Bojidar était roi et je n'étais qu'une chanteuse... 
son titre ne m'a pas gênée. La Percy est une cocotte et 
Sacha un futur roi... j'ai entendu comme elle lui par- 
lait tout à l'heure. 

CERCLEUX. 

Les femmes, Majesté, sont à leur aise dans n'importe 
quelle situation, et rien ne les surprend... Pour les 
hommes, c'est différent. Pendant que vous chantiez, 
pendant que vous me faisiez l'honneur... 

LA REINE. 

Oh! l'honneur. 

CERCLEUX. 

... de chanter pour moi seul, j'avais l'air d'un imbé- 
cile. 

LA REINE. 

D'un imbécile, il faut le dire. 

CERCLEUX, très sincère. 

Ah! je le dis... n'empêche que j'étais profondément 
ému... et, pourtant, je ne pouvais pas croire que tout 
cela fût possible. Je plaisantais par contenance, par 
habitude, par vitesse acquise; j'avais enviede pleurer... 
mais vous. Majesté, ne pleurez pas, je ne peux pas sup- 
porter de vous voir pleurer. 

Il s'est mis à genoux et lui a pris la main; une porte s'ouvre et le 
prince entre dans l'atelier. Il a son manteau, s» canne et le chapeau 
en arrière tout cabossé. 



33(3 ÉDUCATION DE PRINCE 

SACHA. 

Vous, mamascha... ici, à cette heure? 

LA REINE. 

Oui, M. Cercleux vous expliquera... je dînais en 
ville, près d'ici et, en sortant, je suis venue prendre de 
vos nouvelles. Vous ne venez jamais me voir : voilà 
quinze jours que vous n'avez mis les pieds à la maison. 
Maintenant, je vous ai vu, je m'en vais. Vous avez 
mauvaise mine et un vieux chapeau. Bonsoir ! (a cercieux.) 
Quant à vous, mon cher, vous avez trop attendu! 

Elle sort, en prononçant des paroles véhémentes en lang^uo silis- 
triennc. Un silence. 

CERCLEUX. 

Gomme vous revenez tôt! Vous ne vous êtes pas 
amusé, à ce Casino ? 

SACHA. 

Amusé ? Ah ! c'était sinistre. Et puis, Raymonde m'a 
fait une scène de jalousie, à propos de cette petite Ma- 
riette... Tenez, regardez comme elle m'a arrangé mon 
chapeau! 

CERCLEUX. 

En effet. 

SACHA. 

Un chapeau tout neuf... Je vais me coucher, bon- 
soir. 

CERCLEUX. 

Bonsoir. A propos, qu'est-ce que la reine a donc dit, 
là, sur la porte ? 

SACHA. 

Vous voulez que je vous le traduise ? 

CERCLEUX. 

Puisque je vous le demande. 

SACHA. 

Eh bien! elle vous disait... je traduis, n'est-ce pas? 



ACTE TUOISIÈME 337 

CERCLETX. 

Je vous en prie. 

SACHA. 

Elle vous disait textuellement : « Tu es issu de re- 
quins, anathème sur toi! et que ta sœur soit couverte 
par un bélier ! » 

CERCLEUX. 

Heureusement que je n'ai pas de sœur. 

Et pendant que les deux hommes tirent chacun de son côté, le rideau 
tombe. 

Rideau. 



I. 29 



ACTE QUATRIÈME 



Quelques semaines après, même décor qu'au troisième acte, 
c'est-à-dire l'atelier, mais sans la table, les lumières, les fleurs. 
Au lever du rideau, la scène est vide. Alcide, le domestique, in- 
troduit M* Garan, huissier, et ses deux clercs. 



SCÈNE PREMIÈRE 
GARAN, ALCIDE, LES DEUX CLERCS, 

personnages muets. 
GARAN. 

Veuillez faire passer ma carte au prince de Silistrie. 

ALCIDE. 

C'est que Son Altesse est avec du monde ; ils sont en 
train de déjeuner. 

GARAN. 

Faites toujours passer ma carte. 

Quelques secondes, puis le prince entre par la baie du fond. 

SCÈNE II 
SACHA, GARAN, LES DEUX CLERCS. 

SACHA. 

Excusez-moi, monsieur, de vous avoir fait attendre. 

GARAN. 

C'est moi, monseigneur, qui m'excuse de vous 



ACTE QUATRIÈME 339 

déranger. Vous devez vous douter de Tobjet de ma 
visite. Je suis chargé par M. Éloy de vous réclamer le 
payement d'une somme de cent mille francs auquel 
vous avez été condamné par un jugement en date du 
6 janvier. 

SACHA. 

Le jour des Rois! 

GARAN, montrant à Sacha la grosse du jugement. 

Êtes-vous en mesure ? 

SACHA. 

Comment voulez-vous ?... 

GARAN. 

Alors, je vous exprime tous mes regrets, monsei- 
gneur, mais mon ministère est forcé : je suis requis de 
procéder à une saisie très complète de votre mobilier 
et même de vos effets personnels. 

SACHA. 

Mais c'est odieux ce qu'il fait là, le père Éloy ! C'est 
un infâme usurier : sur ces cent mille francs, je n'en 
ai pas touché quarante mille. 

GARAN. 

Je ne vous dis pas le contraire, monseigneur; mais 
vous avez signé cent mille francs de billets. 

SACHA. 

Vous ne pourriez pas attendre... je suis l'héritier 
de la couronne de Silistrie... je ne suis pas le premier 
venu... j'ai une surface. 

GARAN. 

Des fonds vaudraient mieux, monseigneur; je suis 
désolé, mais je suis obligé de vous saisir aujourd'hui; 
les ordres du créancier sont formels. 



340 ÉDUCATION DE PRINCE 

SACHA. 

En ce cas, faites, monsieur. Vous permettez, je 
vais rejoindre mes amis. 

Il sort. 

GARAN, désignant une petite table à ses cler«s. 

Installez-vous, messieurs, et écrivez. 

Il énuraère quelques objets, mais à pe:ne a-t-il commence que les 
convives font irruptioa dans l'atelier. 



SCÈNE III 

GARAN, SACHA, CERCLEUX, TRANSE, TROYBE- 
MOLLES, GARDÈNE, MOITRINET, Le Docteur 
COURTOIS. 

TRANSE. 

Ce n'est que trop vrai, hélas! 

GARDÉ NE. 

C'est bien la saisie, la froide saisie!... 

TROYBEMOLLES, conciliant. 

Voyons, monsieur, est-ce que tout cela ne pourrait 
pas s'arranger? 

GARAN. 

IVIon ministère est forcé : je ne fais qu'obéir, je ne 
suis qu'un instrument. 

TROYBEMOLLES. 

Un outil, huissier de mon cœur. 

GARAN. 

Prenez garde, monsieur, que vous vous adressez à 
un officier ministériel dans l'exercice de ses fonctions. 



ACTE QUATHIÈAIE 311 

CERCLEUX. 

Ne faites pas attention, il a un peu trop bien déjeuné. 

GARAN, à ses clercs. 

Écrivez : deux paires d'épées. 

TROYBEMOLLES. 

Pardon, pardon, il y en a une paire à moi. 

GARAN. 

Je vous en prie, monsieur. 

CERCLEUX. 

Il dit vrai. Monseigneur s*est battu en duel ce matin, 
ici même, dans cet atelier, et M. Troybemolles, son 
adversaire et ami, avait apporté, selon l'usage, ses 
épées. 

GARAN. 

C'est différent... mettez une seule paire d'épées... 
une pharmacie. 

LE DOCTEUR COURTOIS. 

Pardon, pardon, c'est à moi la pharmacie ! 

CERCLEUX, présentant. 

Le docteur Courtois, qui assistait les combattants, 
avait, selon l'usage, apporté sa pharmacie... Vous 
saisissez ? 

LE DOCTEUR COURTOIS. 

Non, vous ne saisissez pas... 

GARAN. 

Effacez la pharmacie. 

TRANSE, à Gardèao et à Moitrinet. 

Nous n'avons toujours pas écrit le procès- verbat 
du duel. 

MOITRINET. 

C'est vrai. 

G^rdène et Moitrinet s'installent à une table. 

29. 



342 ÉDUCATION DE PRINCE 

TRANSE. 

Prenez la plume, Gardène... vous avez la première 
partie. 

GARAN. 

Un bahut renaissance... une étude de femme. 

GARDÈNE, lisant. 

i( A la suite d'une voie de fait commise par le prince 
Alexandre de Silistrie sur la personne de M. Troybe- 
molles, une rencontre a été jugée inéviteible. Cette 
rencontre aura lieu le jeudi 12 février. Les conditions 
du duel sont les suivantes... )> 

GARAN. 

Une panoplie d'armes blanches : cimeterres, yata- 
gans, kriss malais, etc. 

GARDÈNE. 

« ...L'arme choisie est le kriss malais, non... l'épée 
de combat, gant de ville à volonté. » 

GARAN. 

Une potiche à volonté... non, une potiche chinoise, 
de la famille bleue, et enfin cette petite table avec 
incrustations de nacre. 

SACHA, très ému. 

Monsieur, c'est sur cette table que mon père, le roi 
Bojidar, a signé son abdication; c'est un meuble histo- 
rique, c'est un meuble de famille, je vous demanderais 
de ne pas le comprendre dans votre inventaire!... 

GARAN. 

Je ne peux pas entrer, monseigneur, dans ces consi- 
dérations. J'ai terminé dans l'atelier, je vais passer 
aux autres pièces. 

SACHA. 

Faites, messieurs, faites... Cercleux, dites donc au 
domestique d'accompagner ces messieurs. 

Garao et les deux clercs sont sortis. 



ACTE QUATRIÈME 343 

GARDÈNE. 

« ...a été atteint à la deuxième reprise », qu'est-ce 
que nous mettons, docteur? 

LE DOCTEUR COURTOIS. 

Eh bien! « a été atteint entre la deuxième et la 
troisième côte, par une blessure d'environ un centi- 
mètre de profondeur, intéressant la région du foie. » 

r'; GARDÈNE. 

A présent, il ne reste plus qu'à signer. 

Pendant que les témoins sig^nent, Raymoade et Chochotte entrent p»r 
la porte de droite. 



SCÈNE IV 
Les Mêmes, RAYMONDE, CHOCHOTTE. 

RAYMOND E, courant vers Sacha. 

Qu'est-ce que j'apprends?... Tu t'es battu?... 

SACHA. 

Oui... mais comment sais-tu?... le plus grand secret... 

RAYMONDE. 

C'est Chochotte qui est venue déjeuner chez moi 
tout à l'heure et qui m'a appris que tu te battais avec 
cet imbécile de Troybemolles. 

TROYBEMOLLES, 

Je suis là. 

RAYMONDE. 

Alors, je suis accourue. Ah! mon coco! 

Elle se jette dans ses bras. 

SACHA. 

Comme tu es gentille! 



344 ÉDUCATION DE PRINCE 



RAYMONDE. 



Tu peux le dire, car ce n'était même pas pour moi, 
ce duel; c'était pour Mariette Printemps. 

CHOCHOTTE. 

Enfm, avec tout ça, qui est blessé ? 

RAYMONDE. 

Oui, au fait? 

CERCLEUX. 

Devinez. 

TOUS. 

Oui, oui... devinez, devinez! 

RAYMONDE. 
Je ne sais pas, moi! (Elle regarde altcrnalivcraent Troy- 

bemoUes et Sacha.) Comment voulcz-vous que je devine? 

CHOCHOTTE. 

Ils nous montent un bateau, ils ne se sont pas battus. 
Ça c'est arrangé. 

GARDÈNE. 

Pour qui nous prenez- vous? 

TRANSE. 

Ils se sont battus comme des Kons. 

RAYMONDE. 

Et il y en a un de blessé ? 

TRANSE 

Certes ! 

RAYMONDE. 

Mais lequel?... 

CHOCHOTTE. 

Tirons au doigt mouillé. 

TROYBEMOLLES. 

Il fait chaud, ici. 

Il tombe sur une chaise. On s'empresse autour de lui. 



ACTE QUATRIÈME 345 

TRANSE. 

Il faut le transporter dans la chambre à côté. 

LE DOCTEUR COURTOIS. 

Je sais ce que c'est... je sais ce que c'est. 

On emporte TroybemoUes dans la petite chambre de repos. 



SCÈNE V 
RAYMONDE, CHOCHOTTE, SACHA, CERCLEUX. 

RAYMONDE. 

Ah ! mon Dieu ! c'est lui qui est blessé ! Pauvre garçon, 
comme il était blanc. Et vous plaisantiez. On croit 
que ce n'est rien et ça peut être dangereux. Tu es bien 
content de ce que tu as fait! Et pour qui? Pour 
Mariette Printemps ! Tiens, je te déteste en ce moment. 

SACHA. 

Tu en as de bonnes. C'est moi qui suis blessé et tu 
m'attrapes ! 

RAYMONDE. 

C'est toi? non, blague? 

SACHA. 

Enfin! 

CERCLEUX. 

Sérieusement, il a été atteint dans la région du foie. 

RAYMONDE. 

Mais c'est très grave... Où est-ce?... là?... 

SACHA. 

Oui... là... Tu peux appuyer... Encore, encore... ça 
ne me fait aucun mal. 



316 ÉDUCATION DE PKINCE 

CERCLEUX. 

Ce n'est qu'une égratignure ; seulement, à cause du 
procès-verbal qui sera publié dans les journaux, nous 
avons mis : blessure qui intéresse la région du foie... 
mais ça ne l'intéresse pas au plus haut point. 

CHOCHOTTE. 

Alors, Troybemolles?... 

CERCLEUX. 

Il est ivre. 

Cependant Gardène et le docteur sont revenus. 
RAYMONDE. 

Eh bien! comment va-t-il? 

LE DOCTEUR COURTOIS. 

Mieux... je lui ai fait respirer de l'ammoniaque et 
boire du café salé pour le faire vomir. 

CHOCHOTTE. 

Taisez-vous, docteur, vous êtes dégoûtant. 

LE DOCTEUR COURTOIS. 

Je vais le reconduire chez lui, ça ne sera rien. 

Troybemolles, très pâle, soutenu par Transe et Moitrinet, traverse 
l'atelier et sort par le porte de droite. 

GARDÈNE. 

Et nous allons, avec Transe, nous répandre dans les 
bureaux de rédaction pour faire insérer le procès- 
verbal. 

SACHA. 

Au revoir, mes amis, et encore une fois merci! 

GARDÈNE. 

Mais de rien, vous plaisantez. 

Gardène et le docteur sont sortis. 



ACTE QUATRIÈME 347 

RAYMOND E. 

Il y a longtemps que je n'étais venue ici! La der- 
nière fois, c'était le soir de ce fameux souper des Rois, 
ce soir où je t'ai fait une scène à cause de Mariette... 
Hein? Qui avait raison? 

SACHA. 

C'est toi... Mais c'est fini maintenant... c'est bien 
fini! 

CHOCHOTTE. 

Vous n'en avez pas l'air. 

SACHA. 

C'est que j'ai appris des choses!... 

CERCLEUX. 

Oui, Troybemolles, qui était un peu parti, a raconté 
tout à l'heure au dessert des anecdotes à cause de 
Mariette. 

CHOCHOTTE. 

Et il y en a quelques-unes... 

RAYMONDE. 

Que veux-tu, chéri, il faut te faire une raison; elle 
t'a trompé, c'est très banal... Ça t'arrivera encore 
plus d'une fois. 

SACHA. 

Il y a tromper et tromper; mais, elle, c'était avec 
tout le monde ! 

CHOCHOTTE. 

Ah! pour ça, elle a du fiacre. 

SACHA. 

Avec Mohammed ! 

RAYMONDE. 

Avec Mohammed? Ah! que c'est drôle! Dieu, mon 
chéri, que c'est drôle! 



348 ÉDL'CATlOiN DE PKINCE 

SACHA. 

Tu trouves ça drôle, toi? 

RAYMONDE. 

Mon coco, ce n'est pas ma faute, je t'assure... je 
trouve ça tordant... tu ne peux pas, toi, parce que 
c'est encore tout frais, mais tu verras, dans dix ans, 
comme ça t'amusera. 

CHOCHOTTE. 

Je vois d'ici Mohammed... ce pauvre gosse... il 
devait en être comme quatre sous de frites! Quoi ça, 
madame, beau madame, moi pas connaître! 

Elles rient toutes les deux jusqu'aux larmes et peut-être même plus 
loin. 

SACHA. 

Qu'est-ce qui leur prend? Sont-elles bêtes! 

CERCLEUX. 

Raymonde, vous n'êtes pas généreuse. 

RAYMONDE. 

Alors, si on ne peut plus rire. A propos, qu'est-ce 
qu'il devient Mohammed? 

CHOCHOTTE. 

Vous allez le chasser? 

CERCLEUX. 

Vous ne savez donc pas? Mohammed n'était pas 
tout ce que nous pensions. 

CHOCHOTTE. 

Il n'est pas nègre. 

CERCLEUX. 

Si, mais c'est le fils d'un monarque africain dont le 
royaume est sous le protectorat de la France et qui, 
tout jeune, a été enlevé et vendu au Caire par des 



ACTE QUATKIÈMK 3i0 

Anglais. A la suite de quelles circonstances a-t-on 
découvert le pedigree de Mohammed, ce serait trop 
long à vous expliquer. Bref, il a été placé par le gou- 
vernement français dans une honnête famille bour- 
geoise, il suit les cours du lycée Carnot et il se prépare 
à Saint-Cyr. 

CHOCHOTTE. 

C'est vrai? 

CERCLEUX. 

Mais oui... il vient nous voir quelquefois en ami. 

RAYMONDE. 

Tu ne vas pas te battre avec lui ? 

i* SACHA. 

Sois tranquille. 

Sur CCS derniers mots, ]e domestique annonce : Sa M:ijesté. 
CHOCHOTTE. 

La reine! Zut! je me trotte. 

La ruine entre en coup de vent, suivie de Braoulilch. 



SCÈNE VI 

LA REINE, RAYMONDE, SACHA, CERCLEUX, 
BRAOULITCH. 

LA REINE. 

Bonjour, Sacha... (a ccrcicnx.) Bonjour... j'amène avec 
moi le colonel Braoulitch qui a quitté la Silistrie avant- 
hier et est arrivé ce matin... (a Raymondc.) Bonjour, made- 
moiselle... (a Braoulitch.) C'cst la fcuimc dout je vous ai 
parlé, qui a fait connaître Tamour à Sacha. 

I. 30 



350 ÉDUCATION DE PRINCE 

BRAOUI.ITCH, 

Ah!... C'est mademoiselle qui... belle fille... Ah! ah! 

Il rit. 

LA REINE. 

Oh! je vous en prie, ne riez pas comme ça, Braou- 
litch, je vous assure que c'est gênant pour tout le 
monde. 

BRAOULITCH. 

Chosko ! chosko ! 

LA REINE. 

Vous devinez sans doute, Sacha, pourquoi le colonel 
Braoulitch est revenu? 

SACHA. 

Mais non. 

LA REINE. 

Vous n'avez donc pas lu les journaux, ce matin? 
Est-il possible ! Le Seigneur punira votre indifférence 
en matière politique. 

SACHA. 

Pardonnez-moi, mamascha, j'ai eu d'autres préoc- 
cupations. 

CERCLEUX. 

Son Altesse s'est battue en duel ce matin. 

LA REINE. 

Pour une femme? la Printemps, j'imagine! Au 
moment qu'on a besoin de vous dans votre patrie. 
Enfin, vous n'êtes pas blessé? 

SACHA. 

Pas grièvement du moins, une égratignure. 

BRAOULITCH. 

Vous ne vous êtes pas souvenu de ma botte... de 



ACTE QUATRIÈME 351 

la botte du colonel Braoulitch... vous relevez Tépée 
en passant dessous... 

LA REINE. 

Allons, Braoulitch, qu'est-ce que vous donnez la 
façon d'armes maintenant? c'est trop tard... Tenez -vous 
tranquille! Ce n'est pas grave, mais ça aurait pu être 
grave... monsieur Cercleux, vous auriez dû empêcher 
ce duel. 

CERCLEUX. 

Majesté, le prince avait donné ime gifle. Il ne pou- 
vait pas faire des excuses. 

LA REINE. 

C'est vrai. 

Cependant M* Garan est entré. Raymondo est sortie. 
GARAN. 

Monseigneur, ma tâche est terminée; je vous dirai 
que, malgré les instructions de mon client, j'ai oublié 
vos effets personnels. 

SACHA. 

Je vous remercie. 

GARAN. 

Vous voyez que nous ne sommes pas'^des bêtes 
féroces; maintenant, voulez-vous être le gardien de 
la saisie? C'est l'usage. 

SACHA. 

Parfaitement. 

GARAN. 

Alors, veuillez signer là... et là... 

11 fait signer le prince au bas de la copie et de l'orij^inal. 
LA REINE. 

Quel est cet homme? 

CERCLEUX. 

Un huissier. 



352 ÉDUCATION DE PUINCE 

BRAOULITCH. 

Chosko ! 

M' Garan est sorti. 

LA REINE. 

Un huissier maintenant!... une saisie! (ACercieux.) Ah! 
monsieur, vous avez mal dirigé votre élève; vous 
avez mal rempli la mission que nous vous avions 
confiée. 

CERCLEUX. 

Je ferai respectueusement remarquer à Votre Ma- 
jesté que je n*ai fa,it qu'obéir. Vous avez exigé que 
monseigneur fit la noce, connût les femmes... Ce n'est 
pas avec les cinquante louis mensuels que nous oc- 
troyait Votre Majesté que Son Altesse pouvait mener 
le train... 

LA REINE. 

Vous deviez lui faire connaître les femmes sans 
qu'il dépensât tant d'argent; avec sa jeunesse, sa 
figure et son nom, il n'avait pas besoin de payer. 

CERCLEUX. 

Je ne sais pas comment vous appelez ça en Silistrie, 
Majesté, mais chez nous... 

LA REINE. 

Taisez-vous, vous n'y entendez rien, vous l'avez 
mal dirigé, voilà tout. Vous ne savez rien de la vie, 
rien des femmes surtout : ce n'est pas d'aujourd'hui 
que je me suis aperçue que vous n'étiez qu'un nigaud, 
un jobard, oui, un jobard, il faut le dire. 

CERCLEUX. 

Majesté, c'en est trop... Je m'attendais à plus de 
reconnaissance... 

LA REINE. 

De la reconnaissance?... c'est-à-dire que, si nous 
étions en Silistrie, je vous ferais fouetter. 



ACTE QUATRIÈME 353 

CERCLEUX. 

Si c'est comme châtiment, Majesté, je ne suis plus 
un enfant... si c'est comme encouragement, je ne 
suis pas encore un vieillard. 

LA REINE. 

Entendez comme il répond!... Voilà un scandale t 
Mais je suis venue ici pour autre chose. Sacha, vous 
êtes en proie aux chagrins d'amour et vous n*avez 
plus d'argent, plus de crédit. Vous êtes donc descendu 
au dernier échelon de la fôte parisienne. Eh bien, il 
y a un moyen de payer vos dettes et d'oublier vos 
peines de cœur... Notre ami, qui arrive de là-bas, vous 
dira mieux que moi... Racontez, Braoulitch. 

BRAOULITCH. 

En effet, j'apporte des nouvelles de la dernière 
gravité. Le président, M. Mavroïnesco, a une maî- 
tresse beaucoup trop jeune... alors ça le fatigue... il 
a paru l'autre jour dans un banquet coiffé du fez à 
la mode orientale et le consul autrichien lui soufflait 
la fumée du cigare dans la figure... la fumée du cigare... 
dans la figure... 

LA REINE. 

Vous dites les choses d'une façon tout à fait incom- 
préhensible, Braouhtch. 

BRAOULITCH. 

Votre Majesté s'exprimera sans doute mieux que 
moi. 

LA REINE. 

Ce ne sera pas difficile. 

BRAOULITCH. 

Chosko! chosko! 

LA REINE. 

Vous racontez là des potins... Qu'est-ce que c'est, 

30. 



354 EDUCATION DE PRINCE 

quoi? je vous prie, la fumée du cigare; ce qu'il faut 
apprendre au prince, puisqu'il ne le sait pas, c'est que 
l'impôt sur les nids d'hirondelles a été voté et que le 
peuple, à bout de patience, s'est enfm soulevé. 

BRAOULITCH. 

C'est ce que je disais. 

LA REINE. 

Il y a dans toutes les villes des meetings, des émeutes, 
des barricades, les soldats lèvent la crosse en l'air... 
Mavroïnesco s'est enfui... les ministres ont été sus- 
pendus de leurs fonctions, suspendus à des cordes 
même... 

BRAOULITCH. 

C'est absolument ce que je disais... 

LA REINE. 

Radibogh! Personne ne veut plus réellement être 
ministre. 

CERCLEUX. 

Je comprends ça. 

LA REINE. 

Les portefeuilles manquent de bras... Sacha! votre 
peuple vous attend... mais il faut que vous soyez là, 
que l'on vous voie... que vous vous montriez sur le 
balcon du palais; alors vous serez acclamé... vous 
devez partir ce soir. 

SACHA. 

Ja partirai. 

LA REINE. 

C'est bien. En attendant, envoyez par dépêche une 
proclamation que nos amis feront afficher sur les 
murs de la capitale. 

SACHA. 

Une proclamation? Je n'en ai jamais fait, je ne vais 
pas savoir. 



ACTE QUATRIÈME 355 

LA REINE. 

Monsieur Cercleux, vous devez aider le prince. 

CERCLEUX. 

Majesté, du moment que Son Altesse prétend 
régner, c'est absolument contre mes principes, je me 
récuse. 

LA REINE. 

Voilà le précepteur que j'avais donné à un futur 
roi! Mettez- vous là, Sacha... (EUe indique la table.) le colonel 
Braoulitch va vous dicter... Allons! Braoulitch... 

BRAOULITCH. 

Laissez-moi le temps, Majesté... une proclamation... 
ça ne s'improvise pas comme ça... (a Sacha.) Vous y êtes? 

SACHA. 

Allez, colonel. 

BRAOULITCH. 

Ce n'est pas facile!... (Dictant.) « J'arrive... j'arrive... 
je suis le fils de vos rois... vous êtes Silistriens... » 

LA REINE. 

Et après? 

BRAOULITCH. 

C'est tout... Que voulez-vous de plus?... C'est net. 

LA REINE. 

Reposez- VOUS, vous devez être fatigué... (a Sacha.) 

Enacez et écrivez... (Elle dicte en se promenant à grands pas, les 
mains derrière le dos.) « VouS êtCS SilistriCDS... je Suis le flls 
de vos rois... j'arrive!... » (Regardant Braoulitch.) C'cst 

mieux ! 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

M. de Ronceval!... 



356 ÉDUCATIOiN DE PRINCE 



SCÈNE VII 



LA REINE, CERGLEUX, SACHA, BRAOULÏTCH, 
LE COMTE DE RONGEVAL. 



LA REINE. 

Ah! c'est vous, monsieur de Ronceval, il y a long- 
temps qu'on ne vous a vu, mais on est toujours sûr 
de vous trouver dans les grandes circonstances... 
Vous venez féliciter votre élève; vous arrivez fort à 
propos... le prince part tout à Theure, vous l'accom- 
pagnerez. 

RONCEVAL. 

Je ne crois pas, Majesté, j'arrive précisément de la 
Silistrie, où je suis resté onze mois en prison. 

LA REINE. 

Alors, vous devez avoir des nouvelles toutes fraîches? 

RONCEVAL. 

Je vous remercie. Majesté, de l'intérêt que vous 
paraissez prendre à ma situation... oui, j'ai des nou- 
velles toutes fraîches. 

LA REINE. 

Racontez, je vous prie. 

RONCEVAL. 

C'est le cas de dire avec le poète latin : Infandiim, 
regina, jubés renovare dolorem. 

LA REINE. 

Parlez français. 

RONCEVAU 

Je n'avais pas l'intention de vous réciter V Enéide. 



ACTE QUATRIÈME 357 

LA REINE, à Braouliteh. 

Dites-moi quoi? Le comte, si respectueux d'ordi- 
naire, me parle sur un ton léger. 

RONCE VAL. 

Oui, je sors de prison avec mon air de rien... et Je 
serais encore dans mon cachot, si les derniers événe- 
ments n'avaient pas éclaté; mais je ne regrette pas 
cette sombre villégiature, car un jour que, pris d'un 
accès de désespoir, je me cognais la tête contre les 
murs... 

LA REINE. 

Ah! pauvre ami... 

RONCEVAL. 

Je m'aperçus qu'à un certain endroit le mur rendait 
un son creux. 

LA REINE, 

C'était peut-être votre tête? 

RONCE VAL. 

Non, Majesté, c'était bien le mur, car en descellant, 
à cet endroit, la pierre qui d'ailleurs n''était pas 
scellée, je découvris dans une petite cavité un docu- 
ment précieux. 

LA REINE. 

Vous ne pouviez pas encore savoir s'il était précieux. 

RONCE VAL. 

C/est exact, Majesté; mais, en le déchiffrant, je 
compris que ce document avait été écrit par un cer- 
tain major Bouzouroff qui, par ordre du roi Bojidar, 
votre époux, avait été enfermé dans ce cachot. 

LA REINE. 

Le major Bouzouroff, oui, je sais... il y est môme 
mort. 



358 ÉDUCATION DE PRINCE 

RONCE VAL. 

Ah ! je ne savais pas... le document ne mentionne pas 
ce détail, ce qui n'a rien de surprenant, puisc[u'il a été 
écrit par Bouzourofî lui-même. 

LA REINE, à Braoulitch. 

Je vous assure qu'il parle sur un ton léger. 

RONCE VAL. 

Donc, ce major Bouzourofî avait eu l'ingénieuse 
idée de déchirer un pan de sa chemise... avec ses dents, 
il avait taillé l'ongle de l'index de sa main droite en 
forme de plume d'oie et, trempant son ongle ainsi 
taillé dans le sang d'une blessure qu'il s'était faite au 
bras gauche, il avait pu, grâce à ce stratagèmxe, écrire 
ses mémoires... 

CERCLEUX. 

D'autant plus qu'il devait se faire du sang comme 
de l'encre. 

RONCE VAL, jetant un regard sévère à Cercleux. 

...Il avait pu, grâce à ce stratagème, écrire ses mé- 
moires et confier au papier, à sa chemise veux- je dire, 
un secret terrible sur la naissance du prince Alexandre. 

CERCLEUX. 

Gela tient du merveilleux. 

LA REINE. 

Un secret terrible? 

RONCFVAL. 

Oui, Majesté, le prince Alexandre n'est pas le fils 
du roi Bojidar : c'est le fils du colonel Braoulitch, 
adultère avec la première femme de son souverain. 

SACHA. 

C'est une infamie! 



ACTE QUATRIÈME 359 

LA REINE. 

Sacha, vous n'avez pas le droit de juger vos parents..* 
(a Braoulitch.) Quoi, c'était donc vrai?... tu m -avais tou- 
jours juré... 

BRAOULITCH. 

Vous ne voyez donc pas que cet homme perd la 
raison. 

LA REINE. 

Nous reparlerons de ça... Et alors, monsieur de Ron- 
ce val? 

RONCE VAL. 

Alors, si le prince Alexandre n'est pas le fils du roi 
Bojidar, la couronne revient au frère du feu roi, à 
son oncle Dimitri. 

LA REINE. 

Vous avez fait disparaître ce document? 

RONCEVAL. 

Je l'ai gardé... 

LA REINE. 

Donnez alors. 

RONCEVAL. 

...et, dès que j'ai été libre, je l'ai porté à Dimitri. 

LA REINE. 

Quoi, vous avez fait ça!... Ah! kakoï! rasgavorlî 
oujasna!!! Voyons, Ronceval, vous n'avez donc pas 
réfléchi que vous dépouilliez le prince, votre élève. 

RONCEVAL. 

Majesté, un bâtard ne doit pas régner! 

LA REINE. 

Mais qu'est-ce que ça peut vous faire? puisque ce 
n'est pas dans votre pays. 



360 ÉDUCATION DE PRINCE 



RONCE VAL. 



Ne pouvant appliquer mes principes en France, je 
les applique à l'étranger. 

LA REINE. 

Pourtant, vous liîi aviez montré le trône comme 
le but de sa vie. Et, le jour de votre départ, rappelez- 
vous cette touchante cérémonie, quand vous lui avez 
remis ce petit livre, où vous avioz amassé les trésors 
de votre expérience. 

RONCE VAL. 

Il était indigne d'un tel présent, (a SacUa.) Monsieur, 
car désormais je ne dois plus vous appeler monsei- 
gneur... vou> me rendrez mon petit livre. 

LA REINE. 

Ehi certainement, il vous le rendra! Cercleux, allez 
lui chercher son petit livre. Comte de Ronceval, vous 
êtes une vieille hôte ! 

RONCEVAL. 

Mojesté, perjnettez-moi d'être d'un avis diamétra- 
lement opposé au vôtre. 

LA REINE. 

Une vieille bête, il faut le dire. Le prince partira 
ce soir. 

RONCEVAL. 

Monsieur, car désormais je ne dois plus Tappeler 
monseigneur, monsieur aurait tort de partir. S'il se 
tient tranquille, son oncle Dimitri lui fera une pension 
d'un million, ainsi qu'à Votre Majesté... et le colonel 
Braoulitch sera nommé directeur des haras. 

LA REINE. 

C'est bien le moins... Avez-vous ses propositions 
par écrit? 



ACTE QUATRlÊiME 361 



RONCE VAL. 



Majesté, j'ai apporté tous les papiers... Monsieur, 
car désormais... 

LA REINE. 

Oui, oui, vous Tavez déjà dit. 

RONCEVAL. 

Monsieur n'a plus qu'à les signer et je dois les rap- 
4)orter à son oncle... c'est la mission dont je suis chargé. 

La reine examine les papiers. 

SACHA, à Cercleux. 

Que dois- je faire? 

CERCLEUX. 

Il n'y a pas à hésiter. Acceptez ce que vous offre 
votre oncle... vous avez besoin de vous changer les 
idées; faites un petit voyage avec Raymoade, elle ne 
demandera pas mieux, c'est une bonne fille et qui vous 
aime bien. 

LA REINE. 

Sacha, je suis très contrariée, mais ce n'est pas 
votre faute réellement si vous n'êtes pas le fils de 
votre père. J'espère que cette journée sera un ensei- 
gnement pour vous... et pour moi; vous êtes blessé, 
trompé, saisi et destitué, que voulez-vous de plus? 
Allons, mettez-vous à cette table et signez... Gomme 
l'histoire ramène toujours les mêmes événements... 
c'est sur cette même table, il y a onze ans, que le roi 
Bojidar a signé son abdication. 

BRAOULITCH. 

Chosko! chosko! 

LE DOMESTIQUE, annonçant. 

Le prince Mohammed. 

Mohammed entre, vêtu d'un élégant complet gris perle... cravato 
rouçe \\[. 

I. 31 



362 ÉDUCATION Dïï PRliNGE 

RONCE VAL. 

Mohammed, prince? 

CERCLEUX. 

Mais oui ! 

RONCEVAL. 

Mais alors?... (Et retjardant le petit livre que lui a remis Cer- 
cleux, il le tend à Mohammed en lui disant :) MonseigneUT, CeUX 

qui veulent gagner les bonnes grâces d'un prince 
ont coutume de lui offrir ce qu'ils possèdent de plus 
rare, ou ce qu'ils croient être le plus de son goût... 

Et, pendant qu'il parle, le rideau tombe. 

Rideau. 



Univeroitas 
BIBLfOTHECA 



TABLE 



Pages. 

Lysistrata 1 

Eux! Ul 

Folle Entreprise 161 

Éducation de Prince 195 



B — 7046. — Impr. Motteroz et Martinet, 7, rue Saint-Benoît, Paris. 



EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLB 

CHOIX DE P IÈCES 

ANCËY (Georges). Ces Messieurs. Comédie en 5 actes 3 fr. 50 

BATAILLE (Henry). L'Enchantement ; Maman Colibri. Comédies 

en 3 actes 3 fr. 50 

— Résurrection. Drame en 5 actes 3 fr. 50 

BERNSTEIN (Henry). Le Détour. Comédie en 3 actes 2 fr. 50 

— Joujou. Comédie en à actes 3 fr. 50 

— Le Bercail. Comédie en 3 actes 3 fr. 50 

— La Rafale . Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

— Le Voleur. Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

BERTON (P.) et SIMON (Ch.). Zaza. Comédie en 5 actes 3 fr. 50 

BRDNEAU (Alfred). La Faute de l'abbé Mouret. Pièce en 4 actes. 3 fr. 50 

CAPUS (A). Les Maris de Léontine. Comédie en 3 actes 3 fr. 50 

— La Bourse ou la Vie. Comédie eu 5 actes 3 fr. 50 

— La Veine. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Les Deux Ecoles. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— La Châtelaine. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Notre Jeunesse. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Brignol et sa Fille; Petites Folles. Comédies en 3 actes 3 fr. 50 

— Monsieur Piégois. Comédie en 5 actes 3 fr. 50 

— Les Passagères. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

CAPUS (A.) et ARENE (E.). L'Adversaire. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

CAPUS (A.) et DESCAVES (L.). L'Attentat. Pièce en 3 actes 3 fr. 50 

CROISSET (Francis de). Le Paon. Comédie en 3 actes, en vers 3 fr. 50 

— Le Bonheur, Mesdames! Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

DONNA\ (M.). L'Autre Danger. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Le Retour de Jérusalem. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— La Bascule. Comédie en 4 actes 3 fr . 50 

DONNAY (M.) et DËSCAVËS (L.). Oiseaux de passage. Comédie en 

4 actes 3 fr. 50 

GANDILLOT (Léon). Vers l'Amour. Pièce en 5 actes 3 fr. 50 

GERMAIN (A.) et TRÉSOR (R.). Fred. Comédie en 3 actes 2 fr. 

GUICHES (Gustave) et GHEUSI (P.-B.). Chacun sa vie. Comédie 

en 3 actes 3 fr. 50 

GUMPEL (Lucien) et DELA(ÎUYS (Georges). Monsieur de Prévan. 

Comédie en 3 actes, on vers 2 fr. 50 

HAUPTMANN (Gérard). Les Tisserands. Drame en 5 aetes 4 fr. 

HENNE(iUIN (M.) et DUQUESNEL (F.) Patachon. Comédie en 4 actes. 3 fr. 50 

KISTEMAECKERS (Henry). Théâtre de Rire et de Larmes 3 fr. 50 

KISTEMAECKEKS iH.) et DELARD (E.). La Rivale. Pièce en 4 actes 3 fr. 50 

MAETERLINCK. Monna Vanna. Pièce en 3 actes 2 fr. 

— Joyzelle. Pièce en 5 acte» 3 fr. 50 

ME N DES (CxTULLB). Médôe. Tragédie en 3 actes 3 fr. 50 

— Scarron. Comédie tragique en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

— Glatigny, Drame funambulesque en 5 actes et 6 tableaux 3 fr. 50 

— Sainte Thérèse. Pièce en 5 actes et 6 tableaux 3 fr. 50 

MIRBËAU (Octave). Les Mauvais Bergers. Pièce en 5 actes 3 fr. 50 

— Les Affaires sont les Affaires. Comédie en 3 aetes 3 fr. 50 

RICHEPIN (Jacques). Cadet-Roussel. Comédie en 3 actes 3 fr. 50 

— Falstafi. Comédie en 5 actes 3 fr. 50 

RICHEPIN (Jean). Par le Glaive. Edition in-8 4 fr. 

— La Glu. Drame en 5 actes et 6 tableaux. Edition ia-J^ 4 fr. 

— Monsieur Scapin. Comédie en vers, en 3 actes. Edition in-8 4 fr. 

— Vers la Joie. Conte bleu en 5 actes, en vers. Edition in-8 , 4 fr. 

— Le Chemineau. Drame en 5 actes, en vers. Edition in-8 4 fr. 

— La Martyre . Drame en 5 actes en vers 3 fr. 50 

— Don Quichotte, drame héroï-comique en vers, en 3 pariieset 8 tabl. 3 fr. 50 
ROSTAND (Edmond). Les Romanesques. Comédie en 3 actes, en vers. 3 fr. 50 

— La Princesse Lointaine. Pièce en 4 actes, en vers 2 fr. 

— La Samaritaine. Evangile en 3 tableaux, en vers 3 fr. 50 

— Cyrano de Bergerac. Comédie en 5 actes, en vers 3 fr. 50 

— L'Aiglon. (Comédie en 6 actes, en vers 3 fr. 50 

WOLFF (Pierre). L'âge d'aimer. Comédie en 4 actes 3 fr. 50 

— Le Ruisseau. Comédie en 3 actes 3 fr. 50 

G227. — Irap. Miilli m i I M ii i^Br. i im iimil lli iiiiil 7, Paris. 



^ 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Echéonce 



^ 



The LibrdV^ 
University of Ottawa 
Dote due 






3 003766^32b 



CE PC 2607 
.C5A19 1908 VOOl 
COQ CC^NAY, MAUR 
ACC# 1233312 



THEATRE 







^.